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Quelle place pour l'artiste dans les œuvres posthumes ?

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Quand les artistes ne sont pas là, les œuvres dansent ? Une illustration du "Liber Chronicarum" par Hartmann Schedel (1493).
Quand les artistes ne sont pas là, les œuvres dansent ? Une illustration du "Liber Chronicarum" par Hartmann Schedel (1493).
© Getty - Historical Picture Archive

La mort d'un artiste ne signe pas toujours la fin de sa carrière. Christo, Céline, Prince… L'actualité nous offre des exemples d'œuvres publiées sans que leurs auteurs ne soient là pour les voir, qu'ils aient eu ou non le temps de prévoir leur réalisation. Peut-on alors parler d'"art posthume" ?

"Quand je serai mort, s'il vous plaît ne publiez pas d'albums ou de chansons posthumes portant mon nom. Ce n'étaient que des démos qui n'ont jamais été destinées à être entendues par le public." Ce message testamentaire rédigé par le chanteur américain Anderson .Paak, personne ou presque ne pourra l'ignorer ; ce dernier se l'est fait tatouer le mois dernier sur l'avant-bras, en lettres capitales. Au-delà de l'anecdote, le geste invite à réfléchir au statut de ces œuvres posthumes qui font le bonheur des fans éplorés, comme la fortune des ayants droit. Comment envisager la réalisation d'une œuvre quand le créateur n'est plus là ? Est-elle un inédit ou un avatar ? 

L'hommage, le coup médiatique et les dernières volontés de l'artiste

Lorsqu'une nouvelle œuvre d'un artiste est dévoilée après la mort de celui-ci, il est bien difficile de ne pas se demander si le choix de l'artiste a été respecté. Françoise Sagan aurait-elle composé ainsi Les Quatre coins du cœur ? La "princesse du R'n'B" Aalyah aurait-elle accepté de sortir cette année, 20 ans après sa mort, un album en featuring avec des artistes qu'elle n'a même pas connus ? Qu'auraient finalement pensé Christo et Jeanne-Claude de la réalisation de leur précieux rêve d' empaquetage de l'Arc de Triomphe ?  Impossible de le savoir. Même bien vivant, l'artiste n'a d'ailleurs pas toujours le dernier mot. Pensons à ces photographies du peintre américain Robert Rauschenberg abandonnées aux ordures par ce dernier, avant qu'un jeune étudiant en art les récupère pour les vendre, des années plus tard. En le découvrant, l'artiste se lança dans un procès... Mais à partir du moment où l'œuvre était à la poubelle, lui appartenait-elle toujours ? D'ailleurs, était-elle même toujours "une œuvre de" Rauschenberg, si lui-même avait préféré s'en débarrasser ? 

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On ne manque pas non plus d'exemples d'œuvres exhumées après que leurs auteurs ont pourtant décidé de ne pas les présenter au public. C'est le cas de L’Original de Laura de Vladimir Nabokov, roman inachevé qui devait, selon le vœu de son auteur, être détruit après sa mort, mais que son fils décida pourtant de publier. Ou encore cette sculpture d'un "coup de pinceau" de Roy Lichtenstein, installée dans la fondation dédiée à l'artiste, et bizarrement décrite comme "épreuve d'artiste posthume", donnant l'embarrassante impression que quelqu'un est allé fouiller dans les recoins de l'atelier du maître du Pop art pour créer un simulacre d’œuvre. 

Cependant, on sent bien que les enjeux sont différents selon les cas d'exposition d’œuvres posthumes. Entre la redécouverte de notes signées Marcel Proust dont la parution s'adresse surtout aux universitaires, la réalisation d'une œuvre exécutable suivant un protocole préalablement élaboré par l'artiste comme l'empaquetage de l'Arc de Triomphe, la publication des journaux intimes de Julien Green que ce dernier aurait lui-même orchestrée, une fois passé le délai de "cinquante ans depuis les événements relatés", ou la sortie très médiatisée d'albums inédits de Prince ou d'Amy Winehouse, à partir de chutes d'enregistrements et après diverses tractations contractuelles... les objectifs diffèrent d'une diffusion à une autre.

