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Quand Perec épuisait Paris pour conserver la mémoire

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Georges Perec, le 27 novembre 1978, alors que le projet "Lieux" a été abandonné depuis trois ans.
Georges Perec, le 27 novembre 1978, alors que le projet "Lieux" a été abandonné depuis trois ans.
© Getty - Ulf Andersen / Gamma - Rapho

Georges Perec disparaissait le 3 mars 1982. Cette année-là, Christian Bourgois republiait "Tentative d'épuisement d'un lieu parisien", un texte rescapé d'un projet plus ambitieux inabouti, et souvent méconnu.

Georges Perec est mort un 3 mars, il y a quarante ans. La même année paraissait, chez l’éditeur Christian Bourgois, Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, qui reste une des traces les plus emblématiques de l’écrivain né à Paris en 1936 dans une famille juive d’origine polonaise. Qui aujourd’hui circule en poche et que son éditeur décrit, en quatrième de couverture, comme “des listes. Les faits insignifiants de la vie quotidienne. Rien, ou presque rien. Mais un regard, une perception humaine unique, vibrante, impressionniste, variable, comme celle de Monet devant la cathédrale de Rouen”. 

En fait, ce texte n’était pas un inédit. Il avait connu une première parution en 1975, dans la revue Cause Commune, qu’animaient alors Paul Virillio et Jean Duvignaud. Et à laquelle contribuait de près Perec, documentaliste de métier, qui attendra 1978 et le succès fulgurant de La Vie mode d’emploi pour démissionner de son emploi au CNRS. Si Tentative d’épuisement d’un lieu parisien a d’abord paru sous la forme d’une contribution à cette revue, c’est aussi parce qu’il fut, pour commencer, un maillon parmi d’autres, au sein d’un projet plus vaste. Pour ce texte, Perec s’était attablé, trois jours durant, dans un café de la place Saint-Sulpice, dans le VIe arrondissement, à un jet de pierre de la gare Montparnasse et du boulevard Saint-Germain. Et en ce mois d’octobre, il avait noté tous azimuts les bus pleins, les bus vides, et leurs numéros, les couleurs des camionnettes, les lampadaires qui se rallument, des gens qui trébuchent, qui paie quoi au troquet, et aussi une petite fille avec un ballon de baudruche bleu. Trois jours de suite, mais jamais à la même heure.

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De Saint-Sulpice à Mabillon : un projet qui se dilate

Trois ans plus tard, le 19 mai exactement, Perec avait remis ça. Non plus place Saint-Sulpice, mais à quelques pâtés de maison de là, cette fois : au carrefour Mabillon. C’est-à-dire, un peu plus bas, du côté du boulevard Saint-Germain mais à deux pas pour ainsi dire : il avait cette fois pour camp de base un car-régie de la radio publique. Six heures d’affilée, il s’était enregistré au micro tandis qu’il décrivait ce qu’il voyait. L’objet radiophonique, rehaussé de l’intervention de Claude Piéplu, avait été diffusé sur l’antenne de France Culture, le 25 février 1979 dans l’émission Atelier de création radiophonique - une institution sonore : c’était Tentative de description de choses vues au carrefour Mabillon le 19 mai 1978, que vous pouvez redécouvrir ici :

Souvent, les deux gestes sont confondus, comme si l’épuisement géographique à la Pérec transitait toujours quelque part entre Mabillon et Saint-Sulpice au point de flouter le temps et l’espace alors que près de quatre années les séparent. Mais en vérité, au moment où l’écrivain s’était attablé, au café de la Mairie, sur la place Saint-Sulpice, ce coin du plan de Paris n’était qu’un zoom sur une carte plus vaste : celle d’un projet qui restera pour toujours inabouti. Et bizarrement méconnu. Perec lui-même en parle pourtant dans plusieurs de ses livres : ça s’appelle “les Lieux”, évoque-t-il par exemple dans W, qui paraîtra chez Denoël en 1975. Dans W, ce récit tendu vers l’enfance et sa mémoire défaillante, nous voilà toujours dans les pas de l'auteur, mais loin de la place Saint-Sulpice : du côté de la rue Vilin, dans le XXe arrondissement de Paris. Perec a vécu là, enfant, c'est un des douze lieux choisis, et on lit : “Depuis 1969, je vais une fois par an rue Vilin, dans le cadre d’un livre en cours, pour l’instant intitulé les Lieux, dans lequel j’essaye de décrire le devenir, pendant douze ans, de douze lieux parisiens, auxquels, pour une raison ou pour une autre, je suis particulièrement attaché.”

