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Quand Rousseau rêvait l'autonomie politique de la Corse

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"Corsica", toile de Joseph Mallord William Turner, (1775–1851), peinte entre 1830 et 1835.
"Corsica", toile de Joseph Mallord William Turner, (1775–1851), peinte entre 1830 et 1835.
© Getty - Sepia Times/Universal Images Group

L'autonomie de la Corse, c'est la faute à Rousseau ? Au XVIIIe siècle, le peuple corse rêvait déjà d'indépendance. En révolution contre la tutelle de Gênes, il demande au philosophe de lui rédiger un projet de Constitution.

"Nous sommes prêts à discuter d'une possible autonomie", a déclaré lundi 21 mars le ministre de l'Intérieur à propos de la Corse, appelant cependant à "ne pas avoir une vision romantique de l'autonomie". Ce même jour, l'indépendantiste corse Yvan Colonna, condamné en 1998 pour l'assassinat du préfet Claude Erignac, décédait près de trois semaines après avoir été attaqué par un codétenu en prison. Et les tensions entre l'Etat et les indépendantistes corses que cette agression avait réveillées, conduisant ces jours-ci à de violentes manifestations sur l'île, étaient loin d'évoquer un quelconque romantisme. 

S'il est à lire quelque part, ce "romantisme de l'autonomie corse", cet espoir politique d'une souveraineté du peuple associé à l'idéal autarcique propre aux îles, se retrouve plutôt trois siècles avant le nôtre, non sous la plume d'un Corse, mais celle d'un simple "citoyen de Genève" : Jean-Jacques Rousseau. Le philosophe est en effet l'auteur d'un étonnant Projet de Constitution de la Corse, un plan de gouvernance en faveur de son émancipation. Rédigé peu de temps après la condamnation de son traité politique Du Contrat social, Rousseau confrontait ses idées politiques au terrain corse. 

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Un jour, cette île étonnera l'Europe…

Un souffle d'indépendance soufflait déjà sur la Corse au XVIIIe siècle. Rattachée à la République génoise, l'île luttait alors pour le séparatisme depuis plusieurs années. En 1735, les insurgés revendiquent, unilatéralement, leur autonomie. Vingt ans plus tard, c'est au général Pasquale Paoli de proclamer l'indépendance de la Ripublica Corsa vis-à-vis de Gênes. Lassée par ces révoltes, en 1768, la république maritime italienne finit par céder, "provisoirement", ses droits sur la Corse à la France par la signature du traité de Versailles.

Si les espoirs d'indépendance ont été éteints, l'esprit révolutionnaire des habitants de cette petite île prise entre la France et l'Italie a su séduire les philosophes des Lumières. Dans les salons européens, certains d'entre eux expriment leur admiration pour ces Corses tenaces qui, pendant près de quarante ans, ont tenté de se défaire de l’emprise de Gênes. C'est notamment le cas de Jean-Jacques Rousseau. Dans son célèbre Contrat social (1762), il vante la bravoure du peuple corse : 

"Il est encore en Europe un pays capable de législation : c'est l'île de Corse. La valeur et la constance avec laquelle ce brave peuple a su recouvrer et défendre sa liberté, mériterait bien que quelque homme sage lui apprît à la conserver. J'ai quelque pressentiment qu'un jour cette île étonnera l'Europe." Jean-Jacques Rousseau

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Ce passage élogieux parvient aux oreilles d'un Corse : le comte Matteo Buttafoco, un député aristocrate, capitaine au Régiment Royal de Corse, et proche du chef auto-proclamé de la nation corse Pasquale Paoli, qui rêve de doter son île d'institutions nouvelles. En 1764, Buttafoco décide de contacter le philosophe alors exilé à Môtiers, dans la principauté de Neufchâtel, pour lui proposer d'incarner ce sage conseiller des peuples libres décrit dans son Contrat social. A cette époque, les  révolutionnaires corses pensent enfin toucher du doigt leur libération du joug génois ; il faut préparer l'avenir ! S'adressant à l'un des noms les plus réputés de la République des Lettres, le militaire corse est presque timide. "Voulez-vous bien permettre, Monsieur, à un Corse plein d’estime pour vous, d’oser vous d’istraire dans votre retraite", commence-t-il sa lettre, avant de solliciter auprès de lui la rédaction d'un projet de Constitution : 

"Vous avez fait mention des Corses, dans votre Contrat social_, d’une façon bien avantageuse pour eux_. Un pareil éloge, lorsqu’il part d’une plume aussi sincère que la vôtre, (...) a fait souhaiter à la nation que vous voulussiez être cet homme sage qui pourrait lui procurer les moyens de conserver cette liberté qui lui a coûté tant de sang. (...) Qu’il serait cruel de ne pas profiter de l’heureuse circonstance où se trouve la Corse pour se donner le gouvernement le plus conforme à l’humanité et à la raison, le gouvernement le plus propre à fixer dans cette île la vraie liberté."

Flatté, Rousseau répond à la missive par une longue lettre, exprimant son enthousiasme comme ses interrogations, en commençant par ces mots : "Il est superflu, monsieur, de chercher à exciter mon zèle pour l’entreprise que vous me proposez. La seule idée m’élève l’âme et me transporte." Et de se mettre à la tâche, soucieux d'offrir aux citoyens de l'île de beauté dont "l'indépendance, souligne-t-il, n'est point assurée tant qu'aucune puissance ne la reconnaît", un traité qui accompagnera son détachement de Gênes. 

