Rattraper Cannes 1939, le festival qui n'a pas eu lieu

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Rattraper Cannes 1939, le festival qui n'a pas eu lieu

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Photo du tournage du "Magicien d'oz" de Victor Fleming, avec  Judy Garland, Ray Bolger, Jack Haley.
Photo du tournage du "Magicien d'oz" de Victor Fleming, avec Judy Garland, Ray Bolger, Jack Haley.
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Le fil culture . Le premier Festival de Cannes remonte à 1946. C'est pourtant en septembre 1939 qu'il aurait dû avoir lieu, sous l’impulsion du ministre de l'Education nationale et des Beaux-Arts de l'époque, Jean Zay. 80 ans plus tard, la ville d'Orléans fait revivre cette première édition du festival.

Fin août 1939 à Cannes. Norma Shearer, Cary Grant, Michèle Morgan… La plupart des grandes vedettes de cinéma sont déjà arrivées sur la Croisette. Des photos prises dans la nuit du 22 au 23 août en attestent, comme le montre l'historien Olivier Loubes et le réalisateur Julien Ouguergouz, dans leur documentaire Cannes 1939, le festival n'aura pas lieu. On y voit notamment Fernandel et Barbara Stanwyck, venus assister à un événement caritatif au fastueux hôtel Palm Beach de Cannes. Mais par cette nuit d’été, un violent orage éclate et vient arrêter la fête… Comme si la météo venait présager le destin funeste du non-événement que deviendra Cannes 1939.

Tout était prêt. Le père du cinéma Louis Lumière avait été désigné comme président d’honneur du Festival. Jean Zay avait été nommé pour présider l'événement. Grande figure du Front populaire, le ministre de l'Education nationale et des Beaux-Arts de l'époque était à l’origine de cette célébration du cinéma international, censée contrer la Mostra de Venise, devenue ouvertement fasciste quelques mois plus tôt. De cette aventure méconnue subsistent des archives inédites qui permettent à l’historien Olivier Loubes, spécialiste de Jean Zay, et auteur de Cannes 1939, le festival n’aura pas lieu aux éditions Armand Colin, de nous conter l’histoire de cet événement disparu. 

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Cannes 1939 vs la Mostra de 1938 : la liberté contre le fascisme

Leni Riefenstahl avec son cameraman, pendant le tournage du documentaire "Les dieux du stades" en 1936
Leni Riefenstahl avec son cameraman, pendant le tournage du documentaire "Les dieux du stades" en 1936
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En 1938, la Mostra de Venise, qui n’est encore que l’unique festival international du film au monde, tombe sous le contrôle de Joseph Goebbels, ministre de la propagande nazie. L’événement culturel devient alors un instrument de propagande. Le palmarès est étroitement contrôlé par les puissances fascistes et nazies. Ainsi, l’un des longs-métrage présentés, Luciano Serra, pilote, relate la conquête coloniale de l’Ethiopie, et a la particularité d’être produit par le fils de Mussolini, tandis que le documentaire Les Dieux du Stade, réalisé par Leni Riefenstahl et tourné lors des Jeux Olympiques de Berlin en 1936, vante les attributs de la prétendue "race aryenne" en célébrant la musculature des corps des athlètes et les règles strictes de la compétition sportive. Sous la pression de Goebbels, les choses changent : il faut manifester la puissance de l’Allemagne et de l’Italie. Il devient clair qu’il faut créer un autre festival, plus libre. 

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L’idée d’un festival international surgit alors de la plume du haut fonctionnaire Philippe Erlanger, direction de l’Association française d’action artistique, qui l'aurait façonné lors de son retour en train de la Mostra de Venise, en 1938, comme il le racontera plus tard :

Dès lors que les circonstances enlevaient à la Mostra une indispensable objectivité, pourquoi, si, miraculeusement, la paix était sauvé, ne pas créer en France, un Festival modèle, le Festival du monde libre ? L’idée mûrit jusqu’à la gare de Lyon. Le lendemain j’en parlais à Yves Chataigneau, Secrétaire Général du Gouvernement, à Suzy Borel et à Georges Lourau. Les uns et les autres me promirent leur appui. Je pouvais dès lors établir un rapport qui serait soumis au directeur général des Beaux-Arts, à Jean Zay, ministre de l’Education nationale, ainsi qu’à Albert Sarraut, doublement intéressé comme ministre de l’Intérieur et comme président de l’Association Française Artistique dont je venais d’être nommé directeur. Mon projet fut adopté. Philippe Erlanger cité par Pierre Autré, “Le Festival n’aura pas lieu”, L’Avant scène cinéma, n°174, 15 octobre 1976, p. 24

