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Raz Zimmt : "Il va être extrêmement difficile de revenir à un accord sur le nucléaire iranien"

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Un ingénieur iranien dans sur un site d’enrichissement de l’uranium, montré en avril 2021 dans le cadre d’une visioconférence de la présidence iranienne à la gloire du programme nucléaire national.
Un ingénieur iranien dans sur un site d’enrichissement de l’uranium, montré en avril 2021 dans le cadre d’une visioconférence de la présidence iranienne à la gloire du programme nucléaire national.
© AFP - Présidence iranienne

Entretien. Les négociations sur le nucléaire iranien reprennent ce lundi à Vienne, dans un contexte de montée en puissance des capacités de Téhéran. Si l'Iran a pu accélérer sa marche vers la bombe atomique, c'est en partie à cause d'erreurs stratégiques de Trump et de Netanyahu, juge l'expert israélien.

Depuis la dénonciation de l'accord dit "Joint Comprehensive Plan of Action (JCPOA)" sur le nucléaire iranien par Donald Trump en mai 2018, Téhéran a relancé de façon très soutenue ses activités atomiques. Sans encore disposer de la bombe, l'Iran s'en rapproche, ce qui inquiète au plus haut point Israël. Pourtant, pour l'expert israélien Raz Zimmt, chercheur à l'Institut des études de sécurité nationale (INSS) à Tel Aviv spécialisé sur l'Iran et ancien officier des renseignements militaires de l'État hébreu, Israël a une part de responsabilité dans la situation actuelle.

Du point de vue israélien, l'Iran s'est-il vraiment rapproché du seuil nucléaire ?

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Certainement, et ce n'est pas seulement vu d'une perspective israélienne. Quand on regarde les rapports publiés par l'AIEA (Agence internationale de l'énergie atomique), on est certain qu'au cours des deux dernières années, l'Iran a accumulé une quantité très importante d'uranium enrichi et de matière fissile.

Certains rapports récents estiment que l'Iran est à moins d'un mois d'une "capacité de percée" ["breakout capability", ndlr] mais bien sûr, il faut faire la distinction entre un état de seuil et une arme nucléaire opérationnelle. C'est une autre histoire.

Récemment, le directeur du renseignement israélien a déclaré que l'Iran était encore à deux ans de l'arme nucléaire opérationnelle, car il ne suffit pas d'avoir des matières fissiles pour parvenir à cette étape. Il faut mener à terme ce qu'on appelle un "projet d'armement" ["weaponization project"], qui consiste à essayer d'installer des ogives nucléaires sur des missiles à longue portée. Cela prend du temps.

Mais si l'on considère l'accumulation de matières fissiles nécessaire pour une bombe nucléaire, on est au point le plus avancé que l'Iran a jamais atteint.    

Cultures Monde
58 min

Il semble que les choses sont allées de plus en plus vite depuis que le président américain Donald Trump a dénoncé les accords de Vienne en mai 2018, visiblement sous pression de Benjamin Netanyahu, le Premier ministre israélien à l'époque. Est-ce bien le cas selon vous ?

La décision de Trump de quitter le JCPOA n'était pas une décision américaine. Elle était certainement influencée par le gouvernement israélien. Il ne fait aucun doute que depuis cette date, l'Iran a décidé de se retirer de ses propres engagements envers le JCPOA. Mais il ne l'a pas fait immédiatement. La décision de Trump a été prise en mai 2018 et pendant la première année qui a suivi, l'Iran n'a presque rien fait.

La technologie nucléaire est désormais très implantée en Iran.
La technologie nucléaire est désormais très implantée en Iran.
© AFP

À partir de l'été 2019, l'Iran a décidé de s'éloigner du JCPOA, très graduellement dans les premières phases, puisqu'il s'agissait simplement d'enrichir l'uranium à hauteur de 4,5 %. Puis, au cours des derniers dix-huit mois, après cette décision de Trump et les supposées attaques israéliennes en Iran [ sabotage de la centrale de Natanz et assassinat de plusieurs scientifiques nucléaires iraniens, ndlr], Téhéran a décidé d'enrichir l'uranium à 20 % puis à 60 %.

Donc, oui, certainement, la décision de Trump a conduit l'Iran à se lancer dans un processus beaucoup plus important. À titre personnel, j'étais contre la décision de supprimer le JCPOA. Je pensais qu'il n'y aurait aucun moyen de convaincre les Iraniens en mettant en œuvre une politique de pression maximale. Ils n'auraient jamais capitulé ou accepté plus de concessions quant à leur programme nucléaire. Malheureusement, ce fut erreur stratégique. La vraie question aujourd'hui est : que faire pour remettre l'Iran en conformité avec le JCPOA, de préférence avec une démarche diplomatique ?

Les négociations reprennent aujourd'hui à Vienne. Israël en attend-il quelque chose ? Le gouvernement israélien espère-t-il ou bien au contraire, rejette-t-il tel ou tel scénario ?

