Qui êtes-vous Christopher Hitchens ?

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Qui êtes-vous Christopher Hitchens ?

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Le journaliste et essayiste anglo-américain Christopher Hitchens en 2011
Le journaliste et essayiste anglo-américain Christopher Hitchens en 2011
© Getty - Brooks Kraft

L'éditorialiste Christopher Hitchens était devenu, par ses provocations, une vedette intellectuelle du monde anglo-saxon. Ce voltairien à l'ironie vitriolique, encore quasi inconnu en France presque dix ans après sa mort, pourrait pourtant nous inspirer pour ne jamais pactiser avec les menteurs.

Dans ma chronique d'hier, j’ai évoqué le souvenir de Christopher Hitchens. Le prétexte m'en a été fourni par la parution en anglais du nouveau livre de Martin Amis, Inside Story. Amis a choisi, pour la couverture de cette espèce d’auto-fiction à la sauce anglaise, une vieille photo où on le voit en compagnie du Hitch, son ami de toujours. On y voit deux jeunes gens, dominant une ville moche depuis quelque hauteur. 

Parcours d'un radical extraverti et provocateur

Pour qui se prenaient-ils alors ? Amis, qui porte une écharpe très british, regarde loin devant lui et semble narguer quelque invisible présence de son assurance ironique. Hitchens, la cigarette à la main, s’adresse à son ami. Le Martin Amis de l’époque cultivait, pour faire oublier sa petite taille, une vague ressemblance avec Mick Jagger. Il y avait en lui un résidu de l'arrogance des jeunes Mods des sixties. Hitchens, la mèche en bataille et la chemise ouverte, semble directement sorti de quelque comité de rédaction gauchiste enfumé. Le snob un peu inhibé et le radical extraverti. Deux figures emblématiques des années soixante-dix, bien convaincues d’appartenir au petit milieu qui va marquer son époque et ne doutant pas de leur propre supériorité. 

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Martin Amis a son public en France. Il est paradoxal et surprenant que Christopher Hitchens, au contraire, y demeure largement inconnu. Car autant les romans de celui-là sont terriblement marqués par la culture britannique, l’actualité politique et sociale du Royaume-Uni qu’il a le génie de mettre en histoires, autant les essais de Hitchens, les centaines d’articles qu’il a publiés sont marqués par l’esprit des Lumières radicales ; ce qui le rapproche de l’esprit français. Significativement, lorsque Amis s’est senti à l’étroit en Grande-Bretagne, il a choisi l’exil en Uruguay – un endroit hors du monde, refuge tranquille des fortunés des deux Amériques. Hitchens, au contraire, a choisi très tôt d’aller vivre à New York, là où ça se passait. Et son caractère provocateur, son ironie mordante, son anticonformisme tous azimuts en ont fait une star de télé et la coqueluche des magazines branchés, comme Vanity Fair, The Nation et le New Yorker

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Ses têtes de Turc : de Henry Kissinger à Mère Teresa

Il s’y est fait connaître par des attaques au vitriole contre des personnalités choisies comme têtes de Turc et qu’il ne lâchait pas : Henry Kissinger, qu’il considérait comme un "criminel de guerre" et pour qui il réclamait le retrait du Prix Nobel de la Paix et un tribunal international ; Mère Teresa dont il écrit, dans The Missionary Position, qu’elle n’était "pas l’amie des pauvres, mais celle de la pauvreté", tout en cultivant l’amitié des millionnaires et des tyrans, comme Duvalier ; Bill Clinton, à qui il ne cessa de reprocher d’avoir favorisé son élection à la présidence, en 1992, en refusant sa grâce à un Noir, déficient mental à la suite de sa tentative de suicide suivie d’une lobotomie, condamné à mort pour un crime de sang, commis dans l’Etat où il avait commencé sa carrière comme gouverneur, l’Arkansas, Ricky Ray Rector. C’est lui qui a forgé l’expression "islamofascisme" à la suite des attentats du 11 septembre, à New York.

Il est possible que le manque d’intérêt des éditeurs français pour Hitchens tienne à la mauvaise réputation que lui a valu l’un de ses engagements politiques les plus problématiques : cet ancien militant trotskiste, qui avait coupé la canne à sucre à Cuba, avant de devenir l’ami de fameux dissidents de gauche en Europe centrale, comme Adam Michnik, a approuvé l’intervention américano-britannique contre Saddam Hussein en Irak. Comment cet ancien gauchiste britannique qui, comme tant d’autres membres de notre génération, avait cru prolonger son engagement anticapitaliste dans le droit-de-l’hommisme, a-t-il pu basculer du côté "néo-conservateur" ? 

