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Qui est le maréchal Haftar, chef de l'autoproclamée Armée nationale libyenne ?

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Le maréchal Khalifa Haftar, chef de l'autoproclamée Armée nationale libyenne, lors d'un défilé militaire à Benghazi le 7 mai 2018
Le maréchal Khalifa Haftar, chef de l'autoproclamée Armée nationale libyenne, lors d'un défilé militaire à Benghazi le 7 mai 2018
© AFP - Abdullah Doma

Début avril, les forces de l'Armée nationale libyenne (ANL) ont lancé une offensive sur la capitale Tripoli, quelques jours avant la réunion d'une conférence nationale pour discuter de l'avenir du pays. Le maréchal Haftar adoubé à l'est et à la tête de l'ANL entend "purger l'ouest des terroristes".

Le maréchal Khalifa Haftar, à la tête de l'autoproclamée Armée nationale libyenne, a lancé une offensive contre la capitale libyenne Tripoli début avril, faisant planer le spectre d'une nouvelle guerre civile dans le pays. Devenu maréchal il y a trois ans après avoir sécurisé le croissant pétrolier libyen, il a su s'imposer au terme de nombreuses années comme un leader militaire et il a bénéficié de puissants soutiens internationaux. Retour sur les faits d'armes de celui qui commanderait une force de 25 000 hommes (certaines sources parlent de 70 000 combattants).

La longue carrière militaire de Khalifa Haftar

À 75 ans, le maréchal Haftar a une longue carrière militaire derrière lui. En 1969, l'officier né à Ajdabiya, dans l’est du pays, participe auprès de Mouammar Kadhafi au coup d'État qui renverse le roi Idris Ier. Quelques années plus tard, il est envoyé au Tchad, en conflit avec la Libye. C'est une lourde défaite pour la Libye, au moins 1 200 des 4 000 soldats libyens sont tués, plus de 400 emprisonnés dont Khalifa Haftar. Désavoué par Kadhafi, il rejoint l'opposition et forme la "force Haftar", branche militaire du Font national du salut de la Libye, avec l'aide des Américains et du président tchadien de l'époque Hissène Habré, dans l'espoir de renverser le dictateur. Mais Idriss Déby prend le pouvoir au Tchad, les opposants libyens doivent partir et sont exfiltrés par les Américains.

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Dans les années 1990, Khalifa Haftar quitte donc la région pour rejoindre les États-Unis où il est exilé durant une vingtaine d'années. Il vit en Virginie, près de Langley et du siège de la CIA. On lui prête alors des relations étroites avec les services de renseignement nord-américains en vue de renverser Kadhafi.

L'armée du maréchal Haftar a lancé une offensive sur Tripoli, la capitale de la Libye
L'armée du maréchal Haftar a lancé une offensive sur Tripoli, la capitale de la Libye
© Visactu - Visactu

C'est en 2011 que le général est de retour dans son pays natal. Il rejoint alors le soulèvement militaire contre Mouammar Kadhafi. Au même moment naît l'Armée nationale libyenne, dont le général Haftar prend la tête. S'il est bien accueilli par la population à Benghazi, il ne parvient pas pour autant à s'imposer comme l'une des figures sur le plan militaire.

Le tournant a lieu trois ans plus tard, en 2014. Benghazi est en proie à d'importantes violences, une montée des assassinats et des attentats. Le général Haftar lance alors une grande offensive militaire dans la ville de l'est libyen, en ralliant à ses côtés une partie de l'ancienne armée de Kadhafi, des officiers et des forces tribales. C'est ainsi que le général lance une guerre contre le terrorisme et les groupes armés.

"Il a beaucoup utilisé le discours sécuritaire et de lutte contre le terrorisme pour susciter un soutien de la part de la communauté internationale", commente Virginie Collombier, professeure à l'Institut universitaire européen de Florence et spécialiste de la Libye. Après plusieurs années de guerre, Benghazi est sécurisée, tout comme plusieurs villes de l'est libyen. "Khalifa Haftar a construit sa légitimité sur cette sécurisation des villes de l'est et sa lutte contre le terrorisme", ajoute Virginie Collombier. 

C'est d'ailleurs après son succès à l'automne 2016 que le général Haftar est nommé maréchal par le président du Parlement libyen, Aguila Salah Issa. Une récompense pour avoir réussi à sécuriser le croissant pétrolier, dont des groupes armés dirigés par Ibrahim Jadhran avaient pris le contrôle. Une opération qui lui donne aussi "une popularité au-delà de la région de Cyrénaïque" (Est) estime la journaliste Roumiana Ougartchinska, autrice du livre "Pour la peau de Kadhafi" et qui a rencontré à plusieurs reprises le maréchal Haftar. 

Un personnage devenu incontournable

De ses nombreuses actions sur le terrain, à la tête de l'autoproclamée Armée nationale libyenne, le maréchal Haftar s'impose peu à peu comme un acteur central du jeu politique. Il gagne en réputation et en crédibilité puis devient l'un des personnages incontournables "au cours de l'année écoulée essentiellement" selon Virginie Collombier, en jouant de sa carte "lutte contre le terrorisme" vis-à-vis de l'extérieur. "Il a été beaucoup aidé à jouer un rôle plus important par des initiatives diplomatiques extérieures, notamment par la France" explique la chercheuse, "il est alors devenu un acteur acceptable" jusqu'à être invité à la table des négociations comme un acteur majeur, notamment par les initiatives françaises.

