Réchauffement démocratique. Avec Rebecca Willis, Laurence Tubiana, Antoine Ardy…

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Réchauffement démocratique. Avec Rebecca Willis, Laurence Tubiana, Antoine Ardy…

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Réchauffement démocratique.
Réchauffement démocratique.
© Getty - Crédits : Philippe Lissac / Godong / Stone

La Revue de presse des idées. La Convention citoyenne sur le climat représente l’espoir d’une autre manière de faire de la politique sur un sujet primordial, celui du réchauffement climatique. Cette initiative est-elle à même de réchauffer la démocratie et de refroidir le climat ?

Allons-nous assister à un double renouveau : celui de la démocratie et celui de la politique écologique ? Tout dépend des suites qui seront données par l’exécutif à la Convention citoyenne pour le climat, et dont les propositions ont été remises dimanche à la ministre de l’écologie et des transports, Élisabeth Borne. Pour l’éditorialiste aux Echos Lucie Robequain, "cette idée de consulter 150 citoyens tirés au sort - mais représentatifs de la diversité française - est à la fois très moderne et vieille comme le monde. Le philosophe Aristote la considérait comme le summum de la démocratie puisqu'elle laisse la chance à chaque citoyen d'être à la fois gouvernant et gouverné".

Mais, prévient-elle, il ne faut pas attendre trop de cet exercice pour autant. "Les propositions votées ce week-end relèvent, pour beaucoup, d'un inventaire à la Prévert. Le fait d'avoir mis de côté la mesure la plus structurelle et la plus explosive - la taxe carbone - montre toutes les limites de l'exercice, même si on ne peut pas demander à 150 français d'avoir le courage politique que l'on attend de la représentation nationale. Après tout, ce n'est pas leur rôle".

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Selon la chercheuse en politique environnementale Rebecca Willis, qui s’exprime dans Libération, "il faut revenir à une idée de base de la politique : le contrat social. Il existe un accord tacite entre les gouvernants et les gouvernés, selon lequel les citoyens doivent être d’accord pour être gouvernés, et les gouvernants doivent prendre des décisions dans l’intérêt des citoyens. C’est le deal. Parfois, certains écologistes oublient le contrat social, et se contentent de penser : «Voilà ce qu’il faut faire, j’espère que les gens ne remarqueront pas qu’on le fait.» Ce n’est pas une manière correcte de procéder : il vaut mieux avoir une discussion avec eux, être très clair sur les faits scientifiques, et décider collectivement des actions à prendre".

Des citoyens matures

Dans Libération, la coprésidente du comité de gouvernance de la Convention, Laurence Tubiana, salue le travail effectué par les personnes tirées au sort : "contrairement aux experts, ces citoyens pensent la transition de façon globale, sans séparer, par exemple, l’alimentation de l’énergie, des transports, etc. Je peux affirmer qu’ils ont travaillé plus que beaucoup de responsables politiques !".

Pour elle, la Convention est également allée plus loin que la classe politique dans ses propositions : "ils sont prêts à revisiter des modèles de pensée que je croyais tabous, comme celui de la maison individuelle avec petit jardin ou de l’usage de la voiture individuelle. C’est très étonnant par rapport à la vision générale de la société. Autre prise de position marquante : pour contrer l’artificialisation des sols, ils proposent d’arrêter l’étalement urbain, les constructions de nouvelles grandes surfaces et lotissements, et appellent à la réhabilitation des villages. On aurait pu penser qu’ils tenaient à leur hypermarché. Pas du tout".

Reste au gouvernement à prendre en compte les propositions afin qu’elles soient suivies d’effets : "je participe au Haut Conseil pour le climat et, jusqu’ici, on n’a pas vraiment donné un satisfecit au gouvernement… On ne peut pas dire que le tournant de la transition ait été pris. Il faut agir maintenant. Les citoyens s’organisent mais j’insiste sur la responsabilité du gouvernement".

Mais tout le monde n’est pas aussi amène dans ses commentaires sur la Convention. Ainsi, dans Le Figaro, Jean-Eric Schoettl et Pierre Steinmetz, deux anciens du Conseil constitutionnel, s’interrogent : "qui doit exprimer la volonté générale dans la démocratie 2.0? Tout le monde, semble-t-il, selon le commentaire dominant, sauf celui qui a été élu au suffrage universel à cette fin. L’élu, suspect d’indifférence, de connivence et d’improbité, est récusé au profit de l’expert, du juge, du militant et, désormais, du citoyen tiré au sort, apparu en majesté lors de la Convention citoyenne pour le climat".

Quels mots employer pour parler du climat ?

