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Qui sont les survivalistes, ces "élus des derniers temps" ?

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Capture d'écran de la chaîne survivaliste Primitive Technology (YouTube)
Capture d'écran de la chaîne survivaliste Primitive Technology (YouTube)

Entretien. Se préparer à une catastrophe imminente, telle pourrait être la définition du survivalisme. Cette mouvance serait-elle en train de se démocratiser ? C’est la question que l’on peut se poser alors que s’ouvre le premier Salon du Survivalisme en France. Réponse de Bertrand Vidal, sociologue.

S’armer jusqu’aux dents, se cacher dans un bunker, y stocker des boîtes de conserve pour se prémunir d’une attaque nucléaire, voilà l’image caricaturale du survivalisme. Toutefois, depuis quelques années, le mouvement tend à se diversifier au gré de l’évolution des peurs contemporaines. De plus, la pratique de la survie se popularise, comme en atteste la tenue en France du premier Salon du Survivalisme. Il reste pour autant difficile de chiffrer le nombre de survivalistes en France.

Entretien avec Bertrand Vidal, sociologue à l’université Paul-Valéry-Montpellier 3. Entre 2008 et 2012, il a réalisé une thèse sur l’imaginaire des catastrophes dans les médias. Depuis, il étudie le mouvement survivaliste. En 2016, il a compté une centaine de groupes survivalistes différents reliés à la page Facebook du Réseau Survivaliste Français. 

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Comment définiriez-vous le survivalisme ?

Un survivaliste est un individu qui se prépare à ce qu’il nomme une "rupture de la normalité", à un événement imprévu. C’est une culture de l’anticipation catastrophiste. Ce sont des individus qui, toujours, imaginent le pire. Ils sont dans un imaginaire du futur très négatif. Ils ont un panorama de l’imaginaire du danger qui peut aller de l’accident de la route à la perte d’emploi, en passant par la grande catastrophe finale qu’est l’effondrement économique ou écologique. Pour se préparer, les survivalistes ont recours à des outils, à des techniques. Cela va consister essentiellement à se plonger en pleine nature, en essayant de survivre en dehors du confort, en dehors du monde urbain. Le tout en collectivisant et en partageant ces savoir-faire sur les réseaux sociaux, sur des  blogs – il y en a énormément – ou sur des plateformes de vidéos en ligne.   

Quelle est l’histoire du mouvement survivaliste ?

Le survivalisme a évolué au gré des peurs collectives. Le terme est inventé par Kurt Saxon pendant les années 60, aux Etats-Unis. Cet individu distillait sa pensée du survivalisme via des séminaires ou des livrets. Ces livrets étaient en partie imprimés par le Parti Nazi Américain. C’était donc un survivalisme d’extrême droite qui se préparait à la menace nucléaire venue d’URSS et annoncée par le réchauffement de la guerre froide. Il fallait donc quitter la ville, parce que si une bombe devait tomber, c’était en ville. Ensuite, au fil des années, les peurs ont changé et le survivalisme a évolué. Dans les années 70 et 80, le survivalisme s’est centré sur la peur de la catastrophe économique et monétaire. Ces peurs ont resurgit également après les crises de 2004 et 2008, aux Etats-Unis comme en Europe. En France, selon moi, le survivalisme se développe véritablement en 2012, concomitamment à la "fin du monde" annoncée par le calendrier maya. Les médias ont alors trouvé des individus, souvent délirants, qui s’y préparaient. C’est alors que les survivalistes se sont affirmés en opposition avec ces personnes délirantes. Les survivalistes estimaient alors que les menaces contre lesquelles ils se préparaient, eux, étaient rationnelles (crise économique, crise environnementale) et acceptées au sein de la population. 

Vous parliez d’un « survivalisme d’extrême droite » aux Etats-Unis. Est-ce à dire que la plupart des survivalistes se revendiquent de ce bord politique ?

Non, tous les survivalistes ne sont pas d’extrême droite, loin de là. L’éventail est très varié au sein de la population survivaliste. On peut être motivé par diverses choses lorsque l’on se prépare à une menace. La peur n’est pas forcément celle de l’étranger. Toutefois, certaines personnes, comme le polémiste Alain Soral ou Piero San Giorgio – un leader d’extrême droite suisse qui se présente comme survivaliste – , essaient de profiter des peurs. Chez Soral et San Giorgio, c’est la peur de la finance ou la peur de l’étranger. Pour lutter contre ces peurs, le retour à la nature est vu comme la panacée. Mais chez le survivaliste, il y a également la volonté d’un retour à sa propre nature. C’est ce que l’on peut lire dans l’ouvrage de Piero San Giorgio et Volvest (un bloggeur survivaliste influent) intitulé Survivre en ville. Pour survivre en ville, selon eux, il faut réveiller sa nature de primitif en faisant de la ville une sorte de jungle urbaine et en retrouvant des techniques de survie ancestrales.  

