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Quand Rockefeller et les philanthropes américains perfusaient les sciences sociales françaises

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La façade de verre et de volets métalliques de la Maison des sciences de l'homme, livrée en 1969 pour abriter les sciences sociales, fut notamment conçue par un élève de Mies van der Rohe.
La façade de verre et de volets métalliques de la Maison des sciences de l'homme, livrée en 1969 pour abriter les sciences sociales, fut notamment conçue par un élève de Mies van der Rohe.
- Fondation Maison des Sciences de l'homme

Alors que l'EHESS est critiquée par la Cour des comptes pour son autonomie et un recrutement fondé sur l'entre-soi, retour sur l'histoire d'une école qui est aussi une histoire disciplinaire. Avec des ramifications de l'autre côté de l'Atlantique.

Lorsque la Cour des comptes a publié, le 25 mai 2021, un rapport à charge sur l’Ecole des hautes études en sciences sociales (consultable ici), c’est notamment l’entre-soi et l’opacité du recrutement qu’elle a pointé dans les routines d’une institution à part. A part, y compris au sens juridique du terme : le temple des sciences sociales à Paris et donc dans une France très centralisée est régi par un statut dérogatoire. Contrairement aux universités, les cursus à l’EHESS ne démarrent pas avant le niveau Master. Et encore est-ce le fruit d’une réforme qui avait déjà auguré quelques tensions, lorsqu’il avait fallu convaincre les personnels académiques de créer de véritables cursus, alors qu’en interne, les fabricants du savoir se vivaient sans doute davantage comme un autre Collège de France. 

Aujourd’hui, plus de la moitié des effectifs de l'EHESS sont encore des doctorants, et les enseignements se dispensent massivement sous forme de séminaires aux objets parfois très resserrés, qui correspondent historiquement aux terrains de recherche de leurs enseignants. Avec plus de 1 000 séminaires, l’établissement est un OVNI dans le paysage académique pour cette singularité, et aussi parce que les enseignants-chercheurs y sont associés à la prise de décision. Ce qui implique donc, pour les tutelles, politique ou financière, d’autant moins de prise. 

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Les défenseurs de l'école voient dans ce référé adressé à la ministre de l’Enseignement supérieur, Dominique Vidal, par le premier président à la Cour des comptes, Pierre Moscovici (qui se trouve être le fils d’un directeur d’études historique en son sein), une attaque à décrypter depuis le contexte plus général de défiance vis-à-vis des sciences sociales. Et une tentative de déstabilisation pour reprendre la main, à un moment délicat pour l’institution qui justement boucle ses cartons pour déménager au sein du vaste campus Condorcet, à Aubervilliers au nord-est de Paris. Ses détracteurs y voient plutôt un juste coup de pied dans la fourmilière et une saine occasion de faire la lumière sur des procédés de recrutement opaques… y compris pour les enseignants-chercheurs qui pourtant y participent.

Aux accusations de coterie ou d’endogamie, l’historien Christophe Prochasson, à la tête de l’école, répond - vigoureusement- autonomie, et aussi internationalisation. Par exemple au micro de Guillaume Erner, le 27 mai, en “Question du jour” sur France culture

J'avoue que sur l'entre-soi, j'ai été un peu saisi parce qu'une institution comme la nôtre est d'abord une institution internationale, et je crois qu'il y a peu d'institutions académiques ou de recherches en France qui soient aussi internationalisée que nous. 