Ces 150 citoyens ont été amenés à réfléchir durant neuf mois sur les questions environnementales, ce qui leur a donné une certaine expertise. Mais comment communiquer à l’échelle de toute la population afin d’éviter, autant que possible, la catastrophe climatique ? Dans Esprit, l’enseignant à Sciences Po et co-créateur d’un podcast écologique Antoine Ardy s’interroge en particulier sur les expression qu’il faudrait utiliser : "faut-il faire appel à la menace de la catastrophe pour légitimer l’urgence et mobiliser les partisans de la transition ? Avec quel langage, quels arguments, quels outils ? Comment avoir un discours qui soit à la fois ancré et global, combatif et juste ?".

Selon lui, il faudrait d’abord abandonner certaines expressions comme le "_« _changement climatique », puisque le changement peut être passif, doux, volontaire, salutaire". Mais aussi le terme de "_« _crise _», qui évoque à tort un retour en arrière ; et toutes les déclinaisons de la « _guerre », imparfaites car beaucoup d’entre nous vivent une « drôle de guerre »”" Il faut donc trouver de nouvelles façons de parler du phénomène. Bruno Latour évoque "les migrants de l’intérieur" qui subissent "le drame de se voir quittés par leur pays".

Le terme d’urgence n’est pas forcément efficient non plus, selon lui : "l’urgence peut ainsi devenir un nom aimable pour congédier la démocratie et toutes formes de débats et de désaccords ou imposer des choix de géo-ingénierie présentés comme inévitables par les acteurs privés qui en détiennent les brevets".

En conclusion, Antoine Ardy appelle à ne pas se contenter de slogans, mais à "multiplier les formes d’expression et d’intervention, les plus travaillées comme le plus spontanées, pour appréhender ce que nous vivons".

Effet colibri

Stéphane Foucart, dans Le Monde appelle, lui aussi, à ne pas se tromper sur le discours à tenir pour lutter contre le réchauffement. Il conseille d’éviter "l’effet colibri", en référence à cette fable d’un oiseau qui luttait contre un incendie en transportant quelques gouttes d’eau dans son bec, car chacun "doit faire sa part", même si c’est un petit rien.

Or, note l’éditorialiste, le colibri meurt à la fin de la fable, ce qui lui fait dire que notre avenir climatique ne peut pas seulement reposer sur de bonnes pratiques individuelles, et qu’il ne suffit pas de culpabiliser les comportements pour avancer : "un grand nombre de nos contemporains ont le sentiment de « faire leur part » en triant leurs déchets, en limitant leur consommation de plastique ou en enfourchant leur bicyclette de temps à autre. Tout cela est peut-être louable, mais nous place collectivement très loin du compte". Or, "le changement climatique tient pour beaucoup au fonctionnement des grandes structures qui forment le socle de l’économie mondiale", comme le montre le fait que la mise à l’arrêt des particuliers au plus fort du confinement a seulement permis de faire revenir le niveau des émissions de CO2 à leur niveau de 2006.

Résultats contre-intuitifs

Par exemple, le comportement individuel qui consiste à utiliser les transports en commun n’est pas aussi vertueux qu’on le pense dans tous les cas, selon Frédéric Héran, économiste et urbaniste à l’université de Lille qui s’exprime dans The Conversation. Il explique pourquoi au sujet de la gratuité des bus dans certaines agglomérations. "Un bus thermique n’est, en fait, pas très écologique. C’est un véhicule assez lourd (12 tonnes à vide pour un bus standard), qui n’est rempli qu’aux heures de pointe et près des lieux générateurs de trafic. Si bien que son taux d’occupation moyen est assez faible ( 10 voyageurs par bus en moyenne dans les villes de 150 000 à 250 000 habitants). Résultat, selon l’Ademe, les émissions de CO2 d’un bus en province ne sont inférieures que de 36 % par personne transportée à celles des voitures particulières en milieu urbain".

L’économiste prend l’exemple de la ville de Dunkerque, qui a généralisé la gratuité dans son réseau de bus. Résultat : les Dunkerquois ont davantage choisi ce moyen de transport, mais ce sont davantage les cyclistes que les automobilistes qui sont venus grossir le nombre de passagers...  Ainsi "en empruntant les bus, les anciens piétons et cyclistes qui étaient auparavant très vertueux contribuent désormais à la pollution urbaine et à la détérioration du climat".

Il faudrait donc, estime François Héran, aller plus loin dans les politiques de transport : "il faut avoir le courage de s’engager dans une politique de déplacements urbains cohérente et dynamique, d’inciter et de contraindre, d’associer au développement des modes alternatifs à l’automobile des mesures de modération de la circulation".

L’étape qui suit la Convention citoyenne sur le climat est maintenant hautement politique : que va-t-il advenir de ces recommandations ? On en saura davantage début juillet, lors de la prise de parole du Président de la République, sur le changement qui aura eu lieu (ou pas) dans la démocratie française. 

De cause à effets, le magazine de l'environnement
58 min

Par Matthieu Garrigou-Lagrange, Didier Pinaud et l'équipe de la Compagnie des Œuvres