Réédition de Mein Kampf : un succès de librairie ?

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Réédition de Mein Kampf : un succès de librairie ?

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La réédition de Mein Kampf est un phénomène d'édition en Allemagne
La réédition de Mein Kampf est un phénomène d'édition en Allemagne
© Maxppp - Matthias Balk/dpa/picture-alliance

Avec 85 000 exemplaires vendus depuis sa réédition scientifique, le livre d'Adolf Hitler dont les droits sont tombés dans le domaine public en janvier 2016 est un succès en Allemagne. D'après l'Institut d'histoire contemporaine qui le publie, l'ouvrage de 2000 pages intéresse surtout des historiens.

L'Institut d'histoire contemporaine (IfZ) de Munich est le premier surpris de ce succès. Le Mein Kampf qu'il avait d'abord tiré à 4 000 exemplaires en est à sa sixième édition en un an !

L'ouvrage édité en deux tomes avec 3500 notes explicatives, et pour 60 euros, a fait intervenir les plus grands spécialistes de l'histoire du nazisme. En Allemagne, où le parti populiste de droite "Alternative pour l'Allemagne" connaît un essor sans précédent, la réédition certes controversée de Mein Kampf a été saluée par nombres d’intellectuels avec avec cette justification reprise par l'éditeur :

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Le débat sur la vision du monde d'Hitler et son approche de la propagande a permis de traiter des causes et conséquences des idéologies totalitaires à une époque où l'autoritarisme et les idées d'extrême droite gagnent du terrain.

Andreas Wirsching, directeur d'Ifz

Comment expliquer le succès de "Mein Kampf" en Allemagne depuis un an ? Correspondance depuis Berlin de Cyril Sauvageot.

1 min

"J'ai bien peur que beaucoup de gens n'acquièrent cet ouvrage que pour la possession d'une forme de talisman démoniaque !"

En France, en revanche, la réédition de Mein Kampf prévue chez Fayard en 2018 est loin de faire l'unanimité. Certains y voient une opportunité juridique et commerciale plus qu'un véritable intérêt scientifique. Peur de voir le livre mettre de l'eau au moulin des idées nauséabondes d'extrême droite; peur surtout de réduire le nazisme à l'hitlérisme et de faire reculer les progrès historiographiques sur le sujet.

Écoutez un débat de la Grande table d'octobre 2015 : "Faut-il republier les textes antisémites du XXe siècle ?"

Professeur d'histoire contemporaine à l'université de La Sorbonne Paris IV, Johann Chapoutot est l'un des détracteurs de cette réédition :

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C'est une forme de régression historiographique puisque l'on a montré depuis des décennies déjà que Hitler n'était ni central ni fondamental dans l'élaboration de la vision du monde nazi. Parce que l'élaboration de ce que les nazis eux-mêmes appellent la vision du monde nazi est le fait de milliers de plumes : hauts-fonctionnaires, juristes, professeurs d'université, journalistes, scientifiques de tous ordres, idéologues divers. D'un point de vue idéologique, Mein Kampf n'a aucune originalité puisque l'ouvrage puise à toutes les sources idéologiques disponibles de l'époque, dont il constitue une sorte de synthèse, un pot-pourri.

A écouter aussi : Faut-il republier Mein Kampf ? (Revue de presse culturelle d'Antoine Guillot)

Succès d'édition ou de lecture ?

Lors de sa parution dans les années 1920, il a été très peu lu. Paradoxalement, en France, c'est à la fois la LICA (ancien nom de la LICRA), fondée en 1928, et l'Action Française de Charles Maurras qui ont financé la traduction intégrale du texte. Contre l'avis d'Adolf Hitler qui ne souhaitait pas que ses projets de conquêtes soient dévoilés au grand public et qui poursuivra la maison d'édition française. C'est cette alliance entre extrême gauche et extrême droite qui a permis d'éditer Mein Kampf. A l'époque, une enveloppe de 50 000 francs avait été versée aux éditions fascistes Sorlot pour publier et distribuer le livre d'Hitler à tous les députés, haut fonctionnaires, universitaires français afin que nul n'ignore son programme. Seulement, le livre a alors été massivement remisé comme un calendrier, sans même être ouvert ! Distribué à 12 millions et demi d'exemplaires dans toute l'Allemagne à la fin du IIIe Reich, Mein Kampf reste donc peut-être un succès d'édition, mais certainement pas un succès de lecture !

© Radio France - Eric Chaverou