Publicité

Rafael E. Cardenas : "La situation actuelle était prévisible"

Par
Photo de perruches que l'on peut retrouver sur le compte Instagram de l'auteur (rafaelcardenas.photography)
Photo de perruches que l'on peut retrouver sur le compte Instagram de l'auteur (rafaelcardenas.photography)
- Rafael E. Cardenas

Coronavirus, une conversation mondiale. Rafael E. Cardenas, biologiste, chercheur à l’Université catholique de l’Équateur (PUCE) est spécialiste des écosystèmes tropicaux en Amazonie équatorienne. Il se demande si la destruction des forêts du continent fera de la région sud-américaine le foyer de la prochaine pandémie.

Face à la pandémie de coronavirus, Le Temps du Débat avait prévu en mars une série d’émissions spéciales « Coronavirus : une conversation mondiale » pour réfléchir aux enjeux de cette épidémie, en convoquant  les savoirs et les créations des intellectuels, artistes et écrivains du monde entier. Cette série a dû prendre fin malheureusement après le premier épisode : « Qu'est-ce-que nous fait l'enfermement ? ». Nous avons donc décidé de continuer cette conversation mondiale en ligne en vous proposant chaque jour sur le site de France Culture le regard inédit d’un intellectuel étranger sur la crise que nous traversons. Depuis le 24 avril, Le Temps du débat est de retour à l'antenne, mais la conversation se poursuit, aussi, ici.

L'Équateur est un des pays latino-américains les plus touchés par l'épidémie. Il compte plus de 33.000 cas et environ 2.700 morts pour une population de 17,5 millions d’habitants. La pandémie a particulièrement frappé Guayaquil, la capitale économique, et la province de Guayas. Près de 70% des cas ont été enregistrés dans cette zone où les services sanitaires et funéraires ont été très vite totalement débordés. Dimanche 17 mai, un premier cas de contamination au coronavirus parmi les indigènes waorani, qui vivent en Amazonie, a été répertorié par le ministère équatorien de la Santé.

Publicité

A l’automne 2019, la communauté indigène a protesté contre un décret provoquant une flambée des prix du carburant. Quito a connu une violence inédite entre manifestants et forces de l’ordre qui a paralysé le pays. Le pouvoir équatorien a décrété l’état d’urgence et un accord a finalement été trouvé. Avec la pandémie, le gouvernement doit donc faire face à une deuxième crise et, une nouvelle fois, il est complètement débordé par la situation. Par ailleurs, les élections présidentielles et législatives auront lieu l’an prochain et je crains que les enjeux électoraux fassent passer la crise sanitaire au second plan.

Pendant la décennie 2007-2017, la présidence de Rafael Correa a permis deux choses essentielles : redéfinir le rôle des différentes institutions et développer un système de santé public. Le pouvoir a énormément investi dans le secteur de la santé pour permettre à de plus en plus d’Equatoriens de se soigner. Mais quand Lenín Moreno est arrivé au pouvoir, en trahissant le plan initial du gouvernement présenté au peuple, il a diminué les budgets mis en place par son prédécesseur et nous nous retrouvons aujourd’hui avec un système de santé aussi défaillant qu’il l’était dans les années 1990. Les bénéfices gagnés au cours de la présidence Correa ont été effacés et le gouvernement actuel ne parvient ni à faire face à l’urgence sanitaire ni à trouver des réponses économiques.

Ce sont les cantons qui vont devoir mettre en place les mesures d’un déconfinement à plusieurs vitesses avec des zones rouges, jaunes et vertes. Mais comment prendre les bonnes décisions quand les données dont dispose le pouvoir ne sont pas fiables ? Je suis incapable de vous dire si le nombre de cas diminue. Un jour, on nous annonce que la courbe de l’épidémie a baissé et trois jours plus tard, on nous annonce qu’elle a remonté. 

Il se passe ici des choses incroyables : nous avons eu deux « ressuscités ». Deux familles ont reçu une urne funéraire avec les cendres de leur proche décédé. Mais il s’est avéré que ces morts recevaient toujours des soins à l’hôpital et attendaient la visite de leur famille. Les vrais défunts attendent eux toujours d’être identifiés.