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Réponse cosmétique pour botter en touche ? En réalité, avant même de servir de viatique à une institution jalouse de sa marge de manœuvre, cette dimension internationale est centrale dans l’histoire de l’établissement. Qui est en fait celle de l’éclosion des sciences sociales en France, et en particulier de la sociologie. En racontant les origines un peu lointaines de l’EHESS, c’est l’histoire d’une émergence disciplinaire qu’on peut raconter. Ca peut surprendre tant le récit de l’histoire de l’EHESS fut bien plus souvent raconté au prisme d’une autre discipline : l’histoire. Dans le récit qu'elle fait d'elle-même, l'école raconte bien sa propre origine comme un rassemblement disciplinaire des sciences sociales autour de l’histoire. Un rassemblement sous l'égide de l'historien Lucien Febvre qui, le premier, rêvera l'édification d'un établissement dédié aux sciences sociales, au marge de l'université. C'est aussi ce que décrivait ce documentaire, par Anaïs Kien, diffusé dans la "Fabrique de l’histoire" en novembre 2006, où vous entendrez le sociologue Alain Touraine, mais plus encore les historiens Emmanuel Le Roy Ladurie, Jacques Revel, Jacques Le Goff raconter, chacun leur tour, depuis leur point de vue d’historiens et d’anciens présidents de l’EHESS, l’émergence de l’école parisienne. Ou encore, une archive de Paul Veyne évoquant les débuts du “petit truc latéral méprisé” qui avait fait l’objet de ses désirs de carrière face à la très orthodoxe Sorbonne :

Dans ce documentaire très évocateur du paysage des sciences sociales à la Libération, Jacques Revel dit toute la part de friction du projet : il s’agit d’abord de créer les conditions d’un dialogue interdisciplinaire - “Un dispositif dans lequel seraient possibles des formes de confrontation de dialogue, de débat, de conflit entre les diverses sciences sociales.” Ce sera le cas, formellement, à partir de 1975, date officielle de la création de l’EHESS en tant que telle. Mais en réalité, dès 1947, lorsque Fernand Braudel profite du paysage de l’après-guerre pour pousser son avantage. C'est à ce moment-là que le grand historien obtient la création de ce qu’on appellera “la sixième section de l’Ecole pratique des hautes études” (EPHE). Une section dédiée explicitement aux "sciences économiques et sociales" - et en fait, une terre suffisamment vierge pour y déployer le programme des Annales, qui font alors bouger les lignes, inventent bientôt de nouveaux objets, et entreprennent de repousser les frontières de l’histoire telle qu’elle se pratiquait jusqu’alors. 

Le goût de l’autonomie, et une vraie défiance vis-à-vis des tutelles remonte à cette période et à l’ère canonique de Fernand Braudel, dont vous pouvez redécouvrir l’itinéraire personnel et surtout intellectuel avec cette émission “Avoir raison avec Fernand Braudel” produite par Emmanuel Laurentin à l’été 2019 :

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Mais bien avant que la France ne se libère et que ce que l’histoire universitaire nomme encore “la sixième” n’émerge, c’est aussi du côté de l’institutionnalisation de la sociologie dans le paysage intellectuel français qu’il faut moissonner pour comprendre la place singulière qu’occupe encore aujourd’hui l’EHESS. Remonter dans le temps pour mesurer l’arrimage sociologique d’une école plus souvent dirigée par des historiens peut sembler paradoxal : si les noms d’Alain Touraine, de Pierre Bourdieu, de Luc Boltanski sont indissociables du destin de cette école, c’est très tardivement qu’une licence de sociologie voit le jour : on doit l’invention du diplôme à Raymond Aron en 1955. Avant cela (et même un peu après) c’est souvent du côté de la philosophie que bien des futurs sociologues émargeront - ce fut le cas de Pierre Bourdieu ou Jean-Claude Passeron par exemple, formés en philosophie, d’Alain Touraine ou encore de Raymond Aron, titulaire d’une thèse es lettres sur la philosophie de l’histoire.