D'après les observateurs, le maréchal Haftar a bénéficié jusqu'à présent des soutiens de la France, de la Russie et des Émirats arabes unis. Suite à son offensive sur Tripoli, ils se font désormais plus discrets.

Selon un communiqué du Gouvernement d'union nationale libyen, basé à Tripoli et reconnu par la communauté internationale, le Président français Emmanuel Macron s'est entretenu avec le chef du gouvernement libyen Fayez al-Sarraj, lui affirmant "son refus total de l'offensive contre la capitale, la mise en péril de la vie des civils et la nécessité de stopper cette attaque". Officieusement, la France dément tout plan secret pour mettre au pouvoir le maréchal Haftar et assure qu'aucune légitimité ne lui sera reconnue s'il venait à prendre le contrôle de Tripoli.

La Russie a, elle, appelé toutes les parties à la retenue pour éviter le bain de sang. Plusieurs experts affirment qu'en coulisses, la Russie soutient le maréchal, reçu à l'été 2017 à Moscou. D'après Virginie Collombier, "la Russie s'est d'ailleurs opposée à l'adoption d'une résolution visant le maréchal Haftar" dimanche lors du Conseil de sécurité de l'ONU. 

Américains et Britanniques appellent de leur côté à la sanction contre le maréchal Haftar et l'accusent d'être responsable avec ses alliés de l'escalade de ces derniers jours. 

Beaucoup relèvent enfin sa visite auprès du roi Salman à Riyad, fin mars dernier, juste avant son offensive.

Une offensive prévisible ?

L'offensive du maréchal Haftar et de son Armée nationale libyenne a surpris de très nombreux.ses observateurs.trices. Pourtant, cette situation était "attendue", affirme la journaliste Roumiana Ougartchinska, qui travaille depuis plusieurs années sur la Libye. "Il l'avait annoncé et ne s'en était pas caché, il le disait dans ses entretiens" et il semblait clair qu'il finirait par lancer cette bataille "sachant qu'il a déclaré la guerre aux islamistes et que Tripoli est sous l'emprise des milices avec la présence prononcée d'islamistes". En revanche, le moment choisi était peu prévisible. 

Beaucoup d'observateurs pensaient, moi y compris, que le maréchal Haftar avait plus à gagner en terme d'accès au pouvoir et de reconnaissance par les moyens politiques que par les moyens militaires (...). D'autant plus que rien ne dit qu'avec ses alliés ils sont en mesure de s'imposer à Tripoli et de remporter une victoire rapide.                                            
Virginie Collombier

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Beaucoup avaient l'espoir, d'après la professeure Collombier, qu'un arrangement pourrait être trouvé en imaginant le maréchal Haftar comme leader militaire doté d'une sorte de supervision politique et que le chef du Conseil présidentiel, Fayez el-Sarraj, accepterait d'ouvrir son gouvernement, en permettant aux communautés de l'Est jusque là écartées du gouvernement d'union nationale, d'y participer. 

Un avenir incertain

Désormais, c'est la crainte d'une escalade sur le plan militaire qui se fait ressentir. La communauté internationale multiplie les appels pour l'arrêt des combats à Tripoli. L'ONU, les États-Unis, le G7 et l'Union européenne réclame le retour à la table des négociations alors que du 14 au 16 avril devait se réunir la Conférence nationale pour la Libye, sous l'égide de l'ONU à Ghadamès dans le sud-ouest du pays. Celle-ci vient d'être reportée sine die. "Nous ne pouvons pas demander la participation à la Conférence au moment où les canons tirent et des raids aériens sont menés" a déclaré l'émissaire de l'ONU en Libye, Ghassan Salamé.  

Dire qu'il va être un autre Kadhafi est mal connaître l'histoire car il a consacré vingt ans de son existence à tenter de le renverser.                                        
La journaliste Roumiana Ougartchinska

Pour la spécialiste Virginie Collombier, "la tentation de s'emparer du pouvoir par les armes est très clairement là et le maréchal Haftar a fait la preuve en lançant cette opération qu'__il n'est pas intéressé par une perspective de partage du pouvoir politique car c'est ce que devait mettre en place la Conférence nationale".

La journaliste Roumiana Ougartchinska est moins pessimiste. Elle décrit un "homme de parole" qui n'a cessé lors des différentes interviews réalisées avec lui d'évoquer des "élections". "Il a toujours insisté sur le fait qu'il faut laisser les Libyens choisir, qu'il n'est pas possible de choisir à leur place ou d'installer un gouvernement et dire que c'est le gouvernement parce qu'il est adoubé par la communauté internationale", affirme la journaliste. 

Il y a peu de chances que la stabilité revienne prochainement car le Gouvernement d'union nationale a promis de lancer sa contre-offensive "Volcan de colère" pour "nettoyer toutes les villes libyennes des agresseurs", à savoir les pro-Haftar.

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