Rachid Taha
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Rachid Taha : subversive "Douce France"

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Rachid Taha : une France douce amère

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Au milieu des années 1980, pour le musicien franco-algérien Rachid Taha, l’important est de rappeler que la culture est affaire de mélanges.

"Même si je m’appelle Rachid Taha, je peux aussi bien faire du rock’n’roll que de la techno. La culture, elle est universelle. Mon but c’est ça." Voilà ce qu'en 2001, après la sortie de son album hommage à la musique algérienne, "Diwan", le musicien Rachid Taha répète. Comme il le fait de plateaux télé en studios radio depuis des années.

Toute une vie
58 min

L'histoire de son engagement musical commence à la fin des années 1970 à Lyon, avec son groupe "Carte de Séjour". En 1985, place de la Concorde à Paris, face à une extrême droite en pleine expansion, la formation musicale reprend ironiquement la chanson de Charles Trenet, Douce France.

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Rachid Taha commentait ce choix en 1987 pour FR3 Rennes : "On aimerait bien qu’on pose la question à Charles Trenet : pourquoi cette chanson a été écrite en 1943 ? C’est quelque chose de très important pour nous en fait. On l’a reprise parce qu’il y avait certains discours d’hommes politiques... Charles Trenet je pense qu'il avait un peu la même vision vis-à-vis des Allemands que nous vis-à-vis de certains discours xénophobes en France."

D’abord chanté lors du concert géant de la Concorde organisé par SOS Racisme, mais peu diffusé ensuite par les radios, le morceau est finalement distribué à l’Assemblée nationale.

Rachid Taha explique ce geste lors de la même interview : "On a entendu les députés pleurer qu’ils n’avaient jamais le temps de faire quoi que ce soit. Alors on s’est dit, on va leur rendre service, on va faire les coursiers, et on leur a envoyé le disque comme ça, gratuitement."

Déjà pour le chanteur franco-algérien, l’important est de rappeler que la culture est affaire de mélanges : "Je suis étonné par les médias. Hier par exemple, je regardais une émission de télévision où il parlait de flamenco. Pendant deux heures ils me parlaient de flamenco. Il n'y a aucun moment où ils ont parlé de l'influence des Arabes dans le flamenco ou en Andalousie. Moi, j'étais sidéré. La seule façon de combattre le racisme et la xénophobie, c'est de remettre la mémoire en place."

Quelques années plus tard, en 1994, pour une émission de la télévision nationale, le musicien poursuit : "La musique a toujours été world, c'est-à-dire que si elle n'était pas mondiale, je ne crois pas qu'il y aurait de la musique. Comme je viens aussi d'Oran, c'est une ville qui était espagnole, pas mal de temps, arabe, française, turque et donc je puise un peu des ressources là dedans."

Arrivé en France à 10 ans, Rachid Taha introduit la langue arabe dans le rock, qu'il chante dans une urgence punk. Il mêle les deux langues, chante dans un arabe non pas littéraire, mais celui qui est parlé autour de lui, une langue hybride, qui fonctionne dans sa musique grâce à son rythme et ses sonorités. Il souligne, en 1994 : "La langue arabe, elle va très bien avec ce que je fais moi, même plus que la langue française parfois."

Auto désigné "Soufi anarchiste", défendant avec humour un "Coran alternatif", Taha ne mâche pas ses mots pour dénoncer les hypocrisies françaises à la télévision nationale : "Je crois que ceux qui subissent toujours les contrecoups de ce qui se passe, ce sont toujours les minorités. On les montre toujours du doigt. Enfin, je pense qu'on est un peu le laboratoire, on est un peu les singes de la politique française. J'ai vécu assez longtemps à Lyon, pendant une douzaine d'années, où on avait fait créer pas mal de choses au niveau associatif, etc. Et on s'est rendu compte que la situation ne s'est pas améliorée. À la limite, elle s'est détériorée. Il y a une émergence maintenant de la culture, pas 'beur', mais la culture 'arabo-française', c'est le terme que je préfère, qui fait que c'est une richesse pour la France comme il y a toujours eu un apport de l'immigration qui a fait que la France est riche culturellement et qui est enviée à l'étranger. Donc continuons comme ça. C'est par la culture qu'on arrivera à quelque chose de toute manière."

À l’été 1996, il reprend Ya Rayah, ce chaabi de l'exil d’El Harrachi, que Taha popularise dans le monde entier en enfiévrant les pistes de danse. Nourrie d'influences rock, new wave, orientales, littéraires, électro... sa discographie raconte aussi un devoir de mémoire, envers les Clash, comme envers les poètes maghrébins. Au "retour aux sources", Rachid Taha préfère le "recours aux sources". Rachid Taha, en 2001 : "Pour moi, le passé est le passé. Je me sers du passé pour voir un peu mieux l'avenir et vivre le présent. Donc c'était un retour aux sources d'ailleurs certainement prochainement je referais un Diwân 2. C'était une manière à moi de faire connaître, d'exprimer mes envies. Et puis, en même temps, de faire connaître un peu ma discothèque aux gens qui ont une espèce d'image, des clichés sur la musique nord-africaine ou arabe. On dit Raï, chaâbi, etc. alors qu'il y a plein plein de choses. Parce qu’une fois de plus, dans les pays arabes, en Algérie, il n'y a pas que du gaz et du pétrole, et il n'y a pas que des barbus. Il y a de la culture aussi et beaucoup."

À voir

Exposition “Douce France”, CNAM Paris, jusqu'au 8 mai 2022.

Soirée hommage à l'Institut du Monde arabe, à Paris, samedi 16 avril 2022.