Objectif : 288 textes

Chez Denoël (qui éditera aussi les débuts de Cause commune), son directeur de collection était Maurice Nadeau et c’est à son éditeur, dès 1969, que Georges Perec avait détaillé ce projet parisien sans équivalent : douze années durant, à raison de deux passages par an, rendre visite à douze lieux qui seraient la rue de l'Assomption, le passage Choiseul, la place de la Contrescarpe, le métro Franklin-Roosevelt sur les Champs-Elysées, la rue de la Gaîté près de Montparnasse, la Place d'Italie, l'avenue Junot, la Place Jussieu, le Carrefour Mabillon, la rue Saint-Honoré, l'île Saint-Louis, ou la Rue Vilin.  Le tout faisant l'objet, à chaque visite, d'une description écrite mise sous pli et cachetée. L’objectif était ainsi de disposer, douze ans plus tard, de 288 enveloppes au contenu propre à raconter un voyage à la fois dans le temps et dans l’espace.

Une fois Perec mort, en 1982, c’est l’historien Philippe Lejeune, grand spécialiste des autobiographies notamment, qui épluchera, en compagnie de la cousine de l’écrivain, les papiers privés et les manuscrits de Perec, sitôt déposés à la bibliothèque de l’Arsenal, du côté de Bastille, à Paris. C’est là qu’on trouve, par exemple, cette lettre à Nadeau où il dévoilait son projet, qui remonte à la fin des années 1960. A la même époque, l’écrivain oulipien élaborait son programme de travail pour La Vie mode d’emploi (qui paraîtra en 1978), et la contrainte était constante. C'est aussi dans ces archives qu'on retrouve la trace de quelques textes qui donneront lieu à des publications fragmentaires, notamment dans Cause commune, comme celui sur la place Saint-Sulpice. Entre-temps, toutefois, le grand projet avait été abandonné en 1975 et à peine la moitié des descriptions achevées (133 sur 288). 

Quelques lieux ainsi, avaient été visités, et leur trace consignée... tandis que d’autres voyaient leur sort décalé : c’est à ce moment-là que l’idée de faire une émission de radio du côté de Mabillon voit le jour, ou que la description de la rue Vilin se transforme en recueil de poèmes - c'est La Clôture, qui paraîtra réhaussé de photos prises sur place, et devancé de ces mots :

Car plus en toi s'unit l'archéologue                                        
criant son écart, plus il saigne court.

La porte s'incurve : ni sa clôture, ni                                        
blocus à ton désir tu.

L'accalmie (ton sûr port au silence                                        
conquis) : l'art ?

1h 00

Si le pari final des Lieux s’est perdu en chemin, restent quelques textes, qui ont en commun d’égrainer des listes, et de se présenter comme une observation du réel. De fait, l’Oulipien attrape à chaque fois quelque chose d’une époque à hauteur de parapluies et de pièces qu’on jette sur le comptoir : l'infra-ordinaire. Et on sait que Perec lisait par exemple de près Michel Leiris, écrivain ethnographe dont il était familier. Alors qu’il travaillait à un catalogue de chambres comme une sorte d_’”autobiographie vespérale”_ baptisé “Lieux où j’ai dormi”, il avait notamment rapproché son idée de Nuits sans nuits, de Leiris, qui datait de 1933.

À réécouter : Les mots de Leiris
58 min

La description la plus connue parmi ces explorations dans la capitale reste la place Saint-Sulpice de Tentative d’épuisement d’un lieu parisien. Mais dans la série Lieux, cinq en tout, de la rue de l'Assomption à la rue de la Gaité en passant par la Place d'Italie, ont fait l’objet de publications dans le cadre de cette entreprise inachevée. Toutefois, Perec n’était pas ethnographe, et moins encore scribe. Son entreprise était au fond d'abord un travail de mémoire. Un an avant que paraisse W, Perec parlait aussi du projet “Les Lieux” dans Espèces d’espaces

58 min

Scellés à la cire 

Présentant des “notes sur un travail en cours” dans le chapitre consacré à la rue, l'auteur de La Disparition écrivait ainsi dans ce livre de 1974 (chez Galilée à l’époque) : “En 1969, j’ai choisi dans Paris, 12 lieux (des rues, des places, des carrefours, un passage) ou bien dans lesquels j’avais vécu, ou bien auxquels me rattachaient des souvenirs particuliers.” Il précisait aussi : “L’une des descriptions se fait sur le lieu même et se veut la plus neutre possible : assis dans un café, ou marchant dans la rue, un carnet et un stylo à la main, je m’efforce de décrire les maisons, les magasins, les gens que je rencontre, les affiches et, d’une manière générale, tous les détails qui attirent mon regard. L’autre description se fait dans un endroit différent du lieu : je m’efforce alors de décrire le lieu de mémoire, et d’évoquer à son propos tous les souvenirs qui me viennent, soit des événements qui s’y sont déroulés, soit des gens que j’y ai rencontrés. Lorsque ces descriptions sont terminées, je les glisse dans une enveloppe que je scelle à la cire.” 

