Publicité

Railcoop : la coopérative qui veut faire revenir le train dans les campagnes

Par
Le projet de Railcoop est de remettre en service des lignes de chemin de fer oubliées, en commençant par la liaison Bordeaux-Lyon.
Le projet de Railcoop est de remettre en service des lignes de chemin de fer oubliées, en commençant par la liaison Bordeaux-Lyon.
© Maxppp - Vincent Isore

Demain l'éco. C’est la première coopérative ferroviaire à entrer sur le marché depuis l’ouverture à la concurrence. Railcoop veut remettre des trains en circulation pour accélérer la transition écologique, mais aussi pour faciliter la mobilité entre territoires ruraux et villes moyennes.

Elle est peu électrifiée, elle traverse la montagne, présente des voies uniques et des rebroussements : la ligne Bordeaux-Lyon est loin d’être la plus simple à exploiter, mais cette liaison est hautement symbolique et reflète toutes les ambitions de Railcoop. D'une distance de 630 kilomètres, elle est avant tout transversale, quand l'essentiel du réseau SNCF est dessiné selon des axes Paris-province. Sur le trajet, 9 arrêts sont prévus dans des villes moyennes comme Périgueux, Guéret ou Montluçon mais aussi des petites villes comme Saint Sulpice-Laurière, Saint-Germain-des-Fossés et Gannat dans l’Allier, qui d’ailleurs rouvrira sa gare pour l’heure désaffectée.

Éclairage sur "l'élan citoyen" de Railcoop, par Annabelle Grelier

3 min

La ligne Bordeaux-Lyon : 7h30 pour un trajet de 630 kilomètres et un billet entre 30 et 40 euros. Deux autres lignes voyageurs sont à l'étude : Lyon-Thionville et Toulouse-Rennes.
La ligne Bordeaux-Lyon : 7h30 pour un trajet de 630 kilomètres et un billet entre 30 et 40 euros. Deux autres lignes voyageurs sont à l'étude : Lyon-Thionville et Toulouse-Rennes.
- Railcoop

Car si 90% des Français résident actuellement à moins de 10 kilomètres d’une gare, un tiers d’entre elles ne sont plus desservies. Là encore la SNCF, l’opérateur historique s’est recentré au fil des années sur les liaisons à grande vitesse pour maximiser sa rentabilité, lui faisant abandonner près de 40 % des liaisons Intercités ces 3 dernières années. Et pourtant la demande de transport ferroviaire n’a jamais été aussi importante, d’après de récents sondages, plus de 6 Français sur 10 sont prêts à privilégier le train plutôt que l’avion pour des raisons écologiques. Il est vrai que le train consomme 12 fois moins d’énergie à masse égale que le transport routier, et Railcoop voit dans le transport ferroviaire un maillon essentiel de la transition écologique. Comme aime à le rappeler la coopérative, sa concurrente n’est pas la SNCF mais bel et bien la route. De plus, le rail est également un magnifique outil de développement pour l’attractivité des territoires. 

Publicité

Et c’est là que Railcoop prend tout son sens, selon son directeur général, Nicolas Debaisieux :

On offre à des citoyens mais aussi à des petites communes, qui n’ont pas forcément de compétences ferroviaires de se réapproprier la question en devenant acteur et actionnaire d’une entreprise ferroviaire. C’est vraiment leur outil pour essayer de redévelopper des services sur l’ensemble du territoire.                    
Nicolas Debaisieux, directeur-général de Railcoop.

Des communes y ont vu leur intérêt et depuis quelques mois, les unes après les autres, elles rejoignent l’aventure. Ainsi la communauté de communes de Figeac vient de souscrire 225 parts sociales pour un montant de 22 500 euros, ce qui représente 50 centimes par habitant du Grand Figeac. Elle emboîte le pas à 11 autres collectivités comme le département de la Creuse, la ville de Vichy ou encore la communauté d’agglomération du Libournais, qui ont souhaité participer au capital de la société coopérative. Le mois dernier, Laurent Wauquiez, le président Les Républicains de la région Auvergne-Rhône-Alpes a quant à lui donné son accord pour céder 9 rames de train à la coopérative, qui devrait acquérir son matériel roulant d’ici le mois de juin.

Intelligence collective 

En mars dernier, Railcoop a franchi une étape décisive en réunissant un capital social d’1,5 million d’euros, une somme nécessaire pour obtenir la licence ferroviaire auprès de l’ART, l’Autorité de régulation des transports. Il reste maintenant à la coopérative à déposer son dossier auprès du ministère des Transports et à obtenir son certificat de sécurité ferroviaire. Les sociétaires devront s’armer de courage et de patience car la réponse de l’administration prendra un peu de temps, il leur faudra attendre 5 à 6 mois pour savoir s’ils obtiennent ou non le feu vert pour faire circuler leur train. La marche à gravir pour devenir entreprise ferroviaire est toutefois très haute et il n’y a pas moins de 700 procédures à créer pour se conformer à la législation.

Nicolas Debaisieux, le directeur-général de Railcoop.
Nicolas Debaisieux, le directeur-général de Railcoop.
© Radio France - Annabelle Grelier

Mais depuis sa création en 2019, Railcoop peut compter sur un véritable élan populaire. Ils n'étaient qu'une dizaine de participants à la première réunion dans la salle des fêtes de Blars dans le Lot. Aujourd’hui, la coopérative compte 7 500 sociétaires et n’a plus rien d’utopique : elle ambitionne même de réinventer le rail.

