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(Re)connaître les bidonvilles

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Les bidonvilles au centre ?

Selon les rapports de l’ONU, le nombre de citadins dans le monde augmente de 70 millions de personnes chaque année – l’équivalent de 7 agglomérations parisiennes. A l’horizon 2035, il y aurait environ 4 milliards de citadins sur la planète. 40 à 50 % d’entre eux, selon ces projections, seraient des bidonvillois – des habitants des bidonvilles (source : ONU). Pourtant, depuis près d’un siècle, une préconisation tenace lancine les politiques d’aménagement du territoire et de développement : éradication. Eradication des bidonvilles.

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Voilà qui rappèle un article de rupture qui a fait date. C’était en 2000. Dans la revue Géocarrefour , l’historienne Annie Fourcault signait : Pour en finir avec la banlieue . En voici la conclusion : « L’analyse en terme de pathologie des banlieues ne permet pas de penser le neuf, ce qui est, on en conviendra, la tâche des sciences sociales » (voir aussi: "Banlieues, Une anthologie", Collectif, 2008). Comme en écho, sur les bidonvilles, en 2011, deux revues offrent à entendre deux voix dissonantes. Celle d’Odette Louiset, professeur de géographie à l’université de Rouen. Ses travaux sur l’espace indien font autorité. Dans le dernier numéro de L’information géographique , une revue des éditions Armand Colin, Odette Louiset vient de publier : Comment appréhender les slums indiens ? Normes sociale et scientifique. Et celle de Sarah Bartoli, doctorante en géographie à l’université Paris ouest Nanterre la Défense. Sa thèse en cours porte sur les enjeux de la résorption des bidonvilles au Maroc, où elle effectue son terrain. Dans le numéro 49 de L’Economie politique , une revue des éditions Alternatives économiques, Sarah Bartoli vient de publier : Eliminer les bidonvilles pour éliminer la pauvreté, ou les charmes pervers d’une fausse évidence.

Pour écouter l’émission, rendez-vous ici. Invitées : Sarah Bartoli, Odette Louiset.

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Part des populations urbaines et rurales selon le niveau de développement
Part des populations urbaines et rurales selon le niveau de développement
© Radio France - World urbanisation prospects, The 2007 revision population, UNFPA.

Part des populations urbaines et rurales selon le niveau de développement World urbanisation prospects, The 2007 revision population, UNFPA.©Radio France

Bidonvilles, bidonvillois, slums : définitions

Aujourd’hui, 78% de la population urbaine dans ces pays vit dans des bidonvilles. Soit, 90% des bidonvilles se situent dans les PVD (source : ONU).

Le Monde Diplomatique , que nous remercions, en propose une mise en carte. Frédéric Landy commente : l’ONU (qui énonce que 23% de la population des villes de plus de 50 000 habitants en Inde vivent dans les slums ) sous estime les chiffres de bidonvillois en Inde. Ajoutons que son rapport n’est pas complet sur la généalogie du mot « bidonville ». En fait, il y a une origine spécifique pour le mot slum, et une autre pour le mot bidonville. Si on en croit Thierry Pacquot (Dictionnaire de la ville et de l’urbain , Economica) le mot est forgé par l’anthropologue René Maunier au Maroc et dans l’Algérie des années trente. Ce dernier observait que des terrains sont squattés avec des bidons de pétrole aplatis. Les occupants étaient des ouvriers licenciés des huileries et des manufactures en raison de la crise. Dans leurs habitats de fortune, ils étaient rejoints par des ouvriers agricoles et des paysans démunis par l’effondrement des cours agricoles. Ce n’est que bien plus tard qu’on établit une équivalence entre slum et bidonville. Le strict équivalent de slum est taudis – c'est-à-dire un habitat urbain, le plus souvent dans la ville-centre, en dur, extrêmement dégradé ou devenu insalubre.

