Publicité

Quels livres de SF emporter avec soi cet été ?

Par
Un enfant lit un livre devant des squelettes de primates.
Un enfant lit un livre devant des squelettes de primates.
© Getty - Howard Kingsnorth

Dystopie ? Hard SF ? Science-fantasy ? Anticipation ? La Méthode scientifique vous propose une sélection d'ouvrages de science-fiction à emporter avec vous au cours de l'été.

Mais que lire, après tant de temps passé en confinement, qui n'ait déjà été lu ? Concernant la science-fiction, Nicolas Martin et quelques habitués de La Méthode scientifique vous prodiguent leurs précieux conseils en la matière, des classiques indémodables aux perles méconnues.

"Vie™", de Jean Baret

Ce roman de Jean Baret s'inscrit dans le cadre d'une trilogie, qui pour citer l'auteur invité de La Méthode scientifique, "forme une espèce de réflexion sur la transcendance. Est-ce que je peux me transcender avec le marché, en surconsommant ? Est-ce que je peux me transcender avec une liberté factice, virtuelle, gérée par des algorithmes dictateurs? Ou est-ce que je peux me transcender avec les religions ?"

Publicité

Selon Nicolas Martin, ce deuxième volet de la trilogie, après Bonheur™, est "une sorte d'univers à la Matrix, mais revu par Zuckerberg : d'un seul coup, la matrice est devenue une sorte de réseau social permanent" :

On a ce héros qui est suicidaire, vraiment, qui termine tous les chapitres avec cette figure de la répétition qui est de se tirer une balle dans la tête. À un moment l'intelligence artificielle lui dit : "Nous avons constaté que vous vous suicidez beaucoup. Voulez-vous déduire le suicide de vos temps de loisirs ?"

Simon Riaux, rédacteur en chef d'Ecran large, estime que Jean Baret parvient "à créer quelque chose d'infiniment drôle, infiniment crédible, très drôle" :

C'est un univers où la fausse bienveillance est à ce point exacerbée et à ce point une mécanique sociale qu'elle en devient proprement monstrueuse. C'est un livre qui m'a énormément impressionné. Disons tout simplement qu'il s'agit d'une boucle, d'une routine répétée, quasiment page à page, dans un futur assez proche, d'un homme qui tente désespérément de se suicider, dans un monde qui est notre monde de réseaux sociaux poussé à son paroxysme. Pour moi, le livre a réussi deux défis majeurs : réussir à tenir cette figure de la boucle qu'on répète sans cesse en la nuançant, en l'invariant, en la transformant... Mais aussi à faire quelque chose qui est un des plus gros numéros d'équilibriste, notamment de la science-fiction, c'est d'inventer un vocabulaire. C'est une forme qui peut très vite devenir désuète, qui peut même être ratée, si j'ose dire, dès son écriture.

"L'Homme aux yeux de Napalm" et "La Nuit du Bombardier", de Serge Brussolo

Pour l'écrivain Jean Baret, il s'agit de "livres très courts et très denses, dont on sort parfois épuisé" :

L'Homme aux yeux de Napalm... Je ne peux pas trop en parler parce que si on fait un pitch ça risque de paraître un peu plat. En réalité, c'est une œuvre extraordinaire dans laquelle on retrouve un détournement de la période de Noël, et du père Noël, qui est ébouriffante. Et à mon avis, ne peut vraiment pas laisser indifférent. Et dans La Nuit du Bombardier, on a des passages enfiévrés, un délire imaginatif, complètement fou, qui mérite vraiment l'attention du lecteur...

"Le Bot qui murmurait à l'oreille de la vieille dame", de Serge Abiteboul

Cécile Lestienne, directrice de la rédaction du magazine Pour la Science, conseille ce recueil de nouvelles considéré comme une sorte de "Black Mirror littéraire en bien moins noir" : 

Dans ce recueil, Serge Abiteboul propose des nouvelles de science-fiction, mais qui ne sont pas dystopiques. C'est drôle, assez cocasse, et ce n'est pas loin dans l'avenir. Ça pourrait même ressembler un petit peu à ce que nous vivons aujourd'hui. La nouvelle qui a donné son nom au recueil est une conversation hallucinante entre une mamie, son petits fils et son chat, le chat étant un robot agent conversationnel qui se moque totalement de mourir. Il y a une autre nouvelle assez rigolote où l'on voit l'équipe de France de football, dans laquelle joue le petit-fils de Zinedine Zidane. Ça se passe en Corse, où les robots parlent corse couramment, et sont tous indépendantistes. 

