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Recherche : faut-il faire cavalier seul pour faire carrière ?

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Dans la piscine du paquebot Normandie, Johnny Weissmuller, triple médaillé d'or seul ET en relais aux JO à Paris en 1924
Dans la piscine du paquebot Normandie, Johnny Weissmuller, triple médaillé d'or seul ET en relais aux JO à Paris en 1924
© AFP - Archives

Si la sociologie est un sport de combat, bien des chercheurs en sciences sociales s'exécutent aujourd'hui en solitaire. Trop coûteux, le travail collectif à l'heure où l'évaluation se tend autour de critères plus quantitatifs que jamais ? Retour sur des exemples illustres... et quelques contrepieds.

Chez Darwin, le chercheur (pardon, le chasseur) oeuvre-t-il en meute pour survivre en milieu hostile, ou plutôt pro domo, tel un loup solitaire qui se serait fait à l’idée de croquer pour ne pas se faire croquer ? Alors que le président du CNRS Antoine Petit a scandalisé le monde académique en appelant de ses voeux, dans Les Echos fin novembre, une recherche qui s’assumerait “plus inégalitaire” et “darwinienne”, les chercheurs font face à des injonctions contradictoires : 

  • d’un côté, ils dépendent de financements qui prisent aujourd’hui des projets collectifs, voire qui en font un critère - en 2013, dans son livre Classes préparatoires. La fabrique d'une jeunesse dominante (paru à La Découverte), la sociologue Muriel Darmon écrivait ainsi : "Il m’a été impossible de trouver pour cette recherche un financement officiel qui ne m’obligeait pas à renoncer à sa dynamique artisanale et individuelle, à m’associer à une équipe de dix chercheurs et autant de disciplines différentes."
  • de l’autre, ils sont, davantage qu’hier, recrutés, évalués, promus ou valorisés essentiellement en fonction de leur seule trajectoire individuelle, que l’institution mesure désormais à coups de variables plus quantitatives que jamais.

Ainsi, le critère de ce qu’on appelle “l’indice bibliométrique” (c’est-à-dire, le nombre de publications, mais aussi de citations par d’autres chercheurs) a pris un poids inédit ces dix dernières années dans le monde de la recherche. “Publier ou périr” (qui voyage plus souvent en anglais : “Publish or perish”), en dopant à chaque fois la visibilité de son nom, est ainsi devenu une des conditions de la carrière des chercheurs, là où certains de leurs aînés (pas tous) avaient pu se faire plus rares en termes de publication, sans toujours avoir à en souffrir en termes de reconnaissance ou de carrière.

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Or cette dynamique a une conséquence immédiate sur la manière dont la recherche se fait : alors que les collectifs de recherche étaient monnaie courante chez ces chercheurs de la génération précédente qui ont aujourd’hui dépassé la soixantaine, ils posent des dilemmes aux plus jeunes. Il y a de nombreuses manières d’être un chercheur collectif, et même d’être un collectif de chercheurs : enquêter à plusieurs, publier sous un seul et même nom, voire éditer ou publier ses collègues pour asseoir une vision, un propos, une démonstration, ou… une façon de chercher. Trois livres de nature et de facture très différentes sont sortis tout au long de cette année 2019, qui permettent de raconter dans le temps cette tension dans les sciences humaines et sociales autour de la recherche collective et des collectifs de chercheurs (ce qui n’est pas forcément la même chose) :

  • Rencontres avec Michel Offerlé, un abécédaire (paru aux Editions du Croquant) offert par ses anciens doctorants et de proches chercheurs au sociologue Michel Offerlé au moment de son départ à la retraite
  • Le Temps d’écouter, Enquêtes sur les métamorphoses de la classe ouvrière (paru en septembre 2019 chez Raison d’Agir), qui sédimente dans un livre sans équivalent de plus de 500 pages sous la plume de Michel Pialoux de nombreux textes, articles et contributions variées que le sociologue discret avait laissés inédits ou publié de façon éparse tout au long de sa carrière entre 1970 et 2000, sans nécessairement asseoir leur postérité lui qui n’avait pas même publié les travaux issus de sa thèse
  • La Ville vue d’en bas, Travail et production de l’espace populaire (sorti au même moment aux éditions Amsterdam), signé d’un collectif de chercheurs, sociologues en grande majorité, baptisé “Rosa Bonheur", et consacré à la vie quotidienne des strates les plus démunies des classes populaires dans des quartiers étrillés par la désindustrialisation, à Roubaix.