Un monde toujours plus urbain
Un monde toujours plus urbain
- ONU-Habitat, 2003

Un monde toujours plus urbain ONU-Habitat

En 2003, l’ONU publie le premier rapport comparant les bidonvilles à l’échelle mondiale. Selon la définition de l’ONU, les bidonvilles se caractérisent par « un manque d’accès à l’eau salubre, et à l’assainissement, un manque de conditions de logement durables et d’une superficie convenable, et un manque de sécurité de la tenure ». S’en suit toute une liste de critères… Etonnament, cette expertise ne met pas l’accent sur la précarité qui caractérise le quotidien du bidonvillois. Précarité matérielle du logement précarité de l’occupation du terrain, dont il peut être expulsé à tous moments – parfois avec une très grande brutalité, comme à Jakarta du temps de Suharto. Précarité de la construction de l’habitat : même si elle est patiemment durcie et solidifiée, nombreux sont les bidonvilles qui se développent sur des terrains classés inconstructibles – car très exposés aux aléas climatiques ou à la pollution industrielle. Enfin, la stigmatisation sociale caractérise les bidonvilles, quand bien même ses habitants sont numériquement majoritaires.

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© Radio France - ONU-Habitat, 2003

Le défi des bidonvilles : rapport mondial sur les établissements humains, ONU-Habitat, 2003©Radio France

Quant aux bidonvillois, s’ils ont longtemps été présentés comme des ruraux ne trouvant pas de place dans la ville, leurs trajectoires sont beaucoup plus variées. Il y a également beaucoup d’urbains qui sont amenés à décider de vivre dans les quartiers de bidonvilles. Si la majorité des bidonvillois travaille dans le secteur informel, on compte parmi eux aujourd’hui presque toutes les catégories professionnelles, du marchand ambulant à l’avocat en passant par le policier.

L’étude des bidonvilles, entre compréhension et instrumentalisation

Dans la littérature scientifique, selon l’origine et la formation des chercheurs, les auteurs mettent l’accent sur l’un ou plusieurs de ces éléments.

Dans son livre L’autre sentier, la révolution informelle dans le Tiers Monde (1986), l’économiste péruvien Hernando de Soto traite de la dimension informelle du logement comme d’un élément d’exclusion sociopolitique. A l’époque de la publication de son livre, près de 70% des logements à Lima étaient concernés par ce diagnostic. Selon une démarche empirique, l’auteur calcule le coût de la légalité de ces logements et conclut qu’il faudrait une réforme juridique profonde pour permettre l’inclusion des habitants des bidonvilles péruviens. Dans un ouvrage publié en 2001, il rajoute que les droits de propriété seraient ainsi la clé du développement. Cette analyse semble être à l’origine de nombreuses politiques volontaristes actuelles (écouter l'émission).

Histogramme : Le coût de la légalité
Histogramme : Le coût de la légalité

Histogramme : Le coût de la légalité ©Sarah Bartoli

Odette et Alain Vaguet (1994) au contraire mettent l’accent sur les différents mécanismes de participation et d’inclusion à la ville auxquels ont recours les bidonvillois indépendamment de leur identité de propriétaire ou non. Les auteurs classent les bidonvilles selon cinq catégories : les taudis, les huttes itinérantes, les quartiers de squatters, les squatters en voie de régularisation foncière, et les quartiers dits réhabilités.

A cette analyse constructive s’oppose le portrait apocalyptique dessiné par Mike Davis dans son livre « A Planet of Slums » (2005). Selon ce journaliste et activiste américain, il y aurait prolifération des bidonvilles, imputable au nouvel ordre mondial capitaliste néolibéral.

« Un monde de bidonvilles ? », Jérôme Souty, anthropologue social basé au Brésil s’interroge deux ans plus tard (2007). Selon lui, les bidonvilles sont aussi « une leçon d'architecture et d'organisation communautaire » et « une démonstration de la capacité de débrouille des plus pauvres. « Le paradigme actuel d'amélioration des bidonvilles (défendu par les instances internationales et certaines ONG) peut ainsi apparaître aussi comme une façon d'entériner son existence ». L’auteur établit sa typologie des bidonvilles selon les types de construction (baraques rudimentaires constructions en matériaux consolidés vieux bâtiments abandonnés logements improvisés sur les trottoirs).