L'avis général en ce moment en Israël, du côté du gouvernement et des experts, y compris moi-même, est qu'il va être extrêmement difficile de revenir au JCPOA, notamment à cause de la ligne très dure qu'a choisie l'Iran. Je dirais même que ses exigences sont inacceptables, en particulier quand il demande la levée de toutes les sanctions, liées ou non à la question nucléaire, et la garantie qu'aucune future administration américaine ne se retirera du JCPOA. C'est totalement irréaliste !

Si l'Iran ne fait preuve d'aucune flexibilité alors la seule conclusion à tirer sera que l'Iran ne veut pas revenir au JCPOA. Voilà pourquoi le gouvernement israélien estime que les chances de revenir au JCPOA sont très minces.

Le Grand Hotel de Vienne accueille les négociations sur le  nucléaire iranien depuis leur reprise, en avril 2021.
Le Grand Hotel de Vienne accueille les négociations sur le nucléaire iranien depuis leur reprise, en avril 2021.
© AFP - Askin Kiyagan / Anadolu Agency

Je dirais aussi que la position israélienne est restée la même et que le JCPOA était un accord très imparfait. Il l'était en 2013, il est encore plus problématique maintenant. Et il est presque impossible de revenir au JCPOA d'origine en raison des progrès réalisés par l'Iran au cours des deux dernières années, en matière de recherche et développement de centrifugeuses avancées.

Israël pense aussi que les États-Unis ne devraient pas accepter un accord intérimaire. Cela signifie donc que les États-Unis ont plus ou moins suggéré que certaines des sanctions allaient être supprimées ou remplacées. Par exemple, en donnant à l'Iran l'accès à certains de ses avoirs gelés à l'étranger en échange d'un retour en arrière dans son programme nucléaire. Dans ce cas que signifie la continuation du statu quo ?

S'il n'y a pas de retour au JCPOA et s'il n'y a pas d'accord intérimaire, la seule chose qui va probablement arriver est la poursuite des efforts de l'Iran dans son programme nucléaire. C'est très problématique pour Israël et dans ce cas, pour Tel Aviv, toutes les options sont  sur la table, y compris la possibilité d'une option militaire.

La Revue de presse internationale
5 min

Précisément, Israël multiplie les déclarations martiales et les mises en garde. Ce ne sont que des mots ou bien Israël veut vraiment frapper l'Iran ? Et si c'est le cas, de quelle manière ?

Évidemment, je ne sais pas quelle est la capacité opérationnelle d'Israël en Iran. Nous savons tous qu'Israël a déjà investi beaucoup d'argent dans des actions opérationnelles avant la période du JCPOA. Comme les responsables israéliens l'ont déclaré au cours des derniers mois, Israël est en train de se réengager sur ce terrain.

Deux questions principales demeurent : premièrement, Israël sera-t-il prêt à utiliser l'option militaire en cas d'objection des États-Unis ? Bien sûr, le pays peut agir unilatéralement mais cela peut avoir des conséquences problématiques, avec une escalade régionale impliquant les forces américaines. La deuxième question porte sur les lignes rouges israéliennes qui fixeront le moment où Israël jugera appropriée l'option militaire.

Sur ce point, il y a des désaccords entre Israël et les États-Unis, qui ne semblent pas disposés à utiliser la force militaire à moins que l'Iran n'accède vraiment arme nucléaire. Mais en Israël, on ne peut pas attendre que l'Iran aille jusque là. Car soit on ne le saura pas, soit il sera trop tard pour agir. Pour Israël, ce serait évidemment en dernier recours mais je ne peux pas exclure cette possibilité si l'Iran continue à progresser dans son programme nucléaire.

Simultanément aux négociations sur le nucléaire iranien, faut-il aussi aborder son programme balistique et son influence régionale via le Hezbollah au Liban, son soutien à Bachar el-Assad en Syrie et aux Houthis au Yémen, et son implantation en Irak qui est un pays majoritairement chiite ?

Je pense que combiner toutes ces questions serait une erreur, car la problématique nucléaire est en elle-même déjà très complexe. Les Iraniens ont clairement indiqué qu'ils ne voulaient pas discuter de leurs missiles à longue portée car il s'agit de leur capacité de dissuasion stratégique numéro un. Les Iraniens ont aussi dit qu'ils ne sont pas prêts à discuter de la politique régionale avec les États-Unis ou avec l'Occident. Mais ils sont prêts à parler de ces problèmes régionaux avec les acteurs régionaux.

Les Enjeux internationaux
15 min

Nous avons déjà assisté à des pourparlers entre l'Iran et l'Arabie saoudite à Bagdad. La question nucléaire a toujours été la priorité numéro un pour l'État d'Israël. Les missiles balistiques et la politique régionale malveillante de l'Iran sont certainement une menace ou un défi pour Israël, mais on peut les traiter séparément. Bien sûr, il nous faudrait un soutien international et nous devrions tous essayer de limiter l'influence iranienne, par exemple en offrant à l'Irak voire à la Syrie des alternatives à l'influence iranienne sur leur sol. Mais ce ne sont pas des menaces existentielles, contrairement à la question nucléaire. Le nucléaire est le problème prioritaire un et nous devrions nous concentrer sur cette question.

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