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Qui veut la peau de la sociologie ?

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Max Weber (avec la barbe) en 1919 à Munich
Max Weber (avec la barbe) en 1919 à Munich
© AFP - Leemage

Alors qu'une pétition contre l'éviction de la sociologie au concours CNRS prend de l'ampleur, retour en archives avec Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, Bernard Lahire et Jean-Louis Fabiani, sur les débats autour de l'utilité ou de la scientificité de la sociologie.

Une pétition ouverte cette semaine sur change.org et intitulée "Concours CNRS 2017 : la sociologie déclassée, l’autonomie scientifique remise en cause" mobilise le monde académique. En jeu : protester contre l'éviction des quatre sociologues finalistes qui s'étaient hissés jusqu'à l'admissibilité du concours de recrutement, très sélectif, pour trois postes de chercheurs CNRS dans la catégorie "droit et sociologie".

Les deux disciplines voisinent en effet dans une même catégorie aux concours CNRS. Une cohabitation fâcheuse pour la sociologie, puisqu'alors que 4 des 6 short-listés étaient sociologues (pour seulement 2 juristes) et alors que le jury d'admissibilité avait placé en tête deux de ces sociologues, la pétition affirme que CNRS a finalement décidé d'évincer la totalité des sociologues du palmarès final. Bilan annoncé ce 6 juin 2017 par le jury d'admission : seulement deux postes pourvus, et le troisième gelé. Et donc, aucun sociologue choisi parmi eux, ni même classés dans la liste complémentaire, d'ailleurs. En bref, aucun poste pour la sociologie cette année, en dépit du classement issu de l'audition d'une cinquantaine de candidats qui avaient présenté des projets de recherche.

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Alors que les tenants de la discipline se mobilisent, les archives montrent bien que la défense de la sociologie fait figure de vieille arlésienne. Longtemps, ce fût son utilité-même qui fut mise en question. En 2001 et 2002, plusieurs émissions s'intitulent ainsi "A quoi sert la sociologie ?". Or c'est justement le titre de l'ouvrage collectif que venait de diriger Bernard Lahire aux éditions La Découverte.

Invité au micro de "La Suite dans les idées" le 17 juin 2002 en compagnie de François de Singly, qui participait à l'ouvrage en question, Lahire définissait ainsi l'enjeu du livre, atypique dans le débat académique français :

On a demandé à une série de collègues qui appartiennent à des traditions sociologiques différentes - ce qui était important - de dire leur point de vue sur qu’est-ce que c’est finalement que la sociologie et à quoi ça leur semble servir. A moins qu’ils ne disent que la question ne doit pas se poser.

Bernard Lahire et François de Singly dans "La suite dans les idées" le 17/06/2002

31 min

Dans sa préface à l'ouvrage collectif, Lahire précisait dans un post scriptum ajouté in extremis qu'il apprenait la mort de Pierre Bourdieu au moment-même où il remettait son travail à l'éditeur. Quinze ans après cette émission et donc sa mort, la place de Bourdieu reste centrale dans les débats sur la légitimité de la sociologie. Et notamment sa légitimité académique et sa scientificité. En janvier 2016, le même Lahire s'est d'ailleurs fendu d'un nouvel essai, toujours à La Découverte, Pour la sociologie, contre-pied aux critiques du prétendu "sociologisme" et à la "culture de l'excuse".

Bourdieu et la vérité sociologique

Dans le premier épisode de l'émission "A voix nue" qui lui était consacrée, Pierre Bourdieu soulignait déjà la violence souvent opposée aux sociologues. Dans cet entretien enregistré en 1988, vingt-quatre ans après qu'il publie avec Jean-Claude Passeron Les Héritiers, Bourdieu donne quelques exemples des nombreux malentendus qui accompagnent la réception de cette jeune discipline qu’est la sociologie :

La vérité sociologique, enfin je mets "vérité" avec des guillemets, la "vérité sociologique" a une telle violence qu’elle blesse, enfin, elle fait souffrir. Et du même coup les gens se libèrent de cette souffrance en la re-projetant sur celui qui, apparemment, la cause.