C’est le problème du monopole détenu par la SNCF. La technocratie contre la démocratie. Leur technicité tient les citoyens à distance mais Railcoop est la preuve que l’intelligence collective permet de relever le défi. En partant de zéro, nous pouvons même innover, inventer une technologie plus légère.                  
Nicolas Debaisieux, directeur-général de Railcoop

Et Nicolas Debaisieux a pour lui un solide bagage professionnel et technique : ingénieur diplômé des Mines, il a travaillé au secrétariat général des Affaires européennes en charge des questions de climat et d’environnement. Les autres compétences ne manquent pas au sein de la coopérative : Jéremy Auguy est ancien responsable de la sécurité chez CFL Cargo, la société nationale des chemins de fer luxembourgeois, Michael Laplantine est ancien inspecteur de l’Etablissement public de la sécurité ferroviaire, Emmanuelle Chabert et Julien Legros sont d'anciens cadres de la SNCF, et viennent de rejoindre l’équipe des 13 salariés de Railcoop.  

Chloé Murgue est chargée de projet "fret" chez Railcoop.
Chloé Murgue est chargée de projet "fret" chez Railcoop.
© Radio France - Annabelle Grelier

Chloé Murgue a quitté Paris et son emploi chez Bolloré Logisitics pour s’installer dans le Lot comme chargée de projet "fret" pour Railcoop. Car la coopérative devrait ouvrir sa première ligne pour les marchandises à la fin de l’année, avant de lancer le service aux voyageurs. Avec la mise en place de services de fret sur une liaison quotidienne entre Capdenac (Lot), Viviers-Decazeville (Aveyron) et le hub logistique de Toulouse Saint-Jory, la coopérative compte offrir deux choses aux entreprises : flexibilité et propositions commerciales qui aujourd’hui n’existent pas, tel que le chargement des marchandises à la demande.

Nous avons pris l’exact contre-pied de ce qui se fait à la SNCF, on n’imposera pas à un client de remplir un train complet, on pourra charger des palettes de plusieurs clients dans un même wagon. Cette possibilité va rendre le fret plus simple et beaucoup plus accessible aux entreprises.                
Chloé Murgue, chargée du projet "fret" chez Railcoop.

Si cette aventure attire de nombreux professionnels du rail, c’est bien parce qu’elle offre une rare opportunité de construire un nouveau modèle ferroviaire, innovant sur le plan technologique, mais aussi sur celui de la gouvernance et de la prise de décision.

Quête de sens et réveil citoyen

Railcoop a adopté le statut de société coopérative d’intérêt collectif (SCIC), ce qui lui confère plusieurs obligations : rester à l’équilibre économique, investir au moins 57,5 % des bénéfices dans l’entreprise et ne pas verser de dividendes. Son conseil d’administration doit être représentatif en associant salariés, usagers, sociétaires, entreprises locales et collectivités dans la même structure. Le modèle de gouvernance reste celui d’une coopérative où chaque personne détient une voix en assemblée générale. La part sociale a été fixée à 100 euros et 7 500 sociétaires en ont souscrit en 2 ans. Un véritable engouement populaire qui vient de partout en France et même de l’étranger : Italie, Belgique, États-Unis, Afrique, Japon !

Dominique Guerrée, le président du conseil d'administration de Railcoop (au centre).
Dominique Guerrée, le président du conseil d'administration de Railcoop (au centre).
© Radio France - Annabelle Grelier

Pour Dominique Guerrée, président du conseil d’administration de Railcoop et acteur expérimenté de l’économie sociale et solidaire, le train a toujours eu ses fans et la moitié des sociétaires de Railcoop sont des "ferroviphiles". L’autre moitié sont des citoyens en quête de sens, estime t-il.

Les gens ont besoin de retrouver du sens, ils ont envie de faire autrement, de participer à une entreprise dont le but premier n’est pas le profit. Bien sûr, il faut que nous soyons viables mais notre but est de redynamiser les territoires ruraux, de relier les petites villes entre elles, qu’il n’y en ait pas que pour les grandes lignes et le transport de masse. Et puis il y a un sens écologique, le train est moins polluant que la voiture ou les camions. Plutôt que de faire des manifestations, les gens se disent en participant à cette aventure qu'ils sont dans l’action.

Et l’action ne manque pas pour créer à partir de zéro une entreprise ferroviaire qui séduira les voyageurs ! Les sociétaires se sont organisés en cercles de réflexions et groupes de travail un peu partout en France pour plancher sur des thèmes aussi différents que les services en gare, la restauration à bord, le chargement des vélos, l’aménagement des rames ou encore les trains de nuit. Railcoop évalue aujourd’hui à 5 millions d’euros les fonds nécessaires à l’exploitation de sa première ligne Bordeaux-Lyon en 2022. D’ici là, il faudra recruter et former les conducteurs et agents, une centaine de CDI vont être créés.

Pour être rentable, Railcoop fait le pari de transporter au moins 690 000 voyageurs par an avec des coûts de production inférieurs de près de 25 % à ceux de la SNCF. Si le succès est au rendez-vous, son offre pourrait s'étendre à d'autres lignes, entre Lyon et Thionville ou entre Toulouse et Rennes.