Une oeuvre "par et pour les collectifs"

Dans les bases informatiques à la catégorie “auteur”, les Rencontres avec Michel Offerlé sont signées “Collectif”, et pour cause : ils et elles sont 71 à avoir signé une des notices de cet abécédaire dont Michel Offerlé, dans le petit mot qu’il transmettait aux journalistes à sa sortie, parlait comme d’un “témoignage collectif sur une des manières possibles de pratiquer le métier d’enseignant-chercheur en sciences sociales”. Il aurait pu dire : “un témoignage collectif sur une manière collective de faire de la recherche”, car la dimension collective irrigue de très nombreuses contributions de ce livre tant l’entreprise Offerlé fut une aventure collective.

Pas tant parce qu’elle se serait forcément matérialisée sous forme de collectifs de plume, même s’il y en eut. Mais plutôt parce qu’on y découvre une vision de la recherche qui s’élabore au pluriel, et autant de discussions épistémologiques, méthodologiques, qui y contribuent. Par exemple au tamis d’un séminaire de recherche (un samedi par mois, journée complète, pendant 22 ans jusqu’à une ultime séance en 2015), de la direction de très nombreux doctorants (François Buton a recensé 56 thèses dirigées par Offerlé entre 1994 et 2017) ou à travers l’aventure pluridisciplinaire de la revue Genèses, domiciliée chez lui. “Un réseau”, “une mafia parmi les derniers vestiges du mandarinat, grinçaient plutôt ses ennemis, sourit Hélène Michel, qui fut sa doctorante et qui a copiloté l’ouvrage choral. A la lettre C comme “collectif”, la chercheuse écrit qu’au fond, Michel Offerlé a oeuvré "par et pour des collectifs” - et c’est d’ailleurs pour un riche projet collectif publié sous son nom, Patrons en France (La Découverte, 2017), qu’il était invité le 16 décembre 2017 dans l’émission “La Suite dans les idées” sur France Culture

En savoir plus : Patrons sur mesure
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Un peu plus loin dans le même abécédaire, la politiste Johanna Siméant-Germanos souligne à son tour à la lettre M comme “métier” que Michel Offerlé lui semblait  “tenir les trois aspects du métier d’enseignant chercheur qui l’apparente à un triathlon : recherche, enseignement, tâches collectives”. “Un engagement collectif”, même, alors même, précise-t-elle, que cette facette n’est “pas la plus visible ni la plus valorisée du métier d’enseignant chercheur”.

Pas la plus valorisée ? Ce temps et cette énergie dont il est question ici sont pour une grande part informels, invisibles même. Hormis la direction de thèse, ces tâches largement souterraines n’entrent qu’à peine dans les radars de l’évaluation d’un chercheur. Parfois, jouer collectif peut même carrément en coûter - en visibilité, en notoriété. Même lorsqu’un chercheur est pleinement reconnu, légitime pour son travail, il peut en effet faire les frais d’une signature collective. 

Injustice alphabétique

Dans la pratique, il est d’usage de placer les noms dans l’ordre alphabétique lorsqu’un livre compte plusieurs auteurs (sauf si l’un d’entre eux se positionne en “directeur d’ouvrage”). Mais dans les bibliographies ou les listing d’ouvrages, il est aussi d’usage de contracter la liste de ces signatures qui peut parfois s’avérer longue : au-delà de trois ou quatre, c’est alors le premier nom suivi de “et al.” qu’on indique ("et les autres", en latin). “Une injustice alphabétique”, écrit Stéphane Beaud dans la postface qu’il signe dans l’ouvrage de Michel Pialoux. L’intéressé, qui a 80 ans et qui fut un chercheur à la fois important et modeste, ne l’évoque à aucun moment, lui qui était l’invité de Sylvain Bourmeau dans “La Suite dans les idées" le 28 septembre 2019 aux côtés du sociologue Paul Pasquali, qui a dirigé l’édition du Temps d'écouter.

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Beaud, qui fut d’abord son élève (en DEA puis en thèse) avant d’être son co-auteur écrit, bien sûr, ce qu’il doit à son aîné de vingt ans en termes de méthode et d’ouverture au terrain à partir du moment où Michel Pialoux lui a proposé de le rejoindre, en 1988, à Sochaux. C’est-à-dire, là où il avait commencé à travailler auprès (et avec) des ouvriers de chez Peugeot cinq ans plus tôt, et entrepris un travail important sur la classe ouvrière.