Pierre Bourdieu en 1982
Pierre Bourdieu en 1982
© AFP - Ulf Andersen

Ecoutez le chercheur définir ainsi la sociologie au micro de Roger Chartier, qui pour sa part est historien et qui présente la sociologie "comme un monstre multiforme et un peu inquiétant" :

Je pense qu’on est fondé à parler de science, même si notre science est débutante, balbutiante, il y a malgré tout une séparation de nature entre l’effort scientifique que fait l’historien, l’ethnologue, le sociologue ou l’économiste, et ce que fait par exemple le philosophe. Nous travaillons à être vérifiables ou falsifiables. [...] Jusqu’à présent j’étais l’objet d’attaques, mais jamais de réfutations au sens rigoureux du terme, je dirais que l'une des raisons de ma tristesse, c’est que dans le champ intellectuel français, j’ai beaucoup d’ennemis mais je n’ai pas d’adversaires, c’est-à-dire des gens qui feraient le travail nécessaire pour opposer une réfutation. On me répond à Paris IV : "Mais ça c’est totalitaire puisque que vous êtes irréfutable". Pas du tout... simplement, pour me réfuter, il faut se lever de bonne heure : il faut travailler. C’est un peu arrogant, mais…

[INTEGRALE] Pierre Bourdieu dans A voix nue le 01/02/1988

29 min

Vous pouvez réécouter l'intégralité de cet entretien tiré des archives de France Culture par ici : Pierre Bourdieu, l'intégrale en cinq entretiens (1988).

"Le mérite de Passeron : nous permettre de vivre, tout simplement"

Pour retrouver la voix de l'acolyte de Pierre Bourdieu, Jean-Claude Passeron, qui a renouvelé avec lui la discipline en France, vous pouvez également réécouter cette autre archive de "La Suite dans les idées", qui date du 23 novembre 2001. Passeron fait à l'époque de cette archive l'objet d'un livre-hommage, Le Goût de l'enquête - Pour Jean-Claude Passeron, dirigé par Jean-Louis Fabiani. Et Fabiani dit ceci, au micro de France Culture :

Le travail de Passeron nous a permis du sortir du dilemme science / non science dans lequel nous avons été longtemps enfermés en dépit du travail de Max Weber que nous avons oublié très très vite. Le mérite de Passeron est de nous permettre de vivre, tout simplement. D’habiter les sciences sociales d’une manière qui ne soit ni honteuse ni délirante. Passeron est quelqu’un qui nous permet de comprendre ce que nous faisons et de savoir que c’est autre chose que de la doxa mais pas non plus un discours, une pratique, qui s’apparente à une science exacte. C’est très difficile de vivre dans cet entre-deux et je pense que je travail de Passeron a été (en développant), de descendre au niveau de la pratique, de ce que nous faisons tous les jours, de ce que nous décomptons, nous dénombrons, de ce que nous interprétons. Nous permet de trouver le bon endroit où être et où continuer d’être.

Présent sur le plateau de l'émission, l'intéressé défendra pour sa part une épistémologie de l'enquête et "le plaisir de l'objection", au coeur de la discipline sociologique :

J’ai essayé de creuser le fait que les phrases de conclusion des ouvrages sociologiques devaient avoir une objectabilité pour être scientifique et avoir une scientificité. Les phrases où il n’y a plus rien à objecter c’est ce que Eric Weil [philosophe allemand, ndlr] appelait le "même pas faux". Ce qui est terrible pour prouver quelque chose. Or il vaut mieux, dans les sciences sociales, prouver quelque chose plutôt que rien.

Jean-Claude Passeron et Jean-Louis Fabiani, "La Suite dans les idées" le 23/11/2001

29 min

archives Radio France - Ina