Devant une telle désorganisation, on ne sait pas s’il faut rire ou pleurer. 

Sur les réseaux sociaux, médecins et intellectuels se sont exprimés pour critiquer les réponses du gouvernement à la crise. Des universitaires sont sortis dans la rue en portant des masques et en se tenant à distance les uns des autres pour protester contre les coupes budgétaires qui touchent l’enseignement supérieur. Beaucoup de personnes ont perdu leur emploi ou ont vu leur salaire diminué. A l’Université catholique de Quito où j’enseigne, tous les salaires ont baissé de 12,5% et parallèlement le gouvernement va voter une loi pour réduire les salaires de tous les fonctionnaires afin d’éviter les licenciements. De nombreux travailleurs touchent un salaire journalier et sont contraints aujourd’hui de vivre avec une aide mensuelle de l’Etat de 60$ par foyer. C’est très compliqué voire impossible pour eux de subvenir aux besoins élémentaires de leur famille. Donc les Équatoriens ont des raisons d’être en colère mais le monstre qui est derrière nous nous empêche de manifester davantage notre mécontentement. 

Nous réfléchissons au moyen de passer cette crise, de survivre pour certains, et nous ne prenons pas le temps de réfléchir au lien qui existe entre les épidémies et la destruction des forêts primaires. 

Va-t-on prendre conscience du risque que nous prenons en continuant la déforestation de nos forêts et en mettant en péril des écosystèmes précieux ? Les projets d’exploitation minière à grande échelle et à ciel ouvert vont-ils être remis en cause ? 

Cette fois-ci, la pandémie est partie de Chine mais la prochaine pourrait partir du continent sud-américain. Nous n’avons pas de marchés d’animaux sauvages comme en Asie du Sud-Est mais les atteintes à la forêt amazonienne entrainent, par exemple, des maladies graves comme celle de Chagas causée par des parasites, le chikungunya et la fièvre jaune transmis par les moustiques... La forêt ne peut plus jouer son rôle de filtre. Les milliers d’hectares de forêt qui sont en péril vont nuire également à l’agriculture qui utilise moins d’intrants chimiques dans les zones proches des forêts car il y a davantage de pollinisation. Malheureusement les risques liés à l’endommagement de la nature ne semblent pas intéresser les pouvoirs publics.

Entre 2003 et 2007, au moment du premier SRAS, 4000 publications scientifiques ont fait à peu près le même constat. Déjà à l’époque, les marchés d’animaux sauvages du sud de la Chine étaient présentés comme une bombe à retardement. Il était énoncé très clairement qu’à un moment donné des chauves-souris qui hébergent les souches du coronavirus pourraient transmettre de nouveau la maladie aux hommes. La situation actuelle était donc prévisible. Les épidémies ont toujours existé. Vous êtes bien placés en Europe pour le savoir. 

Nous savons que nous aurons à faire face à une pandémie tous les 50 ou 100 ans. Ce n’est pas surprenant pour un scientifique. Ce qui est surprenant, c’est que 4000 publications ont sonné l’alerte il y a quinze ans sur les différentes maladies infectieuses et que nos gouvernants, quels qu’ils soient, n’ont pas pris ce risque au sérieux. 

L’OMS préconise que les pays investissent davantage dans leur système de soins. Nous, les écologues, nous essayons de faire passer le message qu’il faut préserver les forêts et les ressources naturelles car nous dépendons d’elles. Ce qui est ironique, c’est que cette pandémie est parvenue à stopper pendant quelques temps une économie dévastatrice, ce qu’aucune conférence sur le réchauffement climatique n’était parvenue à faire. 

Rafael E. Cardenas est également photographe. Ses clichés de la faune et de la flore équatorienne sont notamment visibles sur son compte Instagram : rafaelcardenas.photography.

Emmanuel Laurentin avec l’équipe du « Temps du débat ».

Retrouvez ici toutes les chroniques de notre série Coronavirus, une conversation mondiale.