C'est un livre qui peut se lire juste comme un recueil de nouvelles. Mais il fait également réfléchir. Serge Abiteboul fait une sorte de petite chronique sur l'état de l'art du numérique, ce que c'est que les algorithmes d'intelligence artificielle, la gestion des données, les problèmes que posent les archives personnelles... C'est très facile à lire et c'est peut-être justement le moment de se poser la question : qu'est-ce qui nous plaît et ne nous plaît pas dans le monde numérique ? 

"Le Fini des mers", de Gardner Doizos

Ce texte écrit au début des années 1970 vient d'être traduit pour la collection "Une Heure de lumière" aux éditions Le Bélial', et croise, selon Franck Selsis, chercheur CNRS au laboratoire physique de Bordeaux, de nombreux thèmes de la science-fiction, tels que l'invasion extraterrestre, les intelligences artificielles ou les temps relatifs, sans oublier d'y ajouter une touche de fantasy

L'histoire débute à peu près comme le film Premier contact : des vaisseaux extraterrestres apparaissent sur Terre et on tente vainement de communiquer avec eux, notamment avec l'aide d'intelligences artificielles. On a une vue globale sur cet événement et, en même temps, on a un témoignage intimiste d'un enfant un peu particulier. C'est un récit assez sombre, assez pessimiste, puisque c'est un récit sur l'incapacité de communiquer, et qu'on pourrait résumer de la façon suivante : si un enfant terrien n'est pas capable de communiquer avec les adultes qui l'ont en charge, comme ses parents, ses éducateurs, son psychologue, est-ce vraiment envisageable de pouvoir comprendre, d'appréhender, de communiquer avec d'autres intelligences, qu'elles soient extraterrestres ou artificielles ?

"The Weatherman", de Jody LeHeup et Nathan Fox

Jérôme Vincent, directeur des éditions ActuSF, conseille non pas un roman mais un comics_, The Weatherman_ : "La BD américaine, et notamment les comics indépendants, c'est un peu ma passion secrète. Je les lis entre deux manuscrits le soir, quand tout le monde est couché " :

Imaginez que toute la planète Terre a été détruite. Les réfugiés sont sur Mars et on va suivre Nathan. Nathan a tout pour lui : c'est le présentateur d'une émission importante, puisque lui fait la météo, il est jeune, insouciant et il a un chien qui s'appelle Gaston. Puis on découvre que les gens lui en veulent. Car Nathan a une personnalité complètement effacée et, dans son passé, il est le terroriste qui est à l'origine de l'explosion de la Terre. Cela signifie que tous les habitants de Mars lui en veulent. Et à ce moment là commence une sorte de course-poursuite folle, débridée. Ce qui est assez jouissif dans ce premier album, c'est qu'il y a plein de rebondissements certes, mais il pose quand même une question : Nathan est-il responsable des actes qu'il a commis alors qu'il a changé de personnalité et ne s'en souvient pas du tout ? Il y a par exemple une sorte de jeu de télé-réalité où on gagne le droit de pouvoir le faire souffrir et lui est bel et bien torturé. On impose la torture en forme de catharsis collective... C'est ce que la BD américaine, le comics arrive à faire : un vrai pas de côté, avec de vrais bons scénarios de science-fiction, qui posent de nombreuses questions, en plus du divertissement.