En mars 1939, suite à l’invasion définitive de la Tchécoslovaquie par les nazis, le gouvernement français de Daladier, alors président du Conseil, prend un virage d’opposition. En mai 1939, la décision est prise d’organiser un "contre-Festival de Venise", et d’organiser le première manifestation mondiale du cinéma à Cannes. Figure phare du Front populaire, Jean Zay veut montrer une ferme opposition à la dictature par le développement de la culture et des arts : "Le festival de Cannes est né de façon politique pour s’opposer aux nazis, par les armes de la culture. Aujourd’hui, on parlerait de "soft-power". Ce festival de Cannes est l’invention de la diplomatie culturelle. (...) Le projet de Cannes est de montrer à la fois que le cinéma ne doit pas être contrôlé par le politique, et qu’en même temps le cinéma peut être une arme politique, car c’est une façon de s’opposer politiquement. D’ailleurs, encore aujourd'hui, il y a une matrice politique au Festival de Cannes. Le jury récompense souvent des films engagés politiquement, on récompense Ken Loach, on voit Coppola pousser un coup de gueule sur le Vietnam, Truffaut et Godard s’engager en mai 1968..." ajoute l'historien Olivier Loubes. 

Le triomphe du cinéma américain 

Affiche originale du film "Le Magicien d'Oz" de Victor Fleming
Affiche originale du film "Le Magicien d'Oz" de Victor Fleming
- Wikipedia via wikicommons

Les Américains sont les premiers et les plus constants partisans d’une contre-Mostra française. Le plus grand pays producteur de films, pays modèle pour le monde du cinéma, celui de Chaplin, de Ford et de Cecil B. DeMille, l’eldorado des stars et des réalisateurs européens, refuse de se rendre à la seule manifestation mondiale du cinéma qui existait alors. Avec le projet du festival de Cannes, les Etats-Unis trouvent non seulement une cohérence politique, mais également un appui financier inédit : 

Les deux jambes du libéralisme sont à Cannes en 1939 : d’une part le libéralisme politique et il faut que les marchés soient libres pour montrer des films pour qu’ils soient achetés par les distributeurs. Il y a un accord qui est passé entre les producteurs américains et le gouvernement français, à partir de là, le marché français s’ouvre au cinéma américain. Il faut montrer des films pour les acheter, et un festival sert à ça. Olivier Loubes, historien

Le principe de sélection des longs-métrages présentés à Cannes est alors radicalement différent de celui d’aujourd’hui. Jusqu’en 1972, ce sont les pays qui envoient leur propre sélection. Le nombre de films envoyés par chaque nation est proportionnel au nombre de films produits dans l’année. Chaque gouvernement choisit sa sélection, sauf aux Etats-Unis, où ce sont les producteurs qui ont le privilège de pouvoir décider des films américains présentés à Cannes. À la fin des années 1930, le pays connaît son âge d'or hollywoodien : en 1939, John Ford tourne trois films dont le mythique Les Raisins de la colère, quelques mois plus tôt, Walt Disney a triomphé avec Blanche neige et les sept nains, aux Oscars, le premier long-métrage d'animation auquel personne ne croyait. Le cinéma commence à remplir cette fonction de culture de masse. Les studios américains ont donc la priorité et envoient chacun leurs deux meilleurs films. "C'est le triomphe du mythe de la conquête de l'Ouest américain avec le film Pacific expres_s de Cecil B. DeMille, qui met en vedette l'une des plus grandes actrice de l'époque, Barbara Stanwyck. Cary Grant, Rita Hayworth et James Stewart jouent également dans certains films sélectionnés. C'est l'apogée du cinéma américain et en même temps, c’est la défense et l’illustration de la démocratie américaine, mais ce n’est pas de la propagande. Pour eux, la meilleure propagande, c’est le meilleur cinéma"_, précise Olivier Loubes. 

