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(Re)voir "Adults in the room" de Costa-Gavras pour se rappeler à quel point l’économie est politique !

Par
Yanis Varoufakis (Christos Loulis) © kg productions
Yanis Varoufakis (Christos Loulis) © kg productions

Culture Maison. Dans son dernier long-métrage, Costa-Gavras nous plonge au cœur de la crise grecque, dans les négociations entre la Troïka et le gouvernement nouvellement élu d’Alexis Tsipras. Un thriller politique en forme de réquisitoire contre l’austérité et le fonctionnement des institutions européennes.

Vingtième film du cinéaste grec, Adults in the room est sorti la semaine dernière en VOD. Tiphaine de Rocquigny, la productrice d’Entendez-vous l’éco, vous invite à vous glisser dans les réunions sous haute tension de l’Eurogroupe. Costard (et cravate) obligatoire(s).

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Le film s’ouvre sur une mer de drapeaux envahissant les rues d’Athènes au soir des élections législatives. Nous sommes en janvier 2015 et les résultats sont sur le point de tomber dans ce pays éreinté par neuf plans d’austérité. Les chiffres apparaissent progressivement à l’écran et soudain c’est l’euphorie : le petit parti Syriza est en tête, propulsant la gauche radicale au pouvoir. Alexis Tsipras étreint celui qui deviendra son ministre des finances Yanis Varoufakis, dont le récit Conversations entre adultes (Les liens qui libèrent, 2017) a directement inspiré le scénario du film. C’est lui que l’on va suivre deux heures durant (cinq mois en réalité), des couloirs austères de la Banque centrale européenne aux réunions des ministres des finances européens, dans ses tentatives désespérées pour restructurer la dette grecque. Une dette qui atteint alors 175% du PIB.

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"There is no alternative"

Costa-Gavras dépeint un Varoufakis seul contre tous, étrillé par la presse européenne, moqué par les dirigeants des grandes institutions et contesté jusque dans son propre parti. Seule la présidente du FMI, Christine Lagarde, intercède en faveur des négociateurs grecs : « ils sont compétents, écoutez-les ». Mais rien n’y fait, pour Jeroen Dijsselbloem, le président de l’Eurogroupe, Athènes doit signer sans tarder le fameux « mémorandum of understanding » (« mémorandum d’entente »), le plan de sauvetage censé redresser l’économie grecque. Un texte qui pose deux problèmes : non seulement, le « MoU » obligerait le gouvernement grec à s’asseoir sur ses promesses de campagne, mais en plus, nombre d’économistes estiment qu’il n’est tout simplement pas tenable. L’efficacité économique de l’austérité fait débat. Dès 2013, Olivier Blanchard, économiste en chef du FMI, ne reconnaissait-il pas les risques que faisait peser la rigueur sur la croissance européenne ?

Une punition pour la Grèce

Derrière cette intransigeance des institutions, se cache un homme à l’influence considérable : Wolfgang Schäuble, le très rigoriste ministre des Finances allemand, qui refuse de payer pour la « gabegie grecque » et plaide pour un Grexit. Lors d’une rencontre informelle avec Varoufakis, il reconnait pourtant que le mémorandum est mauvais pour les Grecs. Mais pour sauver l’Europe, il en est convaincu, des sacrifices sont nécessaires. Varoufakis parle, lui, de « désastre humanitaire ». Des souffrances capturées à la volée par la caméra de Costa-Gavras : ce sont ces dizaines de panneaux « à vendre » ou « à louer » sur les devantures des magasins, ces trois cents femmes de ménage qui attendent devant le ministère des Finances d’être réembauchées, ces milliers de médecins licenciés et ces salaires amputés de moitié. La Grèce, semble-t-il, doit payer le prix fort pour avoir maquillé ses comptes publics dans le passé.

Une charge contre l’ordolibéralisme allemand

On a pu reprocher à Costa-Gavras de raconter une seule version de l’histoire et de faire de Yanis Varoufakis, personnage très clivant, le héros de cette tragédie moderne. Mais le cinéaste assume : « Je n’ai pas fait un documentaire, mais du cinéma ». Et s’il est peu aisé de démêler le réel de la fiction, cette histoire n’en est pas moins une passionnante incursion dans les arcanes des institutions européennes. C’est aussi un pamphlet contre une Europe dominée par la pensée ordolibérale allemande et son obsession pour la rigueur budgétaire. Une Europe allergique aux courants politiques qui prennent leur distance avec le libéralisme. Comme le dit l’un des personnages à Varoufakis: « Vous êtes des radicaux de gauche, ils feront tout pour vous détruire vous et l’espoir que vous incarnez ». La charge est virulente mais la critique est salutaire, puisqu’elle nous permet de pointer les défaillances démocratiques de l’Union européenne qui, on le sait, nourrissent l’europhobie. Elle nous apprend aussi que si l’austérité a été présentée comme l’unique solution à la crise de la dette, d’autres scénarios économiques existent, dont beaucoup - il faut l’espérer - n’ont pas encore été écrits.

© kg productions
© kg productions

Et si vous n’êtes toujours pas convaincus, voilà trois raisons supplémentaires de regarder Adults in the room, dont le titre provient d’une phrase de Christine Lagarde, prononcée face aux ministres des finances de la zone euro : "nous avons besoin d’adultes dans cette pièce" :

Pour l’incroyable sens de la dramaturgie de Costa-Gavras qui réussit à nous livrer une leçon d’économie en nous tenant sans cesse en haleine. 

Pour la bande originale composée par Alexandre Desplat (dont la mère est grecque) et jouée par des musiciens traditionnels grecs.

Pour l’étrange ballet final qui réunit Alexis Tsipras, Angela Merkel et d’autres chefs d’Etat dans les couloirs menaçants du Conseil européen, à la veille de la capitulation de la Grèce.

  • Adults in the room de Costa-Gavras, disponible en VOD

À réécouter : Costa-Gavras : le totalitarisme et la liberté

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