Dans les années 30, c’est dans les limbes de la sociologie comme discipline émergente que va se tramer le futur de ce qui deviendra l’EHESS... sous le haut patronage de la philanthropie américaine. Sans la création de l'EHESS, l'histoire, et la position de la sociologie et de l'anthropologie, en France, aurait été sans commune mesure. L’histoire de l’institution est en effet une histoire de positions académiques et tout à la fois une histoire transatlantique. Qui s’écrira largement - et tardivement - avec les dollars de grandes fondations américaines, et en particulier de Rockefeller et de Ford. Si en 1952, le sociologue Alain Touraine obtient ainsi une bourse Rockefeller pour étudier deux ans à l’université Harvard près de Boston, c’est parce que des liens sont tissés de longue date de part et d’autre des Etats-Unis, où l’on veille de près au sort de la sociologie française - presque, on la couve. Pourquoi ? Si l’on suit un éventail de recherches sur l’histoire universitaire, comme le travail, pionnier, de Brigitte Mazon ou, plus récemment, celui de Ludovic Tournès dans la revue des Annales en 2008, on entrevoit combien, dès la sortie de la Grande guerre, des contacts sont pris, qui vont structurer le paysage de la sociologie en France, qui ne compte encore que très peu d’universitaires. Ceux-là souvent y sont venus dans le sillage de Emile Durkheim, qui vient de mourir en 1917.  Mais les cercles durkheimiens sont mal en point après sa mort. 

En 1920, quand Maurice Barrès prononce à la Chambre des députés un discours à la gloire des sciences, le souvenir de la Grande guerre est encore prégnant : pour lui comme bien des acteurs politiques en France, l’Allemagne a montré durant la guerre une meilleure organisation de la science et il est urgent de développer la recherche et les savoirs en France, pour revigorer l'économie. A partir du milieu des années 1920 démarre ainsi un premier dialogue transatlantique. Les Américains, et notamment la fondation Rockefeller, discutent aussi avec d’autres disciplines émergentes qui sont encore en marge de l’université : l’économie, les relations internationales, l’anthropologie. Bien que le rôle des philanthropes américains pallie des financements universitaires exsangues en France, Ludovic Tournès y voit davantage qu’un mécénat - et même carrément une ambition intellectuelle :

Dans ce processus, le rôle de la fondation ne consiste pas tant à diffuser les sciences sociales américaines qu’à promouvoir de nouvelles pratiques et de nouvelles thématiques de recherches, non seulement grâce à ses disponibilités financières, mais aussi par sa capacité à pousser les Français à coordonner leurs initiatives. C’est en ce sens qu’elle intervient comme une actrice intellectuelle, et pas seulement financière.

Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, ce n’est pas tant pour diffuser les sciences sociales américaines telles qu’elles se pratiquaient outre-atlantique et notamment à Chicago que Rockefeller interfèrera. D’ailleurs, Rockefeller finance aussi d’autres disciplines, et attribue par exemple des bourses de 6 000 francs à des professeurs d’histoire-géographie du secondaire pour séjours sabbatiques aux Etats-Unis. Si entre 1934 et 1940 la fondation dépense jusqu’à 16 millions de francs, c’est d'abord pour promouvoir un changement de méthode : sortir de l’étude des faits sociaux depuis les livres, et mettre en avant le travail empirique, sous forme d’approches statistiques ou d’enquêtes de terrain. Si lui-même œuvre depuis son bureau parisien, Marcel Mauss encourage dès la fin des années 20 ses étudiants à aller sur le terrain, et à la même époque le chercheur Marcel Griaule formalise la technique de l’observation directe dans une mission en Abyssinie… dont au moins un cinquième du budget est financé par Rockefeller.

C’est alors, dans les années 1930, que se structurera le modèle de recherches collectives coordonnées par des “directeurs d’études”, sous la direction desquels travaillent de jeunes chercheurs. En lisant la genèse des différentes institutions qui voient le jour entre les deux guerres dans ce paysage balbutiant, on découvre que ces directeurs d’études sont membres du conseil d’administration de leurs organismes de recherche. Il s'agit déjà de sécuriser une certaine idée de l'autonomie, et le principe d'une gestion entre pairs.