"Rosewater", de Tade Thompson

Le roman de Tade Thompson, Rosewater, s'inscrit dans la thématique de l'afro-futurisme, même si Jeanne-A Debats, autrice et déléguée artistique du festival des Utopiales, tient à rappeler que l'auteur évite d'aborder ce sujet. Il n'en place pas moins son intrigue au Nigéria : 

Son roman se passe au Nigéria, en 2066 : une ville, Rosewater, a poussé comme un champignon autour d'un biodôme extraterrestre qui est apparu du jour au lendemain. Depuis des années, les gens se pressent autour de ce biodôme parce que, tous les ans, il y a une guérison miraculeuse qui se produit lorsqu'il s'ouvre. Et les gens qui sont cancéreux, qui sont en phase terminale d'une maladie quelconque, s'approchent et sont guéris. Sauf que la guérison est très extraterrestre en soi... Un peu comme si les extraterrestres regardaient le corps du malade et essayaient de le remettre d'équerre sans avoir les plans du départ. Donc, il y a des améliorations, mais il y a également des péjorations ! Certains malades se retrouvent dans une pire situation que prévu, et parfois il y a des morts... On se retrouve avec des hordes de zombies en train de errer dans la ville. Et là dedans, dans cette cour des Miracles, il y a le personnage principal, Karoo, qui est là depuis bien avant Rosewater - parce que le roman alterne présent et passé de façon assez vertigineuse. On suit le parcours de cet agent spécial qui a des talents particuliers, sans doute obtenus grâce au biodôme... mais on n'en est pas certain. On suit son parcours intellectuel, psychologique et surtout affectif : ça raconte comment Karoo devient un être humain au fur-et-à-mesure au contact de ce biodôme extraterrestre. 

"Solênopédie", du Comte Dalbis

François Angelier, producteur de l'émission Mauvais Genre, et grand connaisseur de science-fiction, a décidé quant à lui de s'aventurer du côté de la "paléo-fiction", puisqu'il propose un texte datant de 1838, signé du Comte Dalbis, pseudonyme d'un certain Aristide Barbier, un industriel, et qui constitue un des tout premiers textes de science-fiction :

La Solênopédie, de quoi s'agit-il ? Solênopédie est un néologisme formé à partir de deux termes grecs : "Soleno", qui est le tuyau, et "Paedia", qui est l'éducation. C'est l'éducation par les tuyaux ! Et pourquoi en parler dans une émission de science-fiction ? Parce que ce texte relève de la science-fiction. Le héros, personnage assez singulier, dandy riche, est un jour sollicité par un chercheur bizarre, Monsieur T., qui lui emprunte de manière un peu brusque 5 000 francs. Ces 5 000 francs, on ignore à quoi ils vont servir. Bien des années plus tard, le héros, en randonnée dans les Pyrénées, retombe sur ce mystérieux personnage qui vit en ermite, très maigre, très austère, dans une sorte de château gothique. Et à l'intérieur de ce château, on ne sait pas trop ce qu'il se passe. Le mystère rôde et les villageois sont inquiets. Malgré tout, du fait qu'il a un peu financé l'opération, notre héros accède au laboratoire secret de Monsieur T., bunker gothique et inquiétant. Qu'y découvre-t-il ? Eh bien qu'en se basant sur les travaux des phrénologues, comme Gall ou Spurzheim, c'est-à-dire ceux qui, après avoir topographié la surface cérébrale, tentaient d'intervenir sur elle pour développer les capacités des hommes ou des animaux. Monsieur T. cherche à faire pareil. Il a foré des petits trous plus ou moins grands dans le crâne d'animaux ou d'humains. Il y a inséré des tuyaux et à l'intérieur de ces tuyaux, il fait passer du phosphore car ce dernier a des capacités sur-stimulantes. À partir de cela, il a réussi à créer des animaux qui sont ses domestiques. Il a un vautour, un loup et des animaux qui le servent...  Et puis, il y a surtout des enfants qui sont nés en batterie et qui ont des tuyaux plantés dans le crâne. Et à partir de là, on tente d'orienter leurs capacités intellectuelles, leur puissance cérébrale et de définir leur avenir. C'est une nouvelle oubliée que ressuscitent aujourd'hui les éditions Millon. C'est déjà un peu le transhumanisme ! Le développement des capacités intellectuelles de l'homme, l'homme augmenté... On est déjà un peu dans ces rêveries vaguement cauchemardesques. À partir de là, nous avons un conte fantastique qui est à la fois un des plus anciens et une des premières traces du rêve de la science-fiction. On est vingt ans après Frankenstein, mais on est bien avant le docteur Moreau, bien avant Dr Jekyll and Mister Hyde.