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Qui peut légitimement parler au nom des victimes du camp d'extermination d'Auschwitz ?

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Intervention de Vladimir Poutine lors des célébrations en Israël du 75e anniversaire de la libération des camps d'Auschwitz, à Jérusalem le 23 janvier 2020
Intervention de Vladimir Poutine lors des célébrations en Israël du 75e anniversaire de la libération des camps d'Auschwitz, à Jérusalem le 23 janvier 2020
© Getty - Mikhail Metzel

Commémorations : pourquoi le président polonais Duda n'était pas à Yad Vashem ? Pourquoi Poutine ne sera pas à Auschwitz ?

Aux cérémonies mémorielles du 70e anniversaire manquait un invité : Poutine. Cette année : Duda

Le 27 janvier 2015, rappelle Anshel Pfeffer dans le quotidien israélien Haaretz, les commémorations célébrant le soixante-dixième anniversaire de la fin du cauchemar d’Auschwitz-Birkenau eurent lieu sur le site même du camp. Elles furent organisées conjointement par le Congrès juif mondial, présidé par Ronald Lauder, et par le gouvernement polonais, présidé par Bronislaw Komorowski. Cinquante pays y envoyèrent des délégations gouvernementales de haut niveau. Un pays manquait à l’appel : la Russie. 

Poutine, invité, avait refusé de se rendre à une manifestation organisée par un gouvernement polonais avec lequel il était et reste en conflit sur l’interprétation des événements de la Seconde guerre mondiale. Il avait été en outre ulcéré par les déclarations du ministre polonais des Affaires étrangères de l’époque, Grzegorz Schetyna, selon lequel, « en réalité, le camp d’Auschwitz avait été libéré par des Ukrainiens ». « Techniquement parlant, il avait raison, assure Pfeffer. Les unités de l’Armée rouge qui libérèrent Auschwitz appartenaient au Premier Front Ukrainien et étaient commandées par des officiers ukrainiens. » Mais la Russie venant d’annexer la Crimée ukrainienne l’année précédente, les tensions entre les deux pays étaient à leur comble et cette déclaration apparut comme provocatrice à Moscou. 

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La libération d’Auschwitz va donner lieu, cette année, à deux commémorations distinctes. A celle qui vient d’avoir lieu à Jérusalem, organisée par Yad Vashem, il manquait à nouveau un invité. Mais cette fois, c’était le président de la République polonaise, Andrzej Duda. A celle qui va avoir lieu lundi, un chef d’Etat ne sera pas invité : Vladimir Poutine. Comme l’explique Corentin Léotard, dans Le Courrier d’Europe Centrale, les deux événements sont liés et leur sens est éminemment politique.

Comment Poutine entend gommer le souvenir du Pacte germano-soviétique d'août 1939

Depuis quelques semaines le président russe multiplie les provocations envers la mémoire polonaise – et les mensonges sur la réalité historique. « Les Polonais ont pratiquement conclu une alliance avec Hitler » à la veille de la Deuxième guerre mondiale, a ainsi déclaré le dictateur russe devant un parterre d’officiers, prétextant en avoir récemment découvert la preuve dans des archives. 

Dans la mesure où la Deuxième guerre mondiale a débuté par l’attaque conjointe de la Pologne, par l’Allemagne hitlérienne et l’URSS de Staline, en septembre 1939, conformément au Pacte germano-soviétique, signé à Moscou par Ribbentrop et Molotov, quelques jours plus tôt, c’est faire preuve d’un certain culot. 

Les Polonais, eux, n’ont pas oublié la parade germano-soviétique de Brest-Litovsk. Le général Guderian, dont les troupes étaient occupées à piller cette ville, polonaise à l’époque, se portant au-devant de la « Glorieuse Armée rouge ». A l’occasion de ce "défilé des vainqueurs", où les photos montrent les soldats des deux armées fraterniser, la Gestapo et le NKVD échangèrent leurs listes de Polonais suspects d'opposer une résistance dans leurs zones d’occupation respective. Les Soviétiques n’hésitant pas à confier aux occupants hitlériens les listes en leur possession de militants communistes polonais – dont ils venaient de dissoudre officiellement le parti pour « déviationnisme trotskiste »… 

Après quoi, les Allemands se replièrent à l’ouest du fleuve Boug, tandis que les Soviétiques prenaient le contrôle de la ville, conformément au Pacte germano-soviétique. 