C’est depuis ce terrain-là que Michel Pialoux tiendra par exemple une fameuse “Chronique Peugeot” dans la revue de Pierre Bourdieu, Actes de la recherche en sciences sociales, dans les années 80. Et c’est lui encore qui mènera plusieurs entretiens importants parmi ceux qui structurent le grand classique La Misère du monde, ouvrage collectif (justement), dirigé par Pierre Bourdieu et paru en 1993 au Seuil. Mais Stéphane Beaud, quitte à parler à la troisième personne, écrit aussi ceci :

Si l’on retrace à gros traits l’histoire de la réception des travaux de Michel Pialoux dans la sociologie français et dans l’espace public, on peut considérer que son oeuvre personnelle - antérieure aux années 1990 - a été largement recouverte par la parution chez Fayard, en 1999, de Retour sur la condition ouvrière, livre que nous avons écrit et signé ensemble. Ou, pour le dire autrement, il semble que “Pialoux” a été grandement occulté au profit de “Beaud et Pialoux”.

Rassemblant des articles classiques et des textes inédits, le présent recueil présente justement l’intérêt de faire en quelque sorte découvrir au lecteur un Pialoux d’avant “Beaud et Pialoux”. Il constitue même, à mes yeux, une forte et légitime réparation de cette injustice alphabétique.

On peut se demander ce que le fait que certains textes n’aient pas pris une ride peut devoir à une parole rare. Mais, au delà, ce décalage entre reconnaissance et notoriété dit quelque chose des entreprises académiques collectives. Ainsi, il peut en coûter au chercheur de publier à plusieurs. Bien sûr, quelqu'un comme Bernard Pudal, un sociologue spécialiste du Parti communiste et dix ans plus jeune que Michel Pialoux, ne semble guère avoir pâti en visibilité ou en carrière du fait de travailler collectif, lui qui a souvent publié à plusieurs.

Le coût des autres

Mais aujourd’hui encore davantage qu’hier, publier en son nom est crucial dans une carrière académique. Aussi choisir une signature collective revient à poser un acte important - et encore plus important qu’il s’agit d’un pseudo collectif inventé de toutes pièces. C’est ce qu’explique le collectif Rosa Bonheur dans la lumineuse “annexe méthodologique” publié à la fin de La Ville vue d’en bas. Un texte aussi simple qu’important pour prendre la mesure de quoi il retourne quand on s’efface derrière un pseudo choral. 

Car derrière “Rosa Bonheur”, on trouve cinq sociologues de l’Université de Lille (Anne Bory, José-Angel Calderón, Blandine Mortain, Juliette Verdière et Cécile Vignal) et un maître de conférence en urbanisme (Yoan Miot), à qui il faut ajouter une poignée d’autres chercheurs qui ont participé ponctuellement à l’enquête entre 2010 à 2015, souvent des doctorants ou post-doctorants. 

Dans leur texte, les auteurs ont voulu raconter ce que pouvait devoir à la dimension collective cette enquête dense qui touchait un objet qui souvent semble échapper à l’analyse (la vie quotidienne des pauvres, et la part considérable du travail dans la vie de ceux qu’on nomme un peu vite “inactifs”). D’abord parce qu’ils ont nourri leur objet de leurs spécialités complémentaires, voire d’un croisement entre plusieurs disciplines. Mais aussi concrètement, au ras du terrain : la plupart des longues et minutieuses observations de terrain se sont faites en binôme, et les auteurs écrivent en quoi ça a permis d’amortir, à coups de débrieffings à chaud, l’extrême pauvreté qu’ils se prenaient de plein de fouet et une misère qui peut ne pas traverser sans états d’âme un chercheur sur son terrain. Et puis le propos, l’analyse et sa portée théorique se sont aussi échafaudés collectivement, via un blog collectif mais fermé qui leur a finalement servi de cahier de brouillon collectif - chronophage, mais essentiel pour élaborer leur propos, résument les auteurs qui n’esquivent pas la part politique de leur démarche :

Nous avons conçu cette recherche comme un projet de résistance politique à l’individualisation des modes de recherche et d’évaluation. Au printemps 2010, nous vivions et observions, dans le milieu universitaire, les logiques de casse des collectifs de travail analysés sociologiquement dans bien des univers professionnels. La décision de communiquer et publier en nom collectif, au-delà du choix même du nom qui relève de l’anecdote, participe pleinement de cette dimension politique.