Une question de droits… et d'amitié

La loi peut nous permet d'y voir plus clair quant à la place de l'artiste dans la publication de ces œuvres post mortem. Selon le Code de la propriété intellectuelle, un auteur dispose de droits patrimoniaux et de droits moraux sur son œuvre, qu'il peut choisir de céder ou non. Parmi ces droits imprescriptibles se trouve celui dit "de divulgation", pouvoir donné à l'auteur de décider de rendre son travail public, quand et comment. Quand l'artiste meurt, ce droit de divulgation revient à l'exécuteur testamentaire, qu'il s'agisse d'un proche de l'artiste, d'un parent, ou même d'une personne morale - comme le fit par exemple Edmond Goncourt en transmettant ses droits d'auteur à son Académie, ou encore le sculpteur Auguste Rodin, qui céda les siens à l’État, à la condition que celui-ci fonde un musée...

Les premières formulations juridiques de la protection de la création artistique et littéraire, en traitant de "droit moral", font justement entendre la force du lien entre l'artiste et son œuvre, enjoignant au respect d'un objet qui ne peut être réduit à une marchandise. Grand défenseur des "droits de la pensée", le juriste Marcel Plaisant présentait ainsi ce principe en 1921 : 

En dépit de la cession qui transporte la propriété au profit du nouveau propriétaire, l’écrivain ou l’artiste ne doit-il pas demeurer investi d’un droit qui lui permettrait de se défendre lui-même au travers de son œuvre et de garder, au-delà de son domaine matériel éteint, une action vivante qui puisse assurer le respect de sa pensée ? Tel est l’objet de ce qu’on a appelé le droit moral. Marcel Plaisant 

A défaut d'exécuteur testamentaire désigné, ou si ce dernier vient également à mourir, ce droit est exercé par les descendants de l'artiste. "C’est un droit qui est censé être géré conformément à la volonté de l’auteur, expliquait Éloïse Wagner, avocate en droit de la culture et des médias pour France Culture. Typiquement, s’il y a un texte que l’auteur déteste, il est du devoir de l'exécuteur testamentaire de faire en sorte qu’il ne paraisse jamais. À l’inverse, si la volonté de l’auteur mort était de voir son œuvre rayonner le plus possible et de voir tous ses textes publiés, il lui revient de faire ces démarches-là." Si un abus est constaté dans la gestion du droit de divulgation de l'artiste défunt, le code de la propriété intellectuelle prévoit la possibilité de se tourner vers le juge civil : 

C’est l’article L121-3, qui nous dit : "En cas d’abus notoire dans l’usage ou le non-usage du droit de divulgation de la part des représentants de l’auteur décédé, le tribunal de grande instance peut ordonner toute mesure appropriée. Il en est de même s'il y a conflit entre lesdits représentants, s'il n'y a pas d'ayant droit connu ou en cas de vacance ou de déshérence. Le tribunal peut être saisi notamment par le ministre chargé de la culture. Eloïse Wagner

Mais encore une fois, même lorsque l'artiste livre spécifiquement ses instructions au responsable du devenir de son œuvre, celles-ci ne sont pas toujours respectées. C'est le cas de Franz Kafka, trahi par son ami Max Brod, à qui il avait fait par écrit la requête suivante : 

Voici, mon bien cher Max, ma dernière prière : Tout ce qui peut se trouver dans ce que je laisse après moi (c'est-à-dire, dans ma bibliothèque, dans mon armoire, dans mon secrétaire, à la maison et au bureau ou en quelque endroit que ce soit), tout ce que je laisse en fait de carnets, de manuscrits, de lettres, personnelles ou non, etc. doit être brûlé sans restriction et sans être lu, et aussi tous les écrits ou notes que tu possèdes de moi d'autres en ont, tu les leur réclameras. S'il y a des lettres qu'on ne veuille pas te rendre, il faudra qu'on s'engage du moins à les brûler. Lettre de Franz Kafka à Max Brod, 1921

En sauvant du feu ces pages condamnées, Max Brod nous a permis de découvrir des chefs-d'œuvre… Pour nous en priver, l'auteur pragois aurait-il dû confier ses écrits à quelqu'un qui n'avait pas autant d'admiration pour sa prose ? Pas si sûr, si l'on en croit Julien Green, qui préconisait de léguer ses sulfureux journaux intimes à son pire ennemi : 

Je me suis demandé ce matin ce que deviendra ce journal après ma mort. Il faudrait le confier, non à un ami (le Ciel m’en préserve ! les amis brûlent tout) mais à un ennemi, à un homme résolu à nuire à ma mémoire. Il n’en ferait pas sauter une ligne. Julien Green, Journal intégral (1931)

Philosophie de l'œuvre posthume : une co-création ?

