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Quand une graphiste rêve qu'on la prive de son ordinateur pour retrouver "le geste archaïque"

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Geneviève Gauckler chez elle.
Geneviève Gauckler chez elle.
- DR

20 ans après. En 1996, l'illustratrice-graphiste Geneviève Gauckler racontait son artisanat dans la série d'été "L'âge des possibles", sur fond d'explosion de musique électro. 20 ans plus tard, celle qui voit l'ordinateur comme "une extension de sa main et de son mental" revient sur l'évolution de sa discipline.

“Ce couteau le gênait beaucoup. Par exemple, il se blessait systématiquement en urinant. Il devint amer. Il n’avait plus aucun espoir de trouver une compagne lorsque Sophie apparut. Sophie était un petit être métallique sans bras ni jambe et non voyant. Seules ses antennes la reliaient au monde. Leur complicité enchanta leurs proches.

Pourtant, leur vie sexuelle n’était pas des plus faciles. Sophie était une vraie forteresse. Elle parvint malgré tout à donner naissance à Edouard, un garçon bourré d’énergie. Son union avec Maryse surprit. Cette dernière ne correspondait pas aux canons de beauté de l’époque : grande, toute en os, chauve, une grosse bouche et les pieds plats.

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Edouard et Maryse ne purent avoir d’enfant. C’est par hasard, en surfant sur internet, alors qu’ils cherchaient à se faire livrer une pizza chez eux, qu’il trouvèrent un embryon qui leur convenait. Ils regrettèrent très vite ce choix. L’embryon s’avéra être l’oeuvre d’un scientifique amateur qui s’amusait à accoupler des imprimantes avec des écureuils.”

Restitué ici sans les dessins, ce passage ne révèle pas complètement l’univers foldingue, créatif et souvent hilarant développé par Geneviève Gauckler dans son roman graphique L’arbre génialogique, publié il y a une dizaine d’années (aux Editions de l’AN 2).

Visuel de tiré de "L'Arbre génialogique" (éditions de l'AN 2)
Visuel de tiré de "L'Arbre génialogique" (éditions de l'AN 2)
- Geneviève Gauckler

Une histoire d’accouplement fantasques et de reproductions contre-nature, où les créatures font leur marché bio ou de l’haltérophilie tout en passant dans une autre dimension temporelle. Histoire proposée un peu sur la pointe des pieds par cette graphiste, freelance depuis toujours, qui n’a pas eu d’enfant et regarde ça comme une responsabilité sympathique mais bien écrasante. Depuis, Geneviève Gauckler enchaîne travaux personnels et commandes sans avoir renoué avec la BD ou le roman graphique, même si elle y songe :

C’est quelque chose que j’ai aimé faire de par son processus de création : l’écrit était vraiment imbriqué dans le dessin et c’est en cela que j’ai vraiment pris du plaisir à le faire.j’aimerais vraiment continuer dans cette veine-là, mais cela suppose que je m’isole un peu, que je me donne les moyens. Ca va se déclencher.

Découvrez tous nos portraits avant / après à partir de la série "L'âge des possibles"

Il y a vingt ans, lorsque Thierry Grillet la contacte pour l’inviter aux côtés de Marie-France Perez dans la série “L’âge des possibles” consacrée le temps de l’été 1996 aux jeunes trentenaires créatifs, Geneviève Gauckler, diplômée des Arts décos, le roman graphique n’avait pas encore connu l’explosion qui sera la sienne, en particulier en France. A l’époque, elle se définissait d’abord “graphiste”, dans cette archive que vous pouvez réécouter en jetant une oreille par ici :

Geneviève Gauckler et M-F Perez dans "L'âge des possibles" le 20/08/1996

49 min

Depuis, elle a beau être toujours immergée dans les arts graphiques, elle se dit d’abord “illustratrice”. Et constate une évolution sur l’image de ces métiers, mieux reconnus même si elle rechigne à se dire par exemple “artiste visuel” bien qu’une bonne part de son activité soit aujourd’hui consacrée à des travaux personnels, régulières expositions en France ou à l’étranger à la clef - “Je ne suis pas très à l’aise avec ça. C’est intimidant, comme si tout d’un coup on mettait la barre très haut et qu’il fallait dire des choses très importantes. Alors qu’en fait j’aime bien coller au réel. Peut être parce que je mets sur un piédestal le côté artistique. Pour moi un artiste est quelqu’un sur le haut du bateau, et qui voit l’horizon très loin.