Cette ambition de prendre à revers l’organisation matérielle du monde de la recherche telle qu’elle s’installait avec ses préférences affichées pour le cavalier seul, est loin d’être neutre. A la même époque précisément, un autre travail collectif se façonnait, qui avait d’abord commencé à s’arrimer sur les flancs d’un DEA sous le double patronage de l’EHESS et de l’Ecole normale supérieure : c’était le “projet Ruptures”, qui fit pendant plusieurs années l’objet d’un atelier de recherche collective ouvert aux étudiants et piloté par de jeunes chercheurs et chercheuses.

Clivages et grands bonheurs

Là aussi, il existe un texte accessible, dense et précis, qui permet au béotien de pénétrer comme on en a rarement l’occasion dans les coulisses de la recherche en train de s’élaborer. Pour, aussitôt, prendre la mesure de la tension qu’implique un travail intrinsèquement, fondamentalement collectif : un article réflexif qui revenait sur ses différentes étapes jusqu’à la publication d’un livre (Au Tribunal des couples. Enquête sur des affaires familiales, paru chez Odile Jacob en 2013), a été publié par la revue Ethnographiques en 2016.

Les auteurs de l’article, comme du livre, signent : “Collectif Onze”. “Onze” comme les onze chercheurs et chercheuses qui ont finalement porté la recherche de bout et bout jusqu’à produire un ouvrage (Céline Bessière, Emilie Biland, Benoît Coquard, Aurélie Fillod - Chabaud, Sibylle Gollac, Wilfried Lignier, Muriel Mille, Julie Minoc, Samuel Neuberg, Sabrina Nouiri-Mangold et Hélène Steinmetz). Mais au total, ce sont jusqu’à 47 chercheurs et chercheuses qui seront de l’aventure, avec autant d’hommes que de femmes au début, mais pas loin du triple de signatures féminines à la fin : la majorité des hommes chercheurs ont quitté le projet avant l’écriture. Au total, l’enquête sur trois ans auprès de quatre tribunaux de grande instance  représente 330 audiences observées, 500 dossiers judiciaires passés au crible et une trentaine d’entretiens menés auprès de juges aux affaires familiales.

Dans cet article de 2016 publié sur la revue en ligne Ethnographiques on lit une certaine gourmandise à dire l’enthousiasme d’une recherche à plusieurs. On lit aussi les ressorts de l’enquête, quand sur le terrain les observations d’audience et les entretiens se faisaient en tandem pour enrichir et confronter les angles de vue, décuplés par un travail statistique d’une échelle que seul le nombre rendait possible. Mais on découvre aussi, explicites, les clivages entre chercheurs, de l’étudiant en maîtrise qui découvre la recherche, aux normaliens déjà docteurs qui sont à la fois plus aguerris à la recherche et davantage rompus aux codes du giron académique. Et on remarque que les auteurs interrogeaient aussi déjà, comme le feront les Rosa Bonheur trois ans plus tard, la signature collective et ses incidences dans le monde de la recherche :

Que faire lorsqu’un comité de sélection exige l’envoi des seules publications signées individuellement ou lorsqu’une section du CNU [le Conseil national des universités NDLR] dit les privilégier en vue de la qualification ? 

Et puis, plus loin :

Au moment de la publication du livre, nous nous sommes rendu compte que notre démarche collective n’allait pas de soi dans les espaces de diffusion de la recherche.

Car une fois le livre publié, le Collectif Onze estime avoir plutôt réussi à imposer ses conditions aux médias qui les sollicitaient pour des interviews : venir à deux et faire tourner au micro les tout jeunes chercheurs autant que ceux qui avaient déjà une visibilité -  “à prendre ou à laisser” (comme le 30 janvier 2014 lorsque “Le Bien commun” sur France culture conviant Céline Bessière et Wilfried Lignier, membres du collectif… mais apparemment pas le 14 janvier 2014 au “Grain à Moudre”, où, format de l’émission oblige, c’est Hélène Steinmetz seule qui venait éclairer le divorce:

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En revanche dans le monde académique, où ils avaient finalement davantage à perdre (ou à gagner), imposer la condition d’un collectif sans star ou figure de proue s’est souvent révélé plus laborieux.