Une fois le travail entamé dans les clous de ce protocole auto-contraint, plusieurs fois Perec s’était fait accompagner d’un photographe. Puis cette capture du réel s’était ensuite résumée à une pratique solitaire. Lui qui annonçait, dans ces “notes sur un travail en cours” qu’il n’attendait “rien d’autre que la trace d’un triple vieillissement : celui des lieux en eux-mêmes, celui de [ses] souvenirs et celui de [son] écriture”, façonnait en fait un travail de mémoire fondamentalement lié à sa propre histoire. Hypermnésique tout autant qu’amnésique de sa propre enfance, adopté par sa tante Esther une fois sa mère déportée et son père mort à la guerre, Perec qui avançait dans son projet terrorisé à l’idée de trop peu ou trop mal prendre en notes, tournait en fait autour de la mémoire. Et l’ethnographie apparaît ici, avant tout, comme un support aux associations d’idées, et à un va-et-vient de souvenirs :

  • ceux du lieu, qui percolent entre deux passages
  • et ceux de l’auteur, qu’il recolle. 

Le souvenir via son espace

Ainsi les coordonnées géographiques se superposent-elles à des coordonnées biographiques : c’est le souvenir qui façonne la représentation de l’espace ; mais la mémoire, elle-même, ne se déploie que dans un cadre géographique. Plus encore qu’une promenade dans Paris, c’est d’abord à une autobiographie dans le temps et dans l’espace que nous avons affaire en lisant Perec dans Paris. 

Tout premier à ouvrir les brouillons et les notes de Georges Perec entre 1987 et 1991, Philippe Lejeune avait notamment décacheté, avec sa cousine Ela Bienenfeld, les enveloppes du projet Lieux. Plus tard, le chercheur écrira que l’écrivain entreprenait en fait de “sculpter le silence”. Perec, l’enfant survivant à la Shoah, s'y attellera en particulier à travers ces inventaires, qui soudain font l'effet d’une ruse pour tromper le silence, déjouer le manque de traces, et feinter le vide. L’époque où Perec avait entrepris ce projet de Lieux, à la fois si contraint et si chronophage, coïncide justement avec celle à laquelle il fera une psychanalyse auprès de JB Pontalis. Or on peut aussi songer à l’architecture qui sous-tend les textes de Perec, et à cette manière de combler l’absence à coups de réel, comme à autant de remblais contre le vide. Lui qui écrira dans La Disparition : “Il y avait un manquant. Il y avait un oubli, un blanc, un trou qu'aucun n'avait vu, n'avait su, n'avait pu, n'avait voulu voir. On avait disparu. Ça avait disparu”, accumulait les traces en documentant son Paris, de la place Saint-Sulpice à la rue Vilin en passant par le carrefour Mabillon.

Accumuler pour (dé)jouer

Mais c'est aussi à cette époque des années 1970, quand Perec s’attelait à ses inventaires en quête de traces pour troubler le manque, que des mémoriaux commençaient à voir le jour. Egrainant leurs listes, eux aussi, et nommant les juifs assassinés dans les camps. C’est en effet en 1968, en Israël, qu’un premier “Hall des noms” avait par exemple été créé au Mémorial Yad Vashem sur les hauts de Jérusalem, avant qu’en 1977, soit inauguré un bâtiment entièrement dédié à la "Salle des noms" (qui, soixante ans plus tard, recèle désormais plus 2,7 millions de feuilles de témoignage à la mémoire des six millions de juifs assassinés par les nazis).

Un jour d’interview avec la chercheuse et interprète Ewa Pawlikowska, Perec s’était vu demander ce qu’il pensait d’une citation de Franz Kafka tirée de Lettres à Milena. L’écrivain de Prague bien avant la Shoah, écrivait : “Nous connaissons tous les deux à foison des exemplaires typiques de Juifs occidentaux ; de tous je suis, autant que je le sache, le plus typique ; c'est-à-dire, en exagérant, que je n'ai pas une seconde de paix, que rien ne m'est donné, qu'il me faut tout acquérir, non seulement le présent et l'avenir mais encore le passé, cette chose que tout homme reçoit gratuitement en partage, cela aussi je dois l'acquérir, c'est, peut-être, la plus dure besogne.” Perec, qui était à la fin de sa vie alors, avait répondu : “Je crois que cela correspond exactement à ce que je pourrais reprendre pour moi : laisser des traces de ma mémoire”

Ce 3 mars 2022, à l'occasion des 40 ans de la mort de l'écrivain et de 12 h 30 à 13 h 30, des familiers de l'univers de Perec (Thomas Baumgartner, Pierre Ménard, Hélène Paumier, et Emmanuel Vaslin) donnent rendez-vous sur Twitter pour un hommage à l'Oulipien et une "tentative d'épuisement d'un lieu planétaire"

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