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Ramadan Mubarak !

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Le Coran est-il créé ou incréé, ancien et moderne ?
Le Coran est-il créé ou incréé, ancien et moderne ?
© Getty - F. de Noyelle

Le Journal des idées. C’est le mois de Ramadan, on le souhaite heureux à nos amis musulmans malgré les restrictions sanitaires. L’occasion peut-être de le vivre davantage dans l’intimité, la méditation ou la réflexion...

Kahina Bahloul est devenue en 2019 la première imame en France. Elle vient de publier chez Albin Michel Mon islam, ma liberté, où elle revient sur son parcours et prône un islam libéral. Dans Le Monde, elle évoque son engagement dans une fonction traditionnellement réservée aux hommes.

Le Coran ne dit strictement rien sur l’imamat, qu’il soit masculin ou féminin, cette fonction a été instaurée plus tardivement pour organiser le culte.

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Mais - ajoute-t-elle "le prophète nous a laissé un précédent puisque la tradition indique qu’il a désigné une femme de son entourage, Oum Waraqa, pour diriger la prière à Médine - sans que l’on sache s’il s’agissait d’une prière réservée aux femmes ou d’une assemblée mixte d’hommes et de femmes"

Selon elle, c’est davantage le résultat "d’une évolution sociale, et non d’une ségrégation qui aurait été voulue dès l’origine" si les femmes ont été écartées de cette fonction. Et de citer la littérature classique de l’islam qui témoigne d’ "échanges très riches sur la question de l’imamat féminin". Le fait que les exégèses et commentaires de la tradition coranique aient été réalisés par des hommes participe "à la construction de nos imaginaires et de nos schémas mentaux". Kahina Bahloul en appelle à une réforme de l’islam, en soulignant que la recherche a beaucoup progressé et notamment sur le statut du Coran - créé ou incréé.

Le Coran n’a pas toujours été considéré comme la parole incréée de Dieu dans l’histoire. L’adoption de cette doctrine, au XIe siècle, a été un moment charnière dans la pensée islamique. En finir avec cette approche permettrait de recontextualiser la révélation et d’interpréter certains versets - en particulier les passages violents.

La querelle des images

Bruno Nassim Aboudrar, historien de l’art et auteur de Les dessins de la colère (Flammarion), analyse sur le site AOC la tradition dite "iconoclaste" de l’islam, qui s’est encore tout récemment et tragiquement illustrée avec l’assassinat de Samuel Paty. Les destructions du patrimoine par les djihadistes comme les Bouddhas de Bamiyan, en Afghanistan, celle des mausolées de Tombouctou, la mise à sac du musée de Mossoul ou le saccage de Palmyre ne reflètent pas selon lui une propriété "intrinsèque" de l’islam. Les troupes musulmanes venues d’Iran arrivent dans la vallée de Bamiyan vers 871 et "les populations bouddhistes locales semblent s’être converties à l’islam au Xe siècle. Des musulmans ont donc supporté ces statues impies pendant mille cent trente ans". Par ailleurs, les "mosaïques byzantines de Sainte-Sophie d’Istanbul, redevenue une mosquée en juillet dernier, sont toujours en place". Évoquant la crise iconoclaste du christianisme aux VIIIe siècle et IXe siècles et ses attendus théologiques - notamment la question de l’idolâtrie et de la double nature du Christ - l’historien souligne que ce débat fut totalement étranger à l’islam.

L’imitation du Prophète recommande de s’abstenir des images, pas de les détruire.

La cause des femmes en Islam

Par contre, il pointe dans l’iconoclasme des fondamentalistes radicaux une relation ambiguë - voire perverse - à l’image et à son pouvoir : les destructions sont filmées. "Devant les caméras, des fanatiques habillés en fanatiques sur-jouent l’anéantissement : barres à mines, mortiers, pioches". Certains font remarquer qu’en prétendant détruire des images, ils "en créent de nouvelles, plus médiatiques".

Quand des musulmans détruisent les statues du musée de Mossoul, ils supposent que ces destructions anéantiront la puissance qui est en elles. Ils sont donc idolâtres.

Razika Adnani est philosophe, islamologue et membre du Conseil d’orientation de la Fondation de l’Islam de France. Très engagée dans la réforme de l’islam, elle vient de rassembler ses articles dans un ouvrage publié sous le titre Pour ne pas céder (UPblisher). Nombreux sont ceux consacrés au Hirak en Algérie, dont les belles images de cortèges réunissant "des femmes et des hommes marchant ensemble tous les vendredis pour réclamer une Algérie nouvelle et moderne" nous restent en mémoire. Pour elle, c’est notamment la cause des femmes qui peut concrétiser ce désir de modernisation. Mais elle souligne et dénonce la force des principes traditionnels, "la hiérarchie appliquée à la répartition des droits entre les femmes et les hommes, entre les musulmans et les non-musulmans et entre les gouvernants et les gouvernés", et ce depuis l’indépendance : la lutte pour le pouvoir motivée par les intérêts personnels, qui a conduit à la situation actuelle, est due selon elle à "l’attachement fort des Algériens aux normes d’organisation traditionnelles"

Les concepts comme égalité et liberté ou encore laïcité, démocratie et modernité continuent de faire peur. Diabolisés par le discours conservateur et salafiste tout au long du XXe siècle, ils font partie de la liste des termes qui sont bannis par beaucoup sans même chercher à les comprendre.

Razika Adnani déplore le fait que "les Algériens brandissent des slogans revendiquant la démocratie et la justice sociale, mais n’acceptent pas, pour beaucoup d’entre eux, l’égalité homme-femme". Et dénonce "le paradoxe mais aussi le piège" consistant à promouvoir une modernisation politique "en cohérence avec les traditions". Tout en militant pour une réforme de l’islam "afin de le libérer lui aussi de l’emprise des traditions, de la lecture des anciens et de leur théologie", seule manière de desserrer en chaîne l’emprise de la religion sur la politique et d’émanciper l’État.

Le Journal des idées de Jacques Munier est proposé uniquement en version numérique pendant le mois d'avril, vous retrouverez toutes ses diffusions précédentes ici.