Geneviève Gauckler préfère se revendiquer du côté de l’artisanat. Elle ne sera pas la seule, parmi la quinzaine de personnalités rencontrées vingt ans après leur passage dans “L’âge des possibles”, à revendiquer le statut d’artisan, pudeur croisée avec un esprit de l’époque. Lorsqu’elle fait l’illustratrice, elle travaille pour des magazines, des ou dans la pub. En ayant rarement l’impression de travailler à la commande pour autant, tant elle estime son univers installé.

Installation dans une exposition de Geneviève Gauckler, par un visiteur.
Installation dans une exposition de Geneviève Gauckler, par un visiteur.
- Noah Sussman via Flickr CC.

Il y a vingt ans, l’interview sur France Culture la montrait avant tout comme illustratrice de pochettes de disques. Vingt ans plus tard, elle signe beaucoup moins de pochettes de disque, crise de l’industrie du disque oblige, mais y voit toujours une sorte de pierre angulaire qui apparaît assez structurante quand on l’écoute, aujourd’hui comme en 1996 :

Difficile d’expliquer ce que cet univers a de spécifique. Les gens croient en général que le graphiste écoute minutieusement le morceau pendant des heures et des heures… en fait, souvent, ça ne se passe pas du tout comme ça [rires] J’ai l’impression qu’à cette période donnée où on nous passe la commande, ça correspond à des choses qu’on veut dire, qu’on veut montrer. C’est donc un mariage entre la musique et ces sensations du moment. La musique est importante, mais pas tant que ça, en fait. Je serais curieuse de savoir ce que répondrait un autre graphiste à cette question. Moi j’ai tendance à faire sortir mes antennes et à chercher ce que j’ai envie de dire, ce que je veux montrer à ce moment-là. Je travaillais alors de façon purement intuitif et je continue à agir de cette manière-là. Je crois vraiment qu’il faut laisser de la place à ce qu’il y a dans l’air, à quelque chose qui va émerger…

Dans l’archive de 1996, Geneviève Gauckler n’hésitait à expliquer à Thierry Grillet, le producteur de l’émission, l’importance d’un petit jeune qui s’appelait alors… Laurent Garnier. Toujours amatrice de musique électro, Geneviève Gauckler a l’impression rétrospective d’appartenir à une génération grandie avec les nouvelles technologies et dans le giron de la techno - “Heureusement, j’écoute aussi pas mal d’autres choses, mais 1996 reste pour moi un moment de créativité très important”. Génération qui existe toujours à ses yeux, elle qui évoque l’ordinateur comme “l’extension de [sa] main et de [s]on mental… mais presque trop” :

Je me suis complètement fondue dans l’outil numérique. Toutes les cellules de mes doigts, mon bras, mon cerveau font un tout avec l’ordinateur et j’adore ça. Mais parfois je rêve de partir deux mois sans ordinateur dans une petite maison où je n’aurais que des stylos et des feuilles de papier. Il faudrait vraiment que je le fasse, pour faire travailler d’autres zones mentales, d’autres zones cérébrales.

Exposition Geneviève Gauckler en 2011, par un visiteur.
Exposition Geneviève Gauckler en 2011, par un visiteur.
- Noah Sussman via Flickr CC.

Elle qui se dit rétrospectivement heureuse de n’avoir pas été étudiante en Arts déco ou aux Beaux-Arts à l’heure du numérique (“L’ordinateur un outil beaucoup trop flatteur, beaucoup trop facile. C’est un piège : il est tellement compliqué de faire une image forte avec du papier, des peintures et des pinceaux. Le faire avec un ordinateur, ce n’est pas dur du tout.”) aurait-elle tenu le même discours il y a dix ou vingt ans ? Elle le croit, même si il aurait peut être été “plus confus”. Son désir d’élargir à d’autres outils - elle parle de “gestes archaïques”- après vingt-cinq ans de graphisme s’impose avec le temps :

Je suis actuellement aux prises avec un dilemme : mon outil, mon support favori, l’ordinateur est ce qui me permet de faire ce que j’aime faire et ce qui me permet de m’exprimer. Mais c’est en même temps ce qui m’arrête dans ce que j’aimerais également faire : des choses plus concrètes, davantage à la main… Depuis de nombreuses années je vois mon ordinateur comme quelque chose de trop rigide, trop froid. J’aimerais bien le mettre de côté et en fait, je n’y arrive pas. Rien qu’une palette graphique avec un stylo, ça me perturbe : c’est trop proche du geste archaïque. C’est tout de même grave !

