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Que reste-t-il de politique à la fête de l'Humanité ?

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La Fête de l'Humanité, installée à La Courneuve près de Paris
La Fête de l'Humanité, installée à La Courneuve près de Paris
© Maxppp - Sadak Souici

Entretien. La fête de l'Huma qui se tient ce week-end à La Courneuve, en Seine-Saint-Denis, est-elle encore un rendez-vous politique ? 89 ans après sa création, le grand événement des communistes semble avoir bien perdu de son influence. Analyse avec l’historien spécialiste du Parti communiste, Roger Martelli.

La 84ème édition de la fête de l’Humanité se tient les 13, 14 et 15 septembre à La Courneuve, près de Paris. Un événement qui attire toujours des milliers de personnes, près de 90 ans après la première édition, en 1930. Mais que reste-t-il de politique dans ce rendez-vous ? Nous avons posé la question à l’historien, spécialiste du Parti communiste français, qui a longtemps été membre de la direction du parti, Roger Martelli

La Fête de l’Humanité reste-t-elle un rendez-vous politique important aujourd’hui ? 

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Cela reste une très grande fête sous l’égide d’un parti politique. De ce fait, cela reste incontestablement un rendez-vous politique. Elle l’est depuis longtemps, puisque la fête de l’Humanité existe depuis 1930. C’est un grand moment. Le problème aujourd’hui est qu’il y a une déconnexion entre le succès populaire de la fête, qui ne se dément pas, et l’impact du Parti communiste sur la société française. Il y a désormais un décalage, ce qui n’a pas été le cas pendant de nombreuses décennies. 

La fête de l'Huma reste un moment de mobilisation militante décisif dans le fonctionnement du PCF

La militante communiste du mouvement Noir américain Angela Davis rencontre Georges Marchais à la Fête de l'Humanité, le 13 septembre 1973
La militante communiste du mouvement Noir américain Angela Davis rencontre Georges Marchais à la Fête de l'Humanité, le 13 septembre 1973
© Getty - Gilbert Uzan / Gamma-Rapho

Ce qui fait aujourd’hui le succès de cette fête, c’est en partie la grande qualité des spectacles proposés. Il y a une attraction culturelle incontestable. Quelle est la part de ceux qui viennent pour le spectacle et ceux qui viennent parce que c’est un spectacle organisé par le PCF, c’est difficile à dire. La seule chose que l’on peut constater, c’est qu’il y a des centaines de milliers de participants à la fête de l’Humanité, et que la place électorale du parti dans la société française est aujourd’hui réduite à la portion congrue. D’autre part, c’est un rendez-vous qui frappe par la présence militante : c’est un moment de mobilisation militante décisif dans le fonctionnement du parti. Mais on sait également que l’espace militant du Parti communiste s’est lui aussi fortement réduit ces dernières décennies. 

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Auparavant, selon vous, la fête de l’Humanité était un rendez-vous de socialisation politique. Qu'en est-il en 2019 ? 

Cette fête avait un retentissement différent à l’époque où il y avait une interpénétration entre la socialisation communiste et la sociabilité populaire, notamment ouvrière et urbaine, dans l’espace de la banlieue rouge. Il y avait une symbiose entre l’implantation du communisme dans la banlieue rouge et cette fête populaire qui s’inspirait des codes populaires installées. Cette symbiose participait de l’implantation du PCF en milieu urbain et notamment, évidemment, dans la zone de l’Ile-de-France. 

Il y a une déconnexion entre l'implantation communiste et l'impact politique du parti.

Aujourd’hui, il est difficile de dire que cette symbiose existe encore. D’abord parce que la socialisation communiste s’est affaiblie. D’autre part, parce que la socialisation populaire a elle-même changé : ce ne sont plus les mêmes habitudes ni les mêmes comportements culturels. De ce fait, il y a une déconnexion qui s’établit entre l’implantation communiste d’une part, et l’impact politique du parti sur la société française actuelle d’autre part. 

Sympathisants à La Fête de L'Humanité le 17 septembre 2017
Sympathisants à La Fête de L'Humanité le 17 septembre 2017
© Getty - Robert Deyrail / Gamma-Rapho

Que reste-t-il de politique à la fête de l’Humanité aujourd’hui ? 

