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Que savez-vous vraiment du "violon d'Ingres" ?

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Le Violon d'Ingres, Man Ray, 1924
Le Violon d'Ingres, Man Ray, 1924
© AFP - Emmanuel Dunand

Figure majeure du néo-classicisme et de l’orientalisme, on prête aujourd’hui au peintre du XIXe siècle l’expression : "avoir un violon d’Ingres". Mais quel lien existe-t-il vraiment entre l’instrument à cordes frottées et l'artiste montalbanais ? Zoom sur cette étrange synecdoque.

Dada, passe-temps, hobby, sont autant de synonymes de l’expression "avoir un violon d’Ingres". Le Larousse s’accorde à définir cette formule comme étant le "talent qu'une personne cultive en marge de son activité principale". Car cette métonymie - à l'instar de la synecdoque qui utilise un mot pour signifier une idée qui lui est associée - fait bien référence au fait d’avoir un loisir chronophage. Mais comment cette expression s’est-elle répandue dans la langue française ? A l'occasion de la vente aux enchères du "Violon d'Ingres" de Man Ray qui aura lieu le 14 mai chez Christie's à New-York, exploration des talents d'un peintre-musicien.

Origines d'une expression

Jean-Auguste-Dominique Ingres naît à Montauban en 1780. Son père, peintre et sculpteur, lui inculque le goût de l’art dès son plus jeune âge. Au-delà de la peinture et du dessin dans lesquels le disciple de Jacques-Louis David excelle, c’est aussi dans la musique - cet art qui embaumait sa vie - qu’Ingres se fait remarquer. Il manie l’archet très jeune, sous les conseils avisés de son père, lui permettant ainsi d’intégrer l’Orchestre national du Capitole de Toulouse en tant que second violon.

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"Sans être musicien, mon père adorait la musique et chantait très bien avec sa voix de ténor. Il m’inculqua le goût de la musique et me fit apprendre à jouer du violon. J’y réussis assez bien pour être admis comme violon au Grand-Théâtre de Toulouse". Jean-Auguste-Dominique Ingres (Biographie de Tarn-et-Garonne, 1860)

En parallèle, ses talents de musicien lui permettent de financer ses études aux Beaux-Arts de Toulouse. Mais quel lien le peintre entretenait-il avec la musique ?

Ingres a souvent interprété au Grand-Théâtre, le Concerto n°22 en La mineur de Viotti, une œuvre qui imprégna intensément l’artiste à tel point qu’il souhaita la réentendre juste avant son décès. Grand amateur de musique classique, Ingres affectionnait particulièrement le répertoire de Beethoven, Gluck, Haydn, ou encore Cherubini, le représentant du classicisme français de l’art dramatique. S’il portait une admiration suprême à Raphaël dans le domaine des arts picturaux, Mozart était, lui aussi, érigé au rang de divinité par le peintre.

"Raphaël est au-dessus de tout, à sa grâce divine il joint tout juste le degré de caractère et de force qu'il faut, ne dépassant jamais la mesure. Qui mettre au même rang que lui ? Personne, si ce n'est celui qui en musique, a eu la même âme, mon divin Mozart : tous deux, sages et grands comme Dieu même ! " Jean-Auguste-Dominique Ingres (Ingres d'après une Correspondance inédite par Boyer d'Agen 1909)

Preuve en est que le 4e art tenait une place prépondérante dans la vie de l’artiste. Mais si les talents de mélomanes du peintre montalbanais sont méconnus, ses contemporains ont pourtant pu témoigner de son aisance musicale. Directeur de l’Académie de France à Rome de 1835 à 1841, Ingres fait la rencontre du pianiste Franz Liszt, en résidence à la Villa Medicis. Les deux artistes se lient d’amitié en interprétant ensemble la Sonate n°4 en La mineur pour piano et violon de Beethoven. En 1839, Liszt témoigne d’ailleurs de son admiration envers les talents musicaux du peintre à travers une lettre destinée à Berlioz :

"Allons, Maître, lui dis-je, n'oublions pas notre chère musique ; le violon vous attend, la sonate en La mineur s’ennuie sur le pupitre ; commençons. Si tu l’avais entendu alors : avec quelle religieuse fidélité il rendait la musique de Beethoven et avec quelle fermeté pleine de chaleur il maniait l’archet ! Quelle pureté de style ! Quelle vérité dans le sentiment". Franz Liszt

L'Atelier d'Ingres à Rome,1818
L'Atelier d'Ingres à Rome,1818
- Jean Alaux / Wikimedia Commons

C’est donc bel et bien la passion de Jean-Auguste-Dominique Ingres pour la musique - et plus spécifiquement pour le violon - qui est à l’origine de cette expression.