Qu'il s'agisse de la crainte de voir l'intention de l'artiste bafouée, ou la fascination pour une création qui semble se faire de l'au-delà, nos interrogations sur la valeur des œuvres posthumes révèlent une certaine conception de l'artiste, en auteur omnipotent ou génie immortel. 

Dans un article publié en 2015 dans la revue américaine "The Journal of Aesthetic Education", deux professeures de philosophie, Sondra Bacharach et Deborah Tollefsen, se sont demandé si les œuvres posthumes devaient nécessairement être fidèles à l'intention de leur créateur et, surtout, si elles pouvaient véritablement l'être. Inachevée, secrète, redécouverte… l'œuvre posthume, dans sa réalisation, est surtout vivante et "collaborative". Même lorsqu'elle paraît terminée au moment du décès de l'artiste, cela ne signifie pas que ce dernier avait l'intention de la révéler. C'est pourquoi les chercheuses considèrent que la publication d'une œuvre post mortem, est toujours la mise à jour d'un travail inachevé. 

Un paradoxe apparaît alors : si les œuvres posthumes sont généralement finalisées par d’autres personnes, elles sont pourtant bien attribuées aux artistes défunts qui en sont à l'origine. Au lieu de considérer, à l'instar de certains philosophes de l'art cités dans l'article, qu'une œuvre posthume complétée par quelqu'un d'autre, ou même révélée en contrevenant à l'intention de son auteur, ne peut être ontologiquement estimée comme une œuvre appartenant à l'artiste défunt, Bacharach et Tollefsen proposent de penser les œuvres posthumes comme des œuvres réalisées avec "des intermédiaires", des "compléteurs" - à la manière des objets d'art créés à plusieurs mains dans un atelier d'artiste :

Selon nous, si l'œuvre modifiée ou publiée à titre posthume est achevée par une personne qui a été autorisée à agir en tant que dépositaire de l'œuvre au nom du défunt, alors il réalise effectivement l'œuvre du défunt. (...) Même lorsqu'ils apportent de nouvelles façons de présenter le travail du créateur, les "compléteurs" le font uniquement au nom du créateur et, pour cette raison, parachèvent une œuvre déjà existante, plutôt que d'en créer une nouvelle. Sondra Bacharach et Deborah Tollefsen

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Les deux philosophes soutiennent ainsi qu’il n’existe pas à proprement parler d’"œuvres posthumes", qu’on ne "finit pas l’œuvre d’un mort". Penser cela est "non seulement contre-intuitif, mais cela rend difficile la distinction entre ceux qui essayent de finir l’œuvre des artistes et ceux qui s’approprient leur travail", jugent Sondra Bacharach et Deborah Tollefsen. Pour autant, la modification de la création d’un artiste par un successeur qui souhaite la révéler aux yeux du monde, n’implique pas nécessairement qu’il faille considérer celle-ci comme une œuvre nouvelle, totalement distincte de celle initiée par l’artiste. Auquel cas, on ne pourrait jamais attribuer une œuvre posthume à l’artiste défunt. Les philosophes s’en remettent alors au droit :

Que l'on crée une œuvre nouvelle et distincte ou que l'on termine la même œuvre laissée par l’artiste décédé, dépend de l'autorisation ou non du "compléteur" à agir en son nom. Sondra Bacharach et Deborah Tollefsen

Pour expliciter leur thèse, les autrices reprennent l’exemple célèbre de la publication posthume du Procès de Franz Kafka par Max Bord, après qu’il a lui-même agencé les chapitres incomplets du roman. A la question de savoir si Brod a fini l’œuvre de Kafka ou en a créé une nouvelle, les philosophes répondent qu’il n’y a "aucun doute sur le fait que Brod entendait finir l’œuvre de Kafka", et qu’en choisissant son ami comme exécuteur testamentaire de son œuvre, le romancier lui en donnait "implicitement le droit" : 

La question de savoir si l'œuvre publiée par Brod est celle de Kafka, est une question fondamentalement différente de celle de savoir si l'œuvre réalisée par Brod est kafkaïenne.(...) Le simple fait que Brod ait été autorisé au nom de Kafka à terminer ses travaux signifie que ces travaux achevés à titre posthume sont toujours ceux de Kafka, quand bien même les spécialistes de Kafka s'accorderaient à dire que Brod a réalisé un mauvais travail. Sondra Bacharach et Deborah Tollefsen 

Aussi, si l'on accepte avec les deux philosophes d'attribuer toujours l'œuvre posthume à l'artiste qui l'a initiée, cela ne préjuge en rien de l'appréciation que l'on peut en faire...