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Qui a peur des fémocrates ?

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Manifestation de femmes à l'appel du MLF lors de la journée de la femme à Paris le 8 mars 1982
Manifestation de femmes à l'appel du MLF lors de la journée de la femme à Paris le 8 mars 1982
© Getty - Daniel Simon - Gamma-Rapho

Un Grenelle, un texte de loi, des circulaires dans les administrations... derrière ces rendez-vous parfois médiatiques se cachent souvent des fémocrates. Fémo... quoi ? Découvrez l'histoire de ces militantes à la manœuvre depuis l'intérieur de l'Etat, pour que ça change sur le front du genre.

Le Grenelle des violences conjugales qui s’est ouvert ce 3 septembre est présenté comme un rendez-vous politique sans précédent sur le sujet, et une occasion inédite de faire dialoguer pendant trois mois associations, services médicaux et sociaux, associations, victimes, élus et représentants de l’État. Alors que des critiques ont aussitôt point quant à l’asthénie des moyens financiers mis en oeuvre, du côté des services de Marlène Schiappa, au secrétariat d’Etat à l’égalité entre les femmes et les hommes, on vantait une mise à l’agenda politique sans équivalent dans le passé.

On peut aussi regarder autrement cette valorisation récente d’enjeux comme les stéréotypes, les discriminations ou les violences fondées sur le genre - sans fanfaronner pour autant sur les moyens réellement mobilisés. Et relire cette prise en considération tardive comme le signe d’une évolution au sein même des institutions.

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Evidemment, il y aurait quelque chose d'absurde à dire que l’Etat, son administration et son gouvernement, campent de longue date le centre de gravité de l’espace de la cause des femmes : les mouvements féministes ont longtemps joué les premiers rôles dans cette lutte, notamment en prenant l'Etat pour cible et pour adversaire. N’empêche : la valorisation de cette lutte dans l’action publique est aussi liée à la présence, à l’intérieur des institutions, de militantes féministes qui œuvrent ( et parfois manœuvrent) depuis une fonction officielle et pas en battant le pavé.

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Il existe un mot, encore assez méconnu, pour les nommer : les “fémocrates”. Non, rien à voir avec les “feminazis” (un terme qui prolifère sur les réseaux sociaux depuis quelques mois pour étriller les revendications féministes). Les fémocrates sont au contraire ces actrices qui déjouent l’opposition entre "insiders" et "outsiders", et dont le parcours et l’action croisent sphère militante et bureaucratie. Bien sûr, il ne faut pas négliger le rôle des attentes de la société ou de ce qu’on appellerait banalement “l’air du temps” dans la manière dont les questions de genre surgissent soudain (mais tardivement) à l’agenda. Mais ce sont aussi elles, les fémocrates, qui concourent à pousser cet agenda-là depuis l’intérieur, et qui permettent finalement aux lignes de bouger.

Une percée timide en français

Le terme “fémocrate” vous semble barbare ? Il s’installe timidement dans les sciences sociales en français depuis une dizaine d’années, même si sa diffusion n’en est encore qu’à ses débuts. Car le mot en lui-même est forgé en Australie, puis longtemps mobilisé d'abord pour décrire des contextes anglo-saxons (et dans des ouvrages qui paraissent à la fin des années 80 chez des éditeurs australiens, britanniques, puis américains).

En janvier 2011, la chercheuse Laure Bereni, publiait ainsi sur le site La Vie des idées une recension d’un livre important sur ces femmes qu'on retrouve à des postes politiques comme administratifs, sorti un peu plus tôt aux Presses de Cambridge. The Women’s Movement : Inside and Outside the State (en anglais) est signé Lee Ann Banaszak, une politiste en poste à l’Université de Pennsylvanie, qui affinait justement dans l’ouvrage la conceptualisation de ces “féministes de l’intérieur” (en anglais, elle écrit “insiders”, en contraste des “outsiders” qui militent depuis le mouvement social). Si elles sont aussi épistémologiques et théoriques, les recherches de Lee Ann Banaszak ont pour épicentre l’Etat américain et c’est en décortiquant empiriquement le rôle, la trajectoire, le discours et l’action concrète de quarante femmes à des postes élevés dans l’administration fédérale américaine, et aussi en les écoutant en entretien sur le terrain, que Banaszak proposait cette plongée dans la "fémocratie".

Ce livre-là a donné un écho un peu nouveau en France au terme “fémocrate”, à un moment où les travaux sur le genre et le militantisme se renouvelaient. Toutefois, paru en 2010, l’ouvrage de Lee Ann Banaszak était loin d’être le tout premier à développer cette idée que la lutte puisse être portée depuis l’intérieur des institutions, parfois même parmi les plus conservatrices. Le mot “fémocrate” s’inscrit en réalité dans une démarche académique entamée près de vingt ans plus tôt et, avant Banaszak, d’autres comme par exemple Mary Katzenstein avaient montré combien l’agenda féministe pouvait être poussé depuis les rangs de l’Eglise ou encore dans l’armée. Un exemple concret ? La mobilisation dans l’armée américaine de femmes à des échelons élevés pour finalement obtenir, en 1991, que les femmes puissent piloter des avions de chasse.