Ingres ne l’aura pourtant jamais entendue. Décédé en 1867, "avoir un violon d’Ingres" ne sera utilisée qu’à la fin du XIXe siècle. Emile Bergerat, journaliste et gendre du poète Théophile Gautier, se targue dans ses mémoires d’être à l’origine même du proverbe. Il l’aurait attribuée aux regrets exprimés par son beau-père de ne jamais avoir accompli de carrière de peintre. Dans son ouvrage Souvenirs d’un enfant de Paris de 1911, Bergerat rédige cette formule : "Sur cette déviation des dons innés, à laquelle j’ai le premier appliqué la synecdoque de violon d’Ingres, je n’étais pas d’accord avec mon maître au moins pour ce qui le concernait".

Ami et soutien d’Ingres, Théophile Gautier aurait été amusé par l’expression de son gendre lancée au cours d’un dîner en 1872. Reprise petit à petit dans les réceptions, cette boutade a su se pérenniser pour finalement rentrer dans notre langage courant. Au fur et à mesure de son utilisation, ce mot d’esprit présentait pourtant une connotation péjorative. Les quotidiens populaires se sont amusés du violon et de la virtuosité du peintre. Le violon d’Ingres est devenu un proverbe pour exprimer ses prétentions, les moins en rapport avec ses aptitudes. C’est ainsi, qu’après le décès de son mari, Delphine Ramel - épouse du peintre - contacta un journaliste du Figaro. Agacée par l’utilisation répétée et défavorable de cette fameuse expression. Elle écrivit :

"Monsieur le rédacteur,

Depuis longtemps je désire rectifier une assertion qui se propage dans les journaux et dans les mémoires artistiques à propos des prétentions que M. Ingres montrait pour son violon, beaucoup plus, dit-on, que pour son pinceau. Il est sûr qu’il était très bon musicien et qu’il adorait Mozart, Gluck, Beethoven. Mais jamais il n’a eu la prétention de se poser en virtuose, interprétant simplement la deuxième partie de violon dans les admirables quatuors de ces maîtres. Cette rectification me paraît nécessaire pour ne laisser passer à la postérité un dit-on qui a tout l’air d’un ridicule. Je vous serais très obligée, Monsieur, d’insérer cette petite note dans Le Figaro, qui par sa publicité, rectifiera, j’espère une opinion répandue bien à tort."

Le journal publia la lettre de la veuve d’Ingres témoignant ainsi de l’étendue de cette expression à l’époque. Mais le violon d’Ingres, n’est pas uniquement une expression. Il fait également référence à une œuvre emblématique du XXe siècle, Le Violon d’Ingres de Man Ray, une photographie qui puise l’essentiel de son essence dans le travail du peintre néo-classique…

Quand le Violon d'Ingres s'invite chez Christie's

La Baigneuse de Valpinçon d'Ingres (g) - Le Violon d'Ingres de Man Ray (d)
La Baigneuse de Valpinçon d'Ingres (g) - Le Violon d'Ingres de Man Ray (d)
© AFP - Wikimedia Commons

C’est en terrasse d’un café parisien en 1921, que l’artiste américain Man Ray fait la connaissance de Kiki de Montparnasse. Si elle refuse d’abord de se laisser photographier, sous prétexte qu’elle préfère le sentiment de la poésie de la peinture à la photographie (un peintre pouvant toujours modifier les apparences tandis que le photographe n’enregistre que la réalité), Man Ray lui rétorque : "Pas moi, je photographiais comme je peignais, transformant le sujet comme le ferait un peintre". Kiki, de son vrai nom Alice Prin, accepte. Lorsqu’elle posa nue pour la première fois devant lui, il lui attribua tout de suite des caractéristiques ingristes :

"Kiki se déshabilla derrière l’écran qui dissimulait le coin du lavabo, et apparut se couvrant modestement de ses mains, tout comme La Source d’Ingres". Man Ray (Autoportrait, 1963)