Après la débâcle en 1940, la fondation Rockefeller sera encore parmi ceux qui tenteront d’organiser le sauvetage de juifs français ou vivant en France, y compris parmi le monde académique. Des listes sont faites, des contacts sont pris, qui disent aussi la capacité des uns et des autres à solliciter un réseau transatlantique déjà là, et aussi à se projeter sur le départ. Côté américain, la chercheuse Emmanuelle Loyer montre qu’on identifie la pratique des sciences sociales comme un risque accru d’être persécuté. Et qu’on veille aussi à ce que les candidats à l’exil soient intégrables sur le marché universitaire américain : certains profils, parmi les plus jeunes et les moins communistes en particulier, correspondent mieux que d’autres, et Rockefeller envisage environ 75 savants à exfiltrer. Tous ne partiront pas : ainsi, l’historien Marc Bloch est-il finalement demeuré en France pour ne pas partir sans ses deux fils. Arrêté en 1944, il fut assassiné par la Gestapo. Claude Levi-Strauss racontera son sauvetage à bord du Capitaine Paul Lemerle, le bateau affrété par Varian Fry :

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Quand arrive la Libération, les Etats-Unis ont non seulement contribué à mettre à l’abri une partie de la recherche française pendant l’Occupation, mais aussi œuvré depuis près de vingt ans pour l’émergence de nouvelles disciplines, et de nouvelles façons de faire. Mais Rockefeller avait aussi buté sur des rigidités françaises anciennes, et un paysage universitaire qui ne se laissait pas facilement bousculer, surtout s’il s’agissait de sécuriser l’autonomie des chercheurs vis-à-vis de vieilles citadelles académiques. Aux-Etats-Unis, cette poignée de Français qui discutent avec les fondations philanthropiques ont pris la mesure d’une nécessité : comme à Chicago où le Social Science Building fut inauguré en 1929 en présence d’émissaires français, avoir un lieu, physique et concret, pour abriter l’avenir de la recherche en sciences sociales. L’ancrer dans le sol en même temps que dans le paysage académique. C’est dans ce but que sera conçue, 54 boulevard Raspail, à deux pas de Sèvres-Babylone, la Maison des sciences de l’homme. Edifiée sur le site d'une ancienne prison. Le bâtiment qui sortira de terre au mitan des années 60 embarque avec lui toute l’histoire de l’EHESS, et notamment cette période de l’après-guerre qui était encore celle de la sixième section de l’EPHE, sous les auspices de Fernand Braudel. Il porte par exemple la marque de la manière dont les sciences sociales se sont alors organisées, sous formes d’aires culturelles, avec pour chacune une bibliothèque dédiée, et des collections abritées dans la trémie au centre d’un bâtiment conçu sur mesure, dont l’historienne Brigitte Mazon faisait la visite à l’été 2015 à l’occasion d’une “Grande traversée Fernand Braudel” :

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Contactée à partir de 1955, la fondation Ford donnera un million de dollars pour édifier la Maison des sciences de l’homme. Mais en y mettant une condition en particulier : qu’un centre de ressources documentaires en sciences humaines et sociales, comme il en existait aux Etats-Unis, soit créé. Dans le monde académique, on dira des lieux, inaugurés en 1969, que c’était “un bâtiment conçu par des chercheurs, pour des chercheurs”. L’enveloppe et son contenu vont de pair et tout se tient : l’organigramme, les objets scientifiques, l’interdisciplinarité et le bâtiment pensé comme une cosse pour les savoirs en train de se faire. En effet, si le bâtiment à la célèbre façade de verre et de métal ponctuée de 2 520 volets métalliques coulissants est officiellement signé d’un trio d’architectes, Depondt, Beauclair et Lods, on le doit surtout à Paul Depondt. Et Paul Depondt était justement parti travailler auprès du grand architecte Mies van der Rohe dans les années 50… à Chicago. C’est de ce legs moderniste comme centre de gravité que l’EHESS s'éloigne en partie pour rejoindre le campus Condorcet aujourd’hui.