Le survivalisme tendrait-il à devenir un mouvement protéiforme ?

Si l’on met de côté les origines du survivalisme, qui dans les années 60 aux Etats-Unis se caractérisait par une image stéréotypique du survivaliste, c’est-à-dire un parano qui stocke des boîtes de conserve et qui va se terrer dans un bunker, aujourd’hui, il y a de multiples façons d’être survivaliste. Parmi elles, on peut noter l’apparition, depuis quelques années, des néosurvivalistes, des "preppers" comme ils se nomment, des personnes qui se préparent. Ces néosurvivalistes ont rompu avec l’image nauséabonde et xénophobe du survivalisme originel. Les peurs ont changé. On ne parle plus de la menace communiste. On va déporter son angoisse sur d’autres sujets. Ces néosurvivalistes quittent les villes pour aménager leur Base Autonome Durable (BAD), à savoir un petit lopin de terre, une petite ferme, où ils vont cultiver la terre, appliquer la permaculture, la biodynamie_._ Le tout en essayant d’avoir une identité à l’inverse du monde tel qu’ils le voient, du consumérisme, de la société du tout jetable. On peut dire qu’il y a une influence d’extrême gauche, même si eux ne revendiquent pas cette influence. En tout cas, il y a un recyclage des mouvements de la décroissance, du colibri. Mais à l’inverse de ces mouvements écologistes, les néosurvivalistes ne sont pas mus par le même imaginaire. Quand un écologiste quitte la ville pour cultiver son jardin, il le fait pour rendre le monde meilleur. Pour les survivalistes, ce n’est pas pour rendre le monde meilleur, c’est parce qu'il y a une catastrophe qui plane et c’est donc le seul moyen pour s’en sortir. Ces survivalistes se considèrent comme les élus des derniers temps. 

Quel est le profil de ces nouveaux survivalistes ?

Contrairement au survivalisme originel, dans le néosurvivalisme, on a changé de profil. Les femmes et les enfants vont participer, quelle que soit sa couleur de peau ou son origine sociale. Chez les "preppers", tout le monde peut être survivaliste. Pour autant, on peut tout de même établir un profil, en se basant sur l’anthropologie culturelle nord-américaine. Il faut savoir que les imaginaires de l’insécurité se développent là où il y a le plus de sécurité. On est survivaliste en Occident, dans les pays développés. On n’est pas survivaliste dans les zones de conflits. Plus on est éloigné du danger, plus on va développer des peurs, des angoisses et un imaginaire angoissé.  

La culture populaire (films, séries télé, bandes dessinées) participe-t-elle du développement de ce mouvement ?

Selon moi, les films catastrophe, les séries télévisées de zombies ou les jeux télévisés d’aventure ont fait connaître le survivalisme au grand public, en le caricaturant parfois. Mais il est certain que des séries comme The Walking Dead, que des films catastrophes ou que des jeux d’aventure tels que Koh-Lanta ou Man vs Wild, participent d’une institutionnalisation de l’imaginaire catastrophiste survivaliste. Dans ces films ou ces émissions, on nous montre que la nature vaut mieux que la culture et ça, c’est un leitmotiv survivaliste.  

Comment expliquer cette fascination pour la fin des temps chez les survivalistes ?

Je pense que l’on dépasse ici la simple sphère du survivalisme pour aborder une question qui est dans l’air du temps. Selon moi, on ne croit plus au grand mythe du progrès. Karl Marx nous disait que l’on allait passer, grâce au progrès technique ou industriel, de l’aliénation à la jouissance authentique. Condorcet disait que le progrès allait mener à une mort de la mort. Il y avait cette croyance que demain serait forcément meilleur. Aujourd’hui, il y a un retour de la nostalgie. On découvre les revers du progrès et les survivalistes sont les symptômes de ce changement d’imaginaire. 

La perspective d’une nouvelle vie après la catastrophe, n’est-ce pas cet espoir qui fascine tant le survivaliste ?

Les survivalistes sont, en effet, dans ce que l’on appelle en sociologie un "désir de catastrophe". Pour eux, la fin du monde, la catastrophe imminente, cela représente ce que j’appelle "un espoir méphitique que les choses changent radicalement". C’est un tabula rasa, une palingenèse des choix et des actes. Chez les survivalistes, la catastrophe fait office d’apocatastase, de révélation. C’est assez paradoxal : ils se préparent, ils essaient d’éviter une catastrophe, et en même temps la catastrophe représente un espoir que la société reparte sur de nouvelles bases.