Aucune "fémocrate" en titre d'une thèse pour l'instant

En France, on trouve une quarantaine d’occurrences quand on tape “fémocrate” dans le moteur de recherche Cairn, qui recense les travaux académiques dont un article très éclairant de 2012, signé Laure Bereni et Anne Revillard dans Sociétés contemporaines (mais rien avant 2004, déjà sous la plume de Laure Bereni, cette fois avec Eléonore Lépinard, pour évoquer, dans la Revue française de science politique, un féminisme d’Etat à la scandinave). Et theses.fr, qui recense toutes les thèses de doctorat soutenues ou en préparation, indique que le terme ne figure encore dans le titre officiel d’aucune thèse. 

Mais à l’échelle mondiale et le plus souvent en anglais, le terme s’est bel et bien propagé depuis ses toutes premières occurrences, à la fin des années 1970 et au début des années 1980. C’est-à-dire, justement, le moment où, en France, des femmes bureaucrates socialisées au féminisme arrivaient dans les échelons supérieurs d’administrations centrales, souvent derrière quelques grands noms de la féminisation (très relative) de l’Etat comme par exemple : 

  • Françoise Giroud au tout premier secrétariat d’Etat à la Condition féminine, entre 1974 et 1976
  • Monique Pelletier, ministre déléguée à la Condition féminine, puis à la Famille et à la Condition féminine entre 1978 et 1981
  • Yvette Roudy, ministre des Droits de la femme de François Mitterrand pendant cinq ans, de 1981 à 1986.

Déjà, dans les années 1930, des fémocrates à la manœuvre

On peut évidemment voir dans la trajectoire d'une Martine Aubry, femme de cabinets (une exception quantitative) et énarque avant d’être femme politique, une incarnation de “fémocrate”. Mais le mot peut aussi être utilisé pour penser des histoires bien antérieures, sans risquer pour autant l’anachronisme. Fonctionnaire reconnue au Bureau international du Travail et non moins militante puisqu’elle se dit explicitement “féministe” dans sa correspondance, la Française Marguerite Thibert, est déjà une “fémocrate” dans les années 1930. Outre la table des matières, le mot apparaît sept fois sur les 690 pages de la biographie que consacrait Françoise Thébaut à Marguerite Thibert en 2017 (chez Belin). Mais la plupart des recensions du livre qui paraîtront dans des revues académiques reprennent à leur compte le terme “fémocrate”, qui s’installe un peu plus au passage après s’être très timidement propagé depuis qu’il a gagné la France.

Depuis qu’il a franchi l’Atlantique, le terme s’est propagé, mais très lentement. En 2007, la revue Genèse ne l’emploie pas encore, qui publie pourtant un numéro 67 important sur le genre intitulé Femmes d’élection. Mais la même année, la sociologue du droit Anne Revillard soutenait une thèse ("La Cause des femmes dans l’Etat : une comparaison France-Québec (1965-2007)", publiée aux Presses universitaires de Grenoble en 2006), qui met en lumière la manière dont, en France, des femmes peuvent pousser un agenda militant depuis les sphères du pouvoir (y compris lorsqu’elles ne sont pas élues ou membres du gouvernement, mais fonctionnaires). En 2018, les chercheuses Solenne Jouanneau et Anna Matteoli remobilisent encore le terme “fémocrate” dans un article de la revue Droit et société qui revient sur l’histoire de la judiciarisation des violences conjugales.

Ce néologisme pas si récent permet de penser mieux quelque chose de l’ordre d’un combat en partie masqué, ou feutré, qui tend vers la mise à l’agenda de la cause des femmes. Un féminisme peut-être bien réel... mais surtout un féminisme mou ? Justement pas autant que ce qu’on imagine parfois - à tort, soulignent justement Laure Bereni et Anne Revillard qui décortiquent une fausse idée reçue

Double allégeance et féminisme à la papa

Certes, ces femmes-là, “insiders” qui parlent (et agissent) depuis un appareil, sont en partie contraintes par cette double allégeance parfois difficile à ajuster : d’un côté, leur appartenance professionnelle voire statutaire ; de l’autre, la cause pour laquelle elles militent. Certes aussi, elles sont encore largement soumises à une forme de discrétion qui peut faire passer leur combat depuis l’intérieur sous le radar, presque l’invisibiliser. Certes encore, certaines priorités comme la protection des femmes en cas de violences conjugales, tardent tant à être suivies d’effets qu’on peut s’interroger sur l’impact réel de leur action, quant on voit par exemple comment le choix du législateur de confier la protection des femmes victimes de violence au juge aux affaires familiales a freiné pas mal d’ambitions.

Mais les chercheuses proactives pour la dissémination du terme insistent : entretiens et recherche empirique montrent précisément que ce féminisme depuis l’intérieur de l’Etat n’est pas un sous-militantisme, ni même un féminisme plan-plan, aussi réformiste et consensuel qu'on se l'imagine parfois. Par exemple, un tiers des quarante enquêtées de Banaszak se disaient en 2010 en faveur d’un “changement radical” - quitte à avancer masquées, ou à privilégier l’expertise plutôt qu’un répertoire militant plus frontal. Pas très différemment, d’ailleurs, de ce que pouvait déjà revendiquer une Marguerite Thibert depuis son poste au BIT.

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