Bidonvilles et pauvreté : effets pervers et rassurants d’une évidence trompeuse

L’adoption des Objectifs du millénaire pour le développement en 2000 a marqué le début de nouvelles campagnes d’assainissement des bidonvilles dans de nombreux pays en développement. Largement médiatisé, le dernier rapport de l’ONU sur l’état des villes africaines annonçait une réduction de 50% de la population des bidonvilles en Afrique du Nord et une amélioration des conditions de logement dans les pays d’Asie du Sud-Est.

A partir de l’étude d’un bidonville dans la ville marocaine de Salé (face à Rabat), Sarah Bartoli prend ses distances avec les « charmes pervers » d’un lien de causalité trop facilement établi entre l’élimination des bidonvilles et l’élimination de la pauvreté. Elle dénonce les illusions de politiques imposées par le pouvoir central et dont les fonctions sont normatives et de communication politique.

Photos de Sehb el Caid et de Said Hajji, Salé, Maroc
Photos de Sehb el Caid et de Said Hajji, Salé, Maroc

Photos de Sehb el Caid et de Said Hajji, Salé, Maroc ©Sarah Bartoli

Le Roi relance « la guerre aux bidonvilles » en 2001. Le programme gouvernemental « Des villes sans bidonvilles » au Maroc est lancé en 2004. Huit villes sont aujourd’hui labellisée « villes sans bidonvilles », dont Meknès. Objectif affiché : éradiquer d’ici à 2012 tous les bidonvilles des grandes villes comme Agadir, Fes, Aïn Aouda, ou Casablanca. Les habitants ont le choix : soit ils ré-emménagent sur leur terrain une fois le bidonville assainit, soit ils obtiennent un terrain pour construire ailleurs, soit ils se voient attribuer un logement social (écouter l'émission).


Selon le dernier rapport de l’ONU sur l’état des villes africaines (2010), « les structures dirigistes [en Afrique du Nord] qui ont fait la preuve de leur inefficacité en matière d’habitat ont été remplacées par des partenariats public-privé qui ont démontré leur capacité à fournir des logements adaptés aux bas revenus et aux conditions du marché, répondant ainsi aux besoins d’habitat convenable d’une population en expansion rapide ».

Selon un rapport de la Banque mondiale publié en 2006 sur l’impact social et sur la pauvreté du programme "Villes sans bidonvilles", la réussite du programme dépendrait en grande partie de la coopération active des habitants. De plus, l’accompagnement social fait largement défaut.

Le fait que certains habitants sont relogés loin de leur emploi, « l’inadéquation entre le rythme des démolitions et celui du transfert des habitants, la spéculation foncière, la corruption sont autant de freins aux opérations de renouvellement urbain » (Jeune Afrique). Enfin, sans l’accompagnement social, « « Villes sans bidonvilles » risque simplement de déplacer les problèmes d’un quartier à un autre ».

« Une Inde sans bidonvilles »

En Inde : à l’issue de sa victoire électorale, le premier ministre, Manmohan Singh, déclarait en 2009 : « Mon gouvernement va concentrer ses efforts dans la création d’une Inde sans bidonvilles d’ici à 5 ans ».

En Inde, la lutte contre la pauvreté passe également par l’éradication des bidonvilles. La date butoir : 2014. D’ici là, le nouveau gouvernement indien compte avoir cartographié tous les bidonvilles du pays. La construction de nouveaux logements se fera surtout en milieu rural. Les populations visées : « les basses castes et les populations tribales ».

