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(Re)voir "La Dame du vendredi" : frénétique, moderne… et gratuit !

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"His Girl Friday" de Howard Hawks
"His Girl Friday" de Howard Hawks
© Getty - George Rinhart

Culture Maison. Des chefs-d’œuvre du cinéma, chez vous, gratuitement et sans frauder ? Archive, l’organisation américaine qui met à disposition de très nombreuses œuvres libres sur Internet, recèle plus de 6 500 films tombés dans le domaine public, dont l’indépassable "Dame du vendredi" d’Howard Hawks.

Peu de gens le savent, nombre de grands classiques de l’histoire du cinéma sont disponibles, gratuitement et légalement, sur Internet, et la plupart sont sur Archive, la grande bibliothèque en accès libre du web.  Comment s’y retrouver ? Antoine Guillot, producteur de l’émission Plan Large sur France Culture, vous guide dans l’île aux trésors.

C’est une particularité du système juridique américain : contrairement au droit d’auteur tel qu’on le pratique en France, le copyright ne protège une œuvre que si la notive © y est dûment apposée. Une simple bévue, et elle tombe alors à jamais dans le domaine public. Parmi les plus célèbres, celle de l’oubli du dépôt de copyright quand Night of the Flesh Eaters, titre de travail, fut renommé Night of the Living Dead.
De fait, le film de George A. Romero, fondateur de l’horreur moderne, est un des plus visionnés sur le site, parmi une pléthore de séries B plus ou moins Z, comme la réjouissante Petite boutique des horreurs de Roger Corman, ou le fameux « pire film de tous les temps » : Plan 9 From Outer Space, devenu mythique depuis que Tim Burton a consacré un film à son fantasque auteur, Ed Wood.  

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Toutes les 30 premières années du cinéma, ou presque

Mais la fréquentation assidue d’Archive n’est pas réservée aux geeks épris de cinéma bis. Car à moins qu’ils n’aient fait l’objet d’une restauration, ou d’une nouvelle musique sous copyright, TOUS les films sortis avant le 1er janvier 1923 sont tombés dans le domaine public aux Etats-Unis.
On vous laisse imaginer la masse : toutes les 30 premières années du cinéma américain, ou presque ! Plus étonnant encore, nombre de classiques du cinéma sonore sont aussi libres de droit, et pas des moindres : Sabotage et Une femme disparaît d’Alfred Hitchcock, L’Homme de la rue de Frank Capra et ses films patriotiques de guerre de la série Why We Fight, mais encore Metropolis et M. le Maudit de Fritz Lang, et quasiment tout Eisenstein

S’il n’en restait qu’un, ce serait celle-là

Dans cette salle du trésor dont la richesse infinie peut effrayer, n’hésitez pas à musarder.
Nous, on est tombé sur un joyau, La Dame du vendredi, d’Howard Hawks.
Pierre de touche de la screwball comedy et classique de la comédie du remariage, La Dame du vendredi (His Girl Friday, en VO), est sans doute la comédie la plus frénétique de toute l’histoire du cinéma. Elle met en scène un directeur de journal et son ex-femme, et collaboratrice au journal, qui comme le genre le veut vont passer tout le film à se houspiller et se taper dessus pour mieux retomber dans les bras l’un de l’autre à la fin du film.
Pardon pour le divulgâchis, mais on sait bien que c’est la logique du genre, comme l’écrivait le théoricien du genre, le philosophe Stanley Cavell : 

Si l’homme et la femme se battent, on sait qu’ils s’aiment. Plus ils se battent, plus ils s’aiment.

Plus vite !

Le directeur, le sans scrupule Walter Burns, c’est le génie burlesque, l’élégantissime Cary Grant, comédien emblématique, s’il en est, de la screwball comedy, ici plus auto-ironique que jamais. Et face à lui, idée géniale d’Howard Hawks pour cette adaptation de la célèbre pièce de Ben Hecht The Front Page (que Billy Wilder transposera à son tour à l’écran en 1974 avec Spéciale première) : il change le sexe de son antagoniste et en fait une femme, et pas n’importe laquelle, Rosalind Russell, qu’on surnommait à Hollywood la « fast talking lady », la dame qui parle vite. Et c’est précisément cette vitesse qu’Hawks recherche, quitte à ce que le spectateur sorte du film aussi ravi qu’éreinté : il donne comme consigne, à chaque prise, d’aller toujours plus vite, et fait preuve, comme toujours chez lui, d’innovation technique, en plaçant des micros partout sur le plateau, afin qu’on ne perde pas une ligne des brillantes réparties que ce couple hors norme s’envoie à la figure.

Hawks, le plus moderne des classiques

Mais si le match est équilibré, c’est que Rosalind Russell a exigé de faire réécrire tous ses dialogues, pour rééquilibrer son personnage face à Cary Grant. De quoi réjouir Howard Hawks, qui traite toujours sur un pied d’égalité ses personnages féminins, des femmes fortes, autonomes, qui exercent des métiers d’homme tout en gardant leur féminité et ne s’en laissent pas conter par le sexe dit fort. Même si le qualifier de féministe l’aurait sans doute bien fait rire, car chez lui il s’agit avant tout, fut-ce pour nous faire rire, de montrer l’humain dans toute sa complexité : faillible et fort, vil et noble, et toujours surprenant. Et c’est là l’immense modernité de cette, par ailleurs, charge féroce contre le manque de scrupules de la presse.

À vous de jouer !

Une dernière précision, concernant Archive : les films sont généralement en anglais non sous-titrés (l’occasion de parfaire sa maîtrise de la langue de Shakespeare), et les copies, téléchargées sur le site par les internautes, de qualité variable. Mais ça rappellera des souvenirs à ceux qui hantaient les salles de répertoire avant l’ère de la restauration numérique, et en cherchant un peu, on en trouve d’excellentes !

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