Il reste d’abord la présence militante. Cette fête est structurée dans l'espace par l'organisation de stands politiques. Il y a un espace commercial, mais qui est complètement séparé de la fête. La fête telle qu'elle est parcourue par des centaines de milliers d'individus pendant le week-end, reste structurée par la présence militante, la présence de stands des fédérations et des sections. C’est donc incontestablement un moment de rencontre qui subsiste entre le peuple communiste d’un côté et une population qui se caractérise par sa diversité. C’est un moment de rencontre, mais désormais un moment de rencontre éphémère qui n’a pas de répercussions dans la structuration et l’implantation du parti dans la société contemporaine. 

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Le Parti Communiste parvient-il à convaincre de nouveaux adhérents à la fête de l’Humanité ? 

Il est difficile de donner des chiffres précis. Ce que je peux constater, c’est l’évolution connue du militantisme communiste : on sait que le PC, il y a une dizaine d’années, déclarait encore 90.000 cotisants. Aujourd’hui, il en déclare tout au plus 50 000. La participation aux activités internes du parti a fortement baissé elle aussi : la moyenne de participation aux consultations internes du parti est passée de 50 000 à 30 000 à peu près. Nous savons que le tissu militant s’est affaibli. Je suppose, mais ce n’est qu’une supposition, que cela se traduit au moment de la fête de l’Humanité. 

Le nombre de cotisants se tasse.

Il y a, comme il y a toujours eu j’en suis persuadé, des flux d’adhésion, au moment de cette fête. Mais sont-ils stabilisés ? Combien de ceux qui adhèrent pendant la fête de l’Humanité participent à l’activité du PCF ? Je peux simplement constater que le nombre de cotisants, et donc de militants, s’est fortement tassé ces dix dernières années. Les chiffres fournis par la direction montrent une perte d’un quart à un tiers de cotisants. 

Cela reste malgré tout, selon vous, un rendez-vous politique incontournable de la rentrée ? 

Incontestablement. La place du PC s’est considérablement rétractée dans la société politique. Aujourd’hui, dans toutes les élections nationales, le PC est passé en-dessous du seuil des 3%. Le tissu militant s’est affaibli. Mais 50 000 cotisants et la capacité d’organiser la fête de l’Humanité signifie que le Parti communiste reste une force militante. Dans l’espace de la gauche, le PC fait partie de ceux qui sont capables de mobiliser. Cela se voit en général dans la présence des cortèges communistes dans les manifestations. Le problème est que cette force militante a, moins que par le passé, la possibilité de s’implanter dans la société française. 

Le PCF reste une force militante.

Il existe une force militante, mais qui apparaît vraisemblablement moins utile à des catégories populaires qui se tournaient vers elle les décennies précédentes. Cela renvoie à des évolutions sociologiques et à une crise qui affecte le monde politique organisé, et tout particulièrement la gauche. Et dans cette gauche, cela soulève la question de la difficulté de la partie la plus à gauche de continuer à incarner une espérance sociale qui a été le principal facteur de mobilisation politique durant tout le XXe siècle. 

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Créée en 1930, la fête de l’Humanité fêtera ses 90 ans l’année prochaine, sa longévité est-elle, en elle-même, un succès ? 

Pour moi, cela indique d’abord qu’il y a toujours un besoin de structuration et de socialisation dans les milieux populaires. Et il y a un besoin de socialisation politique. Ce que dit le succès de la fête de l’Humanité, c’est que cette exigence, à un moment donné, d’une expression populaire dans l’espace politique reste quelque chose de très fort. On peut constater que le Parti communiste est en état, chaque année, d’organiser une telle fête, ce que personne d’autre n’est capable de faire dans l’espace politique. De ce fait, ce succès marque qu’il y a de la place pour de la socialisation populaire, pour de la politisation populaire. 

Il reste désormais à trouver les formes pour faire que ce besoin de socialisation et d’implication politique dans l’espace populaire puisse se traduire, non pas de manière sporadique avec par exemple la venue à la fête de l’Humanité, mais de manière beaucoup plus permanente. C’est une question qui ne renvoie évidemment pas aux réflexions de l’historien, mais à la responsabilité des individus, des groupes, des militants, des formations politiques. 

Le PCF sera-t-il capable de faire en sorte que le succès de la fête de l’Humanité puisse de nouveau se raccorder à de la socialisation politique comme à une implantation large ? Ce n’est évidemment pas à l’historien de répondre à cette question. C’est à l’initiative citoyenne, à l’initiative militante et au Parti Communiste de dire ce qu’il a l’intention de faire pour éventuellement retrouver quelque chose de son lustre d’antan. 

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