Ce programme fait l’objet d’appréciations divergentes. Selon Pierre-Noël Giraud et Paula Restrepo, la politique de réhabilitation des slums à Mumbai est « une politique innovante, comparée à celles mises en oeuvre dans d’autres villes émergentes, car elle permet de financer la totalité de la reconstruction des bidonvilles par le secteur privé en mettant en place un système d’incitations par des « Droits de Développement Supplémentaires » (DDS) » (voir le diaporama sur les bidonvilles de Mumbai - photos réalisées par P. Restretop, que nous remercions ici). Selon William Cobett et Ajay Suri de la Cities Alliance, la crise financière risque de compromettre le programme.

On peut s'interroger sur cet optimisme : les statistiques officielles elle-mêmes indiquent que 55% des 13 millions d’habitants de Mumbaï (Bombay) vivent dans des slums – sur seulement 6% du territoire de la mégapole. Dharavi, le plus grand et le plus connu des bidonvilles de Mumbaï, compterait à lui seul un million d’habitants.

De nombreux habitants de Dharavi, interrogés par Rue89 lors d’un reportage perçoivent ces plans de reconstruction comme des incitations « à fuir ». De plus, les plans de relogement ne semblent pas tenir compte du nombre réel d’habitants dans les slums indiens. Les plans d’aménagement ne tiennent pas compte non plus de la vie économique et sociale dans ces communautés : "Même si les conditions de travail sont très difficiles, même s'il n'y a aucune protection des salariés, tout le monde trouve un emploi, trouve de quoi survivre avec n'importe quel type de travail. Alors que se passera-t-il si le gouvernement offre à chacun un petit appartement ? Toutes les petites usines seront rasées et le propriétaire d'un local de 80m², employant parfois jusqu'à quinze personnes, se retrouvera avec un petit appartement de 25 m²" (lire l'article).

Les réactions d’habitants incompris et malmenés rappellent les réactions de certains suite au tournage du film « Slumdog millionaire » dans un bidonville de Mumbai:


Odette Louiset attire notre attention sur un livre courageux, dissonant et à contre courant : Sluming India - A Chronicle of Slums and Their Saviours (2003). Son auteure, Gita Dewan Verma, a démissionné de l’organisme de planification urbaine qui l’employait. Pour sa part, Odette Louiset signale l’urbanisation indienne passe à côté de la réalité des slums en s’inspirant trop des « normes » européennes : « les urbanistes indiens « traduisent » les textes britanniques de planification, utilisant les mêmes références, c’est-à-dire les mêmes modèles urbains (Krishna Menon, 1997). C’est dans ce contexte que les bidonvilles sont repoussés aux marges, aux marges des normes. Pourtant, les slum dwellers vivent en ville, tout simplement eux aussi, dans la continuité sociale de l’espace, avec sa structure, ses caractéristiques. D’autres normes importent plus, qui expriment cette continuité, comme des fleurs dans les cheveux soignés des petites filles... » (lire l'article).

Les propos de Frédéric Landy sur la pauvreté, dans son Dictionnaire de l’Inde (Armand Colin, 2010), font écho à ceux d’Odette Louiset et de Sarah Bertoli : « les bidonvilles ne sont pas forcément les zones où la pauvreté est la plus forte : Dharavi abrite des classes moyennes et des activités industrielles exportatrices ».

A ces programmes de destruction/déplacement/relogement (en périphérie)/réhabilitation/spéculation, on pourrait substituer une autre démarche, qui va dans le même sens que celle de Hernando de Soto (indiquée, par exemple, par Thierry Pacquot) : celle de la reconnaissance. La reconnaissance par la puissance publique de l’occupation et de l’installation permet aux habitants d’envisager une sortie de la précarité elle favorise l’investissement dans son logement. La reconnaissance ne concerne pas que les titres de propriété ou les baux protégés. Elle passe aussi par la viabilisation des parcelles (construction des réseaux et des infrastructures de communication et d’adduction – rues et routes, eau, tout à l’égout, énergie…).

Visionner le diaporama sur les Bidonvilles de Mumbai (Photos: Paula Restrepo).