Rousseau y voit aussi l'occasion d'appliquer certaines de ses idées politiques développées dans son Contrat social. Pour le philosophe, ce contrat idéal n'est pas tant un arrangement entre l'Etat et le peuple qui aurait délégué au pouvoir le droit de le diriger, mais bien plutôt "un contrat entre le peuple et lui-même, une volonté qui émerge d’un débat conduit collectivement et rationnellement, et aux termes duquel le peuple confie par suffrage à une ou plusieurs personnes non pas le droit de décider mais le devoir d’appliquer les décisions prises" (Jean-Paul Jouary dans Rousseau, citoyen du futur, LGF, 2012). En somme, le philosophe défend la souveraineté d'un peuple auteur des lois auxquelles il est soumis - la Révolution française n'est pas loin…

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Comment diriger une île heureuse et autonome ?

Ne se rendant pas forcément compte des penchants aristocratiques de Buttafoco, Rousseau présente en 1765 à son correspondant un "plan de gouvernement" fortement démocratique. Inachevé, le manuscrit ne sera publié qu'un siècle plus tard, en 1861 (il aujourd'hui disponible en ligne). Ce n'est pas une Constitution clé en main qu'élabore Rousseau, mais plutôt un art de gouverner, une série de conseils économiques et politiques. Pour mener à bien son indépendance, il invite ainsi le peuple insulaire à se défaire des "préjugés" inspirés par la noblesse, comme le respect des privilèges héréditaires et la nécessité d'une multiplication des échanges commerciaux avec les puissances étrangères.

Car d'emblée, Rousseau estime que le peuple corse, "plein de vigueur et de santé", "patriote" et particulièrement "résistant", peut légitimement se constituer en République indépendante. S'inspirant du modèle de l'organisation des cantons suisses, le philosophe livre ses recommandations. Parmi elles, celle de s'enrichir d'habitants plus que d'argent. "Un État riche en argent est toujours faible, et un État riche en hommes est toujours fort", présage-t-il. Et pour subvenir à leurs besoins, toujours plus d'agriculture ; aux quatre coins de l'île, disperser la population et cultiver les terres ! "Le seul moyen de maintenir un État dans l'indépendance des autres est l'agriculture, écrit-il. Eussiez-vous toutes les richesses du monde si vous n'avez de quoi vous nourrir vous dépendez d'autrui." 

Il faut dire qu'à cette époque, la pauvreté de l'île est l'un des obstacles à ses velléités d'indépendance. Rousseau propose d'instituer "la moins coûteuse" des administrations, celle d’un État républicain démocratique, avec peu de hiérarchie. Pour installer un rapport égalitaire entre les citoyens, le philosophe propose d'augmenter la démographie, de répartir la population sur l'ensemble du territoire afin d'éviter la concentration des richesses dans de grandes villes et d'investir dans le développement agricole. Un mode de vie économique qu'il résume ainsi : "Il faut que tout le monde vive et que personne ne s’enrichisse. C’est là le principe fondamental de la prospérité de la nation".

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Certaines propositions de lois, par ailleurs, peuvent nous paraître plus ou moins surprenantes. Par exemple, l'idée d'exclure du droit de Cité tout Corse qui, à quarante ans, n'est pas marié ou ne l'a été. Ou encore, l'interdiction des carrosses sur l'île (sauf pour les ecclésiastiques, les femmes ou les estropiés) ! Au-delà de ces prescriptions particulières, le pays idéal que conçoit notre promeneur solitaire en terres corses se dessine autour de quelques adjectifs, tels : 

  • "démocratique" : "De tous les gouvernements le Démocratique est toujours le moins dispendieux parce que le luxe public n'est que dans l'abondance des hommes, et qu'où le peuple est le maître la puissance n'a nul besoin de signe éclatant."
  • "rustique" : "De toutes les manières de vivre, celle qui attache le plus les hommes à leur pays est la vie rustique."
  • "heureux" : "La nation ne sera point illustre mais elle sera heureuse. On ne parlera pas d'elle ; elle aura peu de considération au-dehors ; mais elle aura l'abondance, la paix et la liberté dans son sein."
  • et "libre" : "Il faut fonder la liberté d'un peuple sur sa manière d'être et non pas sur ses passions. Car les passions sont passagères et changent d'objet ; mais l'effet d'une bonne constitution se prolonge autant qu'elle et aucun peuple ne saurait demeurer libre qu'aussi longtemps qu'il se trouve bien de la liberté.

Ce projet républicain entrevu par Rousseau ne verra jamais le jour. Lui qui recommandait de fonder la liberté d'un peuple "sur sa manière d'être et non pas sur ses passions", imaginait peut-être que l'île parviendrait, sur le temps long, à devenir pleinement indépendante. "Il ne faut point compter sur un enthousiasme vif mais toujours court, à la suite de la liberté recouvrée", avait-il beau jeu de prévenir, quelques temps avant que les troupes françaises de Louis XV ne débarquent à Ponte-Novo… Ce n'est par ailleurs pas le seul écrit de "politique appliquée" que l'on trouve dans l'œuvre du penseur suisse. On lui doit notamment des Considérations sur le gouvernement de Pologne en 1755, également rédigé à la demande d'un aristocrate polonais en lutte contre le roi polonais Stanislas. Rousseau se présentait alors, comme auprès de ses amis corses, non véritablement comme un véritable "législateur", mais comme le "conseiller d’un pays qui ne veut pas mourir".

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