Dans Le Violon d’Ingres, en passant de la composition de la photographie jusqu’à son titre, les références au peintre sont évidentes. Le dos nu, assise sur un drap, la tête inclinée et le turban noué dans les cheveux rappellent explicitement La Baigneuse de Valpinçon (peinte en 1808). Mais Man Ray ajoute une dimension surréaliste à l’œuvre en dessinant à la mine de plomb, les ouïes d’un instrument à cordes sur sa photographie. L'œuvre devient alors une allégorie du violon d’Ingres. Car au-delà de ses références artistiques, le photographe fait écho à l’expression purement littéraire en signifiant que, pour lui, son propre violon d’Ingres n’est autre que Kiki de Montparnasse. Le modèle et l'artiste entretiendront d'ailleurs, pendant près de 6 ans, une relation passionnelle.

Reproduite maintes et maintes fois, cette œuvre s’est imprimée dans les consciences populaires faisant ainsi la renommée qu’on lui connaît. Man Ray conservera cette photographie jusqu’en 1962 avant qu’elle ne rejoigne la collection d’art de ses amis Rosalind Gersten Jacobs et Melvin Jacobs. Réalisée en 1924, elle pourrait bel et bien devenir la photographie la plus onéreuse de toutes les ventes aux enchères. L’œuvre est estimée à 7 millions de dollars soit environ 6 millions d’euros. Aux côtés d’œuvres de Duchamp, Dali, Magritte et autres surréalistes, sa mise en vente aura lieu le 14 mai prochain chez Christie's, au Rockefeller Center de New-York. Darius Himes, responsable international des photographies chez Christie's estime que la portée et l'influence de cette photographie, à la fois romantique, mystérieuse, espiègle et ludique ont capturé l'esprit de tous depuis près de 100 ans. En tant qu'œuvre photographique, elle serait sans précédent sur le marché. Man Ray pourrait in fine, devenir le photographe le plus cher de toute l’histoire du marché de l’art succédant ainsi à Andreas Gursky avec Rhein II, adjugée à plus de 4,3 millions de dollars en 2011.

Un violon qui existe réellement…

Le vrai violon d'Ingres, Musée Ingres Bourdelle
Le vrai violon d'Ingres, Musée Ingres Bourdelle
© AFP - Eric Cabanis

À sa mort, Ingres a souhaité léguer son fonds d’atelier au musée de sa ville natale. C’est ainsi que le Musée Ingres Bourdelle de Montauban fit l’acquisition d’un des violons du peintre et de son archet gravé de son nom. Suite à ce legs, il dira : "Il m'est doux de penser qu'après moi j'aurais comme un dernier pied-à-terre dans ma belle patrie, comme si je pouvais un jour revenir en esprit au milieu de ces chers objets d'art tous rangés là comme ils étaient chez moi et semblant toujours m'attendre. Enfin je suis heureux de penser que je serai toujours à Montauban, et que là, où, par circonstances, je n’ai pu vivre, je vivrai éternellement dans le généreux et touchant souvenir de mes compatriotes".

Le violon d’Ingres existe donc bel et bien. Il s’agit d’un "arlequin", c’est-à-dire que les différentes parties de l’instrument proviennent de multiples luthiers. Le dos du violon daterait du début du XVIIIe tandis que sa table serait quant à elle de la fin de ce siècle. Le manche de l’instrument a également été changé - Ingres ayant vécu à une période charnière pour la lutherie qui se modernisait à cette époque - d’où ce violon composite.

Appelé 7/8e de violon car il est habituellement destiné aux enfants, la taille de l’instrument est surprenante. On présume que Ingres, de très petite taille (mesurant seulement 1m53), jouait de cet instrument en étant adulte. Le maître du néo-classicisme a aussi laissé trois partitions. L'une d’un récitatif de l’opéra Idoménée de Mozart, son compositeur fétiche. Une autre d'Haydn qui semble être un air de concert et enfin, une partition d'une pièce pour piano ou d’un quatuor à cordes de Beethoven. En plus des 4 500 dessins et 54 tableaux, le musée possède le mystérieux violon d’Ingres.

Un violon d’une valeur inestimable qui a laissé son empreinte jusque dans notre vocabulaire…