Lettres à un jeune rebelle, livre manifeste d'un libre penseur

On trouvera des clés dans l’un des rares livres publiés en français par le Hitch : Lettres d’un jeune rebelle que les éditions Saint-Simon ont eu la bonne idée de faire traduire. Dans ces lettres, destinées à un éventuel étudiant assistant à ses cours de la New School of New York, publiées en anglais en 2001, Christopher Hitchens s’explique autant qu’il conseille. Il dit pourquoi il faut se méfier de ceux qui prétendent métamorphoser l’humanité et faire advenir un "homme nouveau". 

Ceux qui veulent "transformer" les humains finissent par les faire brûler, tels les déchets d’une expérience avortée.

De même, il met en garde contre l’espèce de révolutionnaire qui combat l’ordre existant au nom d’un idéal tellement précis qu’il en deviendra le surveillant sourcilleux et répressif aussitôt qu’avec ses camarades, il croira l’avoir installé au pouvoir.

Il propose en idéal non pas "le radical", mais le "dissident" et le "libre-penseur". Celui qui s’oppose à la fois aux pouvoirs et au troupeau :

Le premier bouffon venu est capable de brocarder un roi, un évêque ou un milliardaire. Mais il faut beaucoup plus de cran pour défier une foule ou même un public, qui a décidé qu’il savait ce qu’il voulait et qui se trouve en position de l’obtenir.

Son hostilité envers toutes les religions – elles encouragent la paresse intellectuelle et témoignent d’une forme de masochisme – s’étend à certaines formes de militantisme :

Ne permets jamais à aucun parti, à aucune faction, aussi nobles que soient leurs intentions, de formuler tes pensées à ta place.

Hitchens, par ses moyens littéraires – la formule assassine, l’ironie mordante - était un voltairien de haut vol. Lors d’un débat télévisé, il répondait à un adversaire qui lui disait "je n’ai rien compris à votre argumentation", "ç_a ne m’étonne pas. Passons au point suivant…"_ Dans un restaurant, à un jeune snob qui vient s’excuser du bruit à cause duquel lui et ses amis vont sans doute gêner son tête-à-tête et lui dit : "Vous allez nous détester", il rétorque : "Nous vous détestons déjà"

Mais sa pensée est marquée de façon manifeste par l’influence de George Orwell – auquel il a consacré un essai remarquable. C’est une morale d’écriture plus encore qu’un contenu : savoir et proclamer qu’il existe quelque chose qui s’appelle la vérité. Se souvenir qu’elle n’est jamais le fruit d’une "Révélation", mais d’une enquête méthodique menée avec les seuls moyens de la raison humaine. Ne jamais sacrifier cette vérité aux finalités du combat qu’on poursuit, car c'est en faire cadeau à ses ennemis. Refuser la "raison de parti", comme Zola a refusé la "raison d’Etat" pour proclamer l’innocence de Dreyfus. 

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Dénoncer la "politique des identités"

Cette morale l’a amené à dénoncer, parmi les premiers, les dangers de la "politique des identités" qui ravage aujourd’hui la société américaine. Dans ses Lettres à un jeune rebelle, il écrivait déjà (en 2001 !) :

"Méfie-toi des politiques identitaires, fuis-les comme la peste. Je me souviens très bien quand j’ai entendu pour la première foi : "le personnel est le politique". Au départ, ce slogan a surgi en réaction aux déconvenues et au ramollissement qui ont suivi 1968. Une espèce de lot de consolation pour tous ceux qui avaient manqué cette fameuse année. Immédiatement, j’ai éprouvé l’intime conviction qu’une idée très nocive venait de faire son apparition. La suite m’a donné raison. On a commencé à voir des meetings où les gens se levaient pour dégoiser sur leurs sentiments, sans se soucier de préciser ce qu’ils pensaient ou comment ils pensaient, et pour décrire ce qu’ils étaient__, au lieu de raconter ce qu’ils avaient fait ou défendu. Le procédé a abouti à une réplique encore plus ennuyeuse de l’obsession narcissique de la petite différence__, chaque groupe identitaire engendrant ses sous-groupes et ses "exceptions". La satire s’est souvent emparée de ces dérives – "le comité des obèses de la faction des transsexuelles cherokees lesbiennes et handicapées demande la parole" -. Mais on ne s’en moquera jamais assez. Gauchiste à l’origine, cette attitude est devenue carrément réactionnaire."