Le président fédéral allemand invité à prononcer un discours, mais le président polonais. Pourquoi ?

Lors des commémorations de Jérusalem jeudi, Poutine était invité à prononcer un discours. Pas Duda. Explication embarrassée des organisateurs de Yad Vashem : seuls, sont invités à s’exprimer les représentants des pays ayant participé militairement à la lutte contre le III° Reich. Mais pourquoi, alors, avoir donné la parole au président fédéral d’Allemagne, Walter Steinmaier ? Et Haaretz, d’ironiser sur l’invitation faite dans ce cadre à la France, dont l’administration et la police ne se sont guère illustrées, durant l’occupation, dans la résistance au nazisme… A l’inverse, souligne le même quotidien israélien, sous les ordres du gouvernement polonais, en exil à Londres, des forces polonaises bien plus importantes ont participé à tous les combats décisifs de cette guerre, de la bataille d’Angleterre à Monte Casino.

« Trois parties sont en compétition pour la gestion de l’héritage mémoriel d’Auschwitz,écrit Anshel Pfeffer dans Haaretz. La Russie qui prétend représenter les libérateurs soviétiques du camp. La Pologne, où est situé le camp et qui gère ce site historique aujourd’hui (parmi le million cent mille victimes d’Auschwitz, environ 350 000 étaient des citoyens polonais et 80 % d’entre eux étaient juifs). Et puis, il y a la nation juive. »

Qui peut légitimement représenter aujourd'hui les victimes du camp d'extermination d'Auschwitz-Birkenau ?

Près d'un million de Juifs appartenant à plusieurs nationalités ont péri dans l'Holocauste, soit un sur six des Juifs qui ont péri dans l'Holocauste. Qui les représente ? Est-ce leur pays de naissance (le plus grand nombre venait de Hongrie) ? Est-ce Israël, l’Etat juif, où bien des survivants d’Auschwitz vinrent vivre après la guerre ? Ou sont-ils représentés par l’une des organisations juives transnationales, dont les agissements sont opaques et dont on peut difficilement dire qu’ils représentent aujourd’hui les Juifs ? »

Or, poursuit plus loin Pfeffer, « le Congrès juif européen (co-organisateur de la commémoration de Yad Vashem à Jérusalem, jeudi) est à peine plus qu’une plateforme de vanité personnelle pour un oligarque russe peu connu : le milliardaire Moshe Kantor (connu également comme « le roi de l’engrais »), qui a des liens étroits tant avec Poutine qu’avec Nétanyahou. 

Kantor est le rival du président du Congrès juif mondial, Ron Lauder. Il a passé son temps, au cours des dernières décennies, à critiquer tous les leaders européens pour ne pas en faire assez pour combattre l’antisémitisme, tout en faisant l’éloge de Poutine et en amenant les notables des communautés juives au Kremlin pour le flatter. Alors que le Congrès juif mondial était le principal co-organisateur de l’événement mémoriel de 2015, il a été, à Jérusalem, cette année, tenu en lisière. »

Nétanyahou a choisi la Russie, dont dépend aujourd'hui la sécurité d'Israël

« Pourquoi Poutine, ainsi que les représentants des pays alliés, la Grande-Bretagne, les Etats-Unis et la France parleraient-ils à Yad Vashem, mais pas la Pologne ? Dans une interview à la télévision lundi soir, le président Duda a dit que le seul endroit où commémorer Auschwitz, c’est à Auschwitz. Et il marque un point. « Le passé n’est jamais mort. Il n’est même pas passé », a écrit William Faulkner. Et dans le cas de l’Holocauste, ce passé est la géopolitique d’aujourd’hui. La Pologne figure une fois encore dans le camp des perdants et Israël a été contraint de prendre parti pour la Russie. »

C’est que sa sécurité dépend aujourd’hui dans une large mesure de la bonne volonté de Poutine. Lui seul peut dissuader ses alliés iraniens d’amasser auprès de la frontière israélo-syrienne les 100 000 combattants que promettait d’y masser le général iranien Soleimani...