Rawls, Ricoeur, Bataille : petite sémiologie du discours de Macron devant le Congrès

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Rawls, Ricoeur, Bataille : petite sémiologie du discours de Macron devant le Congrès

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Sous les ors de Versailles, le président de la République a devancé de 24 h la déclaration de politique générale de son Premier ministre par "nécessité", pour "fixer le sens du quinquennat"
Sous les ors de Versailles, le président de la République a devancé de 24 h la déclaration de politique générale de son Premier ministre par "nécessité", pour "fixer le sens du quinquennat"
© AFP - Martin Bureau

Entretien. Comment interpréter l'intervention solennelle d'Emmanuel Macron devant le Congrès à Versailles. Au-delà des réactions politiques et de la presse, plutôt critiques, la sémiologue Mariette Darrigrand a confié son analyse à Antoine Mercier.

Pendant une heure et demie ce lundi, Emmanuel Macron s'est adressé aux deux Parlements réunis au Congrès de Versailles. Un discours avec quelques annonces, en l'absence des députés de la France insoumise et de parlementaires PCF et UDI. Des mots souvent critiqués par la presse, comme Laurent Joffrin qui parle de "diagonale du flou", dans Libération, ou l'éditorialiste de l'Humanité Patrick Apel-Muller qui fustige "un long prêche cauteleux, un chapelet de platitudes et un hachis de grands principes réduits à des banalités". La sémiologue Mariette Darrigrand a aussi écouté avec attention cette intervention. Elle répond aux questions d'Antoine Mercier pour son journal de 12h30. Après la diffusion de cet extrait :

"Notre 1er devoir est tout à la fois de retrouver le sens et la force d'1 projet ambitieux de transformation de notre pays et rester arrimés au réel"

1 min

Un petit mot d'abord sur la forme, l'usage des mots, la grammaire dans ce discours ?

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Tout le monde a noté disons la hauteur de vue, la hauteur de langage. C'était plutôt un discours de philosophie politique à de nombreux moments que réellement un discours de fixation du cap. Je crois que nous étions dans l'abstraction. Nous avons un président qui est un intellectuel, qui a lu des auteurs de philosophie politique ou de sociologie, et c'est cela qu'il nous renvoie aujourd'hui.

La pensée présidentielle est quand même parfois un peu confuse. On met cela sur le dos de la supposée complexité de cette pensée, mais est-ce que vous pourriez par exemple nous dire quelle est la clé de voûte de cette vision ?

Je pense qu'il y a au moins deux choses à retenir de manière évidente. La première, c'est l'Histoire. Il l'a dit tout de suite. Il veut entrer dans l'Histoire. Il veut écrire l'Histoire. Ça, c'est une vision du politique que tout le monde n'a pas, que n'avaient pas ses prédécesseurs, qui étaient plutôt des enfants de la télé, plutôt dans le média, le présentisme contemporain. Lui rompt avec cela et il écrit l'Histoire. Alors, c'est emphatique, c'est peut-être narcissique. Mais en tout cas, c'est une vision du politique. (NDLR : François Hollande avait pourtant dit à Emmanuel Laurentin sa volonté de faire l'Histoire)

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On réécrit l'Histoire à partir de l'Histoire, de la tradition finalement que l'on réensemence pour faire de la nouveauté ?

Exactement. Et c'est là où il est ricoeurien. Paul Ricoeur, qui est souvent cité comme référence, a vraiment beaucoup apporté cette vision de l'innovation. Comment les sociétés innovent. Ce n'est pas en rupture mais, comme disait Ricoeur, "en refertilisant l'héritage", en reprenant quelque chose de l'origine, les rêves de futur qu'avaient les hommes du passé. Et Emmanuel Macron applique cela aujourd'hui pour innover.

Il y aussi place pour tout le monde, y compris pour les plus défavorisés. C'est une politique libérale ou sociale ?

Ça, c'est le deuxième axe après la place de l'Histoire. Il a été caractéristique hier sur sa conception de la liberté. Et là c'était plutôt le philosophe américain John Rawls, qui a travaillé sur cette question de la justice, en tentant d'harmoniser la liberté - donc d’entreprendre, de faire, de créer - et puis une égalité qui effectivement donne à chacun une place. Or vous savez, et Macron l'a expliqué dans sa campagne même aux petits enfants, en France, la tradition est de découpler l'égalité et la liberté : à la gauche, l'égalité ; à la droite, la liberté. Et lui, il veut, mais cela n'a encore jamais été fait, c'est pour cela que sa posture était très ambitieuse, il veut pour la première fois faire marcher les deux choses ensemble. On verra bien. Il a placé la barre très haut.

Et faire une place à "la part maudite", en faisant référence à Bataille, qu'avez-vous compris de cela ?

Alors là, je n'ai pas tout à fait compris. C'était tout à fait incongru. Mais je me suis quand même posé la question. Sur le coup, il y avait des connotations sulfureuses puisque Bataille est cet auteur qui a en effet beaucoup travaillé sur l'érotisme. "La part maudite", on peut comprendre que c'est la part sauvage d'une société. Donc là, Emmanuel Macron se place en anthropologue pratiquement. Il pense la politique comme un geste civilisateur, mais qui ne va pas tout civiliser. Il y aura toujours, parce que l'être humain est comme cela, une part sauvage, une "part maudite".

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