Le Magicien d'Oz de Victor Fleming demeure le film le plus célèbre de la sélection de Cannes 1939. L'affiche française vante une "éblouissante fantaisie en couleurs", et c'est effectivement le film qui marquera le passage du noir et blanc à la couleur. Au début les images sont en sépia, puis elles basculent dans des couleurs kitsch, pour plonger le spectateur dans l'univers enchanté de la jeune fermière du Kansas, Dorothy, campée par Judy Garland âgée alors de 17 ans. Sa carrière est lancée. Pur produit des studios hollywoodiens, cette superproduction de la Metro-Goldwyn-Mayer (MGM) est un hymne au Technicolor.

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L’Union soviétique a elle aussi droit à son passe-droit. Le pays n'aurait dû présenter que deux films, mais finalement la présidence du festival lui permet d’ajouter deux films à sa sélection, autant que la France et l’Angleterre, pour que ces trois puissances soient à égalité. "Il ne fallait surtout pas froisser l'Union soviétique, cela montre bien qu’on est dans une diplomatie culturelle", ajoute Olivier Loubes. 

Les Nouvelles vagues
58 min

L'entrée en guerre ou la fin du rêve de "l'invention du festival de la liberté"

Note de 1939 avec la décision du Gouvernement français de ne plus participer à la Mostra de Venise, mais d’organiser son propre festival à Biarritz, Cannes ou Nice.
Note de 1939 avec la décision du Gouvernement français de ne plus participer à la Mostra de Venise, mais d’organiser son propre festival à Biarritz, Cannes ou Nice.
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Très vite le choix de l’accueil du festival se porte sur la ville de Cannes, car la Riviera est un lieu où le monde du cinéma a déjà ses habitudes. 

Sur la Croisette, tout est prêt et la Metro-Goldwyn-Mayer a même affrété un paquebot transatlantique pour amener les vedettes américaines. Le président d'honneur Louis Lumière s'apprête à ouvrir les festivités qui doivent se dérouler du 1er au 20 septembre. Mais "le 23 août 1939, le pacte germano-soviétique est signé et c’est un coup de tonnerre. Tout le monde sait que la guerre va arriver et de façon très rapide. Dès lors, le 29 août, les services de Jean Zay publient un communiqué pour dire que le Festival qui devait se tenir est suspendu", explique Olivier Loubes. 

Le 1er septembre, jour de l'ouverture, les troupes allemandes pénètrent en Pologne. Le festival est définitivement annulé. Le gouvernement mobilise les jeunes hommes sur le front : les techniciens du festival rejoignent les régiments, tandis que les vedettes hollywoodiennes repartent pour les Etats-Unis. 

La Conclusion
4 min

Peu avant la fin de la guerre, en 1944, Jean Zay est emprisonnée puis assassiné par un groupe de miliciens déguisés en résistants. La première édition du Festival se tient deux ans plus tard. Pourtant, aucun hommage ne sera rendu à celui qui avait porté et développé l'idée de cet événement qui prône le cinéma libre et indépendant. "Cela peut paraître assez surprenant, mais l'année 1939 a été une année mortifère, la présidence du festival a voulu aller de l’avant, il était difficile d'évoquer la genèse du festival par rapport au contexte 1939, alors qu'on célébrait la Libération", ajoute Olivier Loubes. 

80 ans plus tard, le tout premier festival de la guerre voit enfin vu le jour. Le Cercle Jean Zay et le Comité Jean Zay Cannes 39 ont organisé cet événement du 12 au 17 novembre 2019, à Orléans, ville natale du ministre du Front populaire. L'occasion de redécouvrir certains chefs-d'oeuvre sélectionnés à Cannes en 1939, parmi lesquels  La Grande Parade de Walt Disney, Le Magicien d'Oz de Victor Flemming**,** Mr Smith au Sénat de Frank Capra ou encore, côté français, La Loi du Nord de Jacques Feyder. Un jury international par le cinéaste Amos Gitai, et composé par de grands noms du 7e art, comme la réalisatrice française Pascale Ferran, le cinéaste hongrois László Nemes ou le scénariste américain Howard A. Rodman, décernera le Grand Prix du festival 1939, mais également le Prix du Jury, le Prix de la mise en scène, le Prix d’interprétation féminine et le Prix d’interprétation masculine.