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Qui était Nuon Chea, principal idéologue du régime des Khmers Rouges ?

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Rare photo qui rassemble les leaders Khmers Rouges sur un même cliché. De gauche à droite : Pol Pot, Nuon Chea, Ieng Sary et Son Sen à Phnom Penh entre 1975 et 1979.
Rare photo qui rassemble les leaders Khmers Rouges sur un même cliché. De gauche à droite : Pol Pot, Nuon Chea, Ieng Sary et Son Sen à Phnom Penh entre 1975 et 1979.
© Getty - Sygma / Frédéric Amat (contributeur)

Entretien. Nuon Chea est mort à l'âge de 93 ans le 4 août : bras droit de Pol Pot et idéologue des Khmers Rouges au Cambodge, il n'a jamais reconnu son rôle dans la mort de deux millions de personnes entre 1975 et 1979. Entretien avec Jeanne Sulzer, avocate de la partie civile lors de l'instruction du dossier.

Il était le "Frère numéro deux" du régime des Khmers Rouges au Cambodge  : Nuon Chea est mort ce dimanche à l'hôpital de l'Amitié khméro-soviétique de Phnom Penh, a annoncé un porte-parole de la justice cambodgienne. Nuon Chea avait 93 ans, il était l'idéologue de la "machine à tuer" des Khmers Rouges, qui fit deux millions de morts entre 1975 et 1979.

En 2014, il avait été condamné à la prison à perpétuité pour "crimes contre l'humanité", peine confirmée en appel en 2016. Il avait aussi été reconnu coupable en 2018 de "génocide à l'encontre de Vietnamiens, de membres de la communauté des Chams (majoritairement musulmane) et d'autres minorités religieuses. 

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Né le 7 juillet 1926 dans la province de Battambang, la deuxième ville du Cambodge, Nuon Chea était d'origine modeste : son père était négociant en maïs et sa mère couturière. En 1941, la Thaïlande, alliée du Japon, annexe Battambang et le jeune homme apprend la langue de l'occupant puis part étudier le droit à Bangkok jusqu'en 1948. Là-bas, il adhère au mouvement de jeunesse du Parti communiste thaïlandais, puis rejoint le Cambodge, où il intègre la résistance contre la puissance coloniale française. Il avait alors aidé à organiser, avec Pol Pot (décédé en 1998), le futur Parti communiste du Kampuchéa. Nuon Chea n'avait été arrêté qu'en 2007. 

Entretien avec Jeanne Sulzer, avocate, qui a participé à l'instruction du dossier avant le procès qui a eu lieu à Phnom Penh en 2014.

Nuon Chea, devant le tribunal des Chambres extraordinaires des tribunaux cambodgiens (CETC) en 2011.
Nuon Chea, devant le tribunal des Chambres extraordinaires des tribunaux cambodgiens (CETC) en 2011.
© AFP - Mark Peters

Qui était Nuon Chea ?

Il était le secrétaire-adjoint du Parti communiste cambodgien, il était le "Frère numéro deux" de Pol Pot, bras droit de Pol Pot. C'était un idéologue : d'ailleurs, jusqu'à la fin de sa vie et durant son procès, il a refusé de répondre aux questions pendant l'instruction et les audiences. Il a toujours tenu la même ligne jusqu'au bout. Il a été condamné deux fois, en 2014 puis en appel en 2016, pour crime contre l'humanité et génocide pour avoir organisé le transfert massif de la population cambodgienne en 1975, 1976 et 1977. Il venait d'être condamné une seconde fois l'an dernier et les peines ont été fusionnées en réclusion à perpétuité pour génocide à l'égard des populations vietnamiennes et de la minorité musulmane Chams. Il ne reste plus que Khieu Samphan devant le tribunal qui juge les Khmers Rouges.

Il tenait la même ligne jusqu'au bout, cela veut dire qu'il continuait à justifier tous ces crimes devant le tribunal ?

En fait, il a très peu parlé lors des audiences, il a été relativement absent. Ce sont ses avocats qui ont pris la parole et l'ont défendu. Il a pris peu de positions, il a toujours refusé de répondre aux questions. Ce faisant, il n'a jamais nié, ni confirmé, il n'est jamais revenu sur les faits.

Vous êtes avocate, vous avez participé à l'instruction du "dossier numéro 2", celui qui concerne Nuon Chea et Khieu Samphan. Celui-ci est le dernier survivant du régime Khmer Rouge.

Il était le chef de l'Etat du régime Khmer Rouge. Il est désormais le seul des responsables de très haut niveau du PCK (Parti communiste du Kampuchea) à être poursuivi dans le dossier numéro 2, le dernier dossier du tribunal des Chambres extraordinaires devant les tribunaux cambodgiens (CETC), ce tribunal crée par le Cambodge avec l'assistance des Nations unies. Il est en prison et il a fait appel d'une condamnation à perpétuité prononcée en 2018 pour génocide, crime contre l'humanité et crime de guerre. 

Il s'agit de crimes qui ont été révélés au moment de l'audience : des violences sexuelles, des mariages forcés sous les Khmers Rouges mais aussi les purges internes ainsi que le traitement de minorité et de persécutions spécifiques à l'égard des vietnamiens et des Chams. 

Comment ces anciens dirigeants Khmers Rouges sont-ils perçus aujourd'hui par les cambodgiens ? Leur procès a été suivi ?   

Il y a une certaine lassitude aujourd'hui au Cambodge à l’égard de ce tribunal qui a été très suivi, au moment du procès numéro 1, du directeur du centre S-21 (le centre de détention et de torture de la capitale dirigé par Douch, autre dirigeant Khmer de sinistre réputation), puis au début du procès de Nuon Chea et de Khieu Samphan. Il est vrai qu'aujourd'hui, le procès est moins suivi, même si la galerie publique du tribunal a toujours été remplie. Il y a une certaine lassitude due à la longueur et à la complexité de la procédure, due aussi au fait que ces deux responsables ont déjà été condamnés à la perpétuité.

Ce qui se joue au Cambodge, pour la jeunesse et pour les parties civiles - près de 4 000 personnes se sont déclarées victimes dans ce procès -, ce sont tous les mécanismes de réparations et tous les projets de réparations qui sont en cours. Il y a des critiques à faire de ce tribunal, mais il y a eu des choses intéressantes qui ont été faites pour les victimes mais aussi pour la communauté cambodgienne dans son ensemble.