Elle éclate de rire en terminant sa phrase, et pourtant tout l’univers de Geneviève Gauckler repose sur la souris de son ordinateur. L’accélération technologique semble l’avoir à peine traversée, même si les disques durs ne plantent plus comme il y a vingt ans lorsqu’elle téléchargeait une image ou ouvrait un logiciel. Le reste relève plutôt d’une tranquille continuité, à l’entendre. Si en 1996 elle défendait le sample et la duplication de formes empruntées pour être décortiquées et remaillées, voilà déjà longtemps que Geneviève Gauckler fabrique ses propres images, en photo le plus souvent, pour ensuite les travailler en un “long processus” qui tient du raffinage :

Souvent je travaille sur des formes que j’ai en stock depuis un certain temps. Ensuite, je les retravaille, je les utilise pour tel ou tel projet. Si ce n’est pas utilisé, je les réutilise pour un autre, etc, et d’année en année, il y a tout un catalogue de formes et d’images qui voyagent avec moi et que je raffine petit à petit. Je peux passer des heures et des heures sur une courbe. La méthodologie, c’est rechercher l’accident, associer deux ou trois choses côte à côte qui n’auraient jamais dû être côte à côte. Et, en les rassemblant alors qu’elles n’auraient jamais dû se rencontrer, se dire tout à coup : “Ah là, il y a quelque chose.” Ca peut être à l’origine d’une idée.

En vingt ans, la vraie différence aux yeux de l’illustratrice est la facilité des visuels à voyager. Internet y est pour beaucoup, la mondialisation aussi. Quitte à ce que les tics aussi, voyagent et se disséminent en une vaste culture visuelle commune. Dans une autre interview avant / après, Didier Fusillier, aujourd’hui patron du Parc de la Villette, confiait avoir hâte au prochain retournement qui le cueillera pour mieux le bouleverser. Geneviève Gauckler s’estime exactement au diapason… mais veut y voir une bonne nouvelle :

Il y a 25 ans, la musique électro était une vraie nouveauté. J’avais aussi une sorte d’excitation à aller acheter certains fanzines ou un bouquin d’art dont je tournais les pages, épatée. C’est vrai que ces sensations là sont assez rares, maintenant. Mais je crois qu’au fond c’est plutôt positif : il faut arriver au point d’être blasé, ne rien attendre. C’est dans l’œil du cyclone, quand il n’y a plus de vent, que tu ne sens rien, qu’il devrait se passer quelque chose. C’est que ça va venir.

A découvrir : l'ensemble des portraits avant / après avec quinze personnalités (Marie Darrieussecq, Bruno Podalydès, Miossec, Pascale Ferran, Dominique A, Denis Robert...) parmi les invités de Thierry Grillet et Sylvain Bourmeau dans "L'âge des possibles" à l'été 1996.

Archive INA - Radio France

Biographie de Geneviève Gauckler

par Colette Duarre, de la Documentation de Radio France :

Diplômée de l’ Ensad (Ecole nationale des Arts décoratifs) en 1991, Geneviève Gauckler, née en 1967, débute sa carrière de graphiste au sein d’Air Studio/Editions Gilou puis rejoint les Humanoïdes associés, devient ensuite directrice artistique des Editions La Sirène et se tourne finalement vers l’édition musicale avec Crammed discs puis avec Eric Morand du label F Communications. Elle conçoit ainsi visuels de pochettes de disques mais aussi clips vidéo pour les musiciens (Dimitri from Paris ou Pierre Henry) ou des publicités pour Yves Saint-Laurent.

En 1999, elle rejoint la start-up BOO.com à Londres pour créer le graphisme de ce magasin en ligne, qui disparaît très vite. Elle reprend sa carrière en solo en France diffusant ses mandalas, ses collages photo et ses bonhommes noirs fétiches dans les revues telles Flaunt, Beaux-Arts magazine, The Guardian… ou les publicités d’Orange, Coca-cola, Renault, ou Bourjois. En 2003, elle fonde le Collectif Pleix qui réunit graphistes, musiciens et infographistes, réalise l’année suivante le générique de Loïc Prigent intitulé «Signé Chanel » et expose ses travaux (Yeah/Ouch) à Paris et à Tokyo.

Depuis juillet 2009, elle est la créatrice de la communication visuelle de la Butsu Zen Zone (Japan Expo). Elle collabore régulièrement avec des marques françaises et japonaises pour proposer des objets décoratifs et des articles de modes mais se réserve du temps pour sa création personnelle (exposition Around The World à Auckland en 2006).

Bibliographie

  • Wilder Mann ou la figure du sauvage de Charles Fréger., illustré par Geneviève Gauckler – (Edition Thames & Hudson, 2016)
  • Geneviève Gauckler : graphiste (Préfacier Loïc Prigent) Edition Pyramyd, 2004
  • L’arbre génialogique de Geneviève Gauckler (Edition de l’An 2, 2003)