Réforme de la SNCF : l'ombre de 1995

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Réforme de la SNCF : l'ombre de 1995

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Mobilisation en décembre 1995 contre le "plan Juppé"
Mobilisation en décembre 1995 contre le "plan Juppé"
© AFP - JOEL ROBINE

L'annonce par le Premier ministre d'une réforme de la SNCF a suscité la colère des syndicats qui brandissent en réponse la menace d'une grève semblable à celle de 1995, quand le gouvernement Juppé avait entrepris de réformer notamment la SNCF. 1995-2018, les situations sont d'ailleurs semblables.

Les syndicats de la SNCF menacent d'appeler à une grève dure après l'annonce par le Premier ministre de la réforme du statut de cheminot. Ces 30 dernières années, les responsables politiques et les patrons successifs de l'entreprise ferroviaire se sont heurtés aux salariés lors de tentatives de réformes, souvent synonymes de pertes d'acquis sociaux. Comme en 1995, le gouvernement actuel compte bien mener la réforme de l'entreprise, à commencer par le statut de cheminot. Avec le risque de provoquer une grève semblable à celles de l'époque.

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En 1995, d'abord des signaux positifs 

Le sujet est explosif. En 1995, lorsque le président Jacques Chirac, le Premier ministre Alain Juppé, et leurs proches conseillers apportent la dernière touche à la réforme de la Sécurité sociale, préparée dans le plus grand secret, ils ne se doutent pas de la crise sociale qui va suivre.

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En effet, lors du discours de politique générale d'Alain Juppé devant l'Assemblée nationale, le 15 novembre, les signaux sont positifs. Les députés de la majorité et quelques socialistes accueillent les annonces du Premier ministre par une longue salve d'applaudissements. La presse, même de gauche comme Libération, salue un discours audacieux. Pourtant, le "plan Juppé" pour rééquilibrer les comptes calamiteux de la Sécurité sociale est très dur. Il prévoit la création de la CRDS (un impôt destiné à réduire la dette sociale), la maîtrise des dépenses imposées aux médecins, le déremboursement des médicaments les moins efficaces. Mais en plus de ces mesures, Alain Juppé ouvre un autre dossier extrêmement délicat : la réforme des régimes spéciaux de retraites, dont celui de la SNCF. Une annonce faite malgré les réticences de plusieurs ministres et des mises en garde du président de la République.

L'idée est d'aligner la période de cotisations pour ces régimes - 37,5 ans - sur celui des salariés du privé qui a été porté à 40 ans.

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Des ordonnances et une même stratégie dans le discours à 23 ans d'écart 

Pour mener à bien la réforme de la Sécurité sociale, Alain Juppé annonce que la réforme se fera en ayant recours aux ordonnances. C'est aujourd'hui la même voie que compte emprunter Edouard Philippe pour sa réforme de la SNCF.

D'ailleurs, à 23 ans d'écart, les deux Premiers ministres adoptent la même stratégie dans leurs discours : un constat alarmant, la nécessité d'une réforme d'ampleur et ambitieuse que les précédents gouvernements n'ont pas eu le courage de faire, et la nécessaire concertation.

Edouard Philippe comme Alain Juppé ont annoncé le recours aux ordonnances pour faire passer leur plan, tout en parlant de concertation, et tout en mettant en garde contre les risques de blocages.

Alain Juppé, en 1995 : 

"L'addition des corporatismes et des égoïsmes qui existent et qui se manifesteront, je le sais, ne saurait arrêter notre élan. Si le sens des responsabilités, la primauté de l'intérêt général, la volonté de partage et de solidarité l'emportent, nous allons réussir ce qu'on n'a jamais entrepris depuis 30 ans. Il faut faire, j'en ai l'intime conviction, il faut le faire maintenant, et il faut le faire ensemble."

Edouard Philippe, en 2018 : 

"Si certains sujets s'enlisent au cours des concertations, en pâtissant de tentatives d'obstruction ou de rapports de force verrouillés, si certains tentent de confisquer le débat ferroviaire pour le pervertir en un débat idéologique déconnecté des besoins de mobilité des Français, alors le gouvernement prendra ses responsabilités. (…) Le temps est venu d'oser la réforme que les Français savent nécessaire." 

Le déficit de la SNCF mis en avant, hier comme aujourd'hui 

En 1995, l'annonce de la réforme des régimes spéciaux de retraite a une résonnance particulière auprès des cheminots car leur entreprise ne se porte pas bien. Il est déjà question de pertes de parts de marchés par rapport à l'aérien et surtout la dette de la SNCF est colossale.

Comme aujourd'hui, c'est cette question du déficit de la SNCF qui est à l'époque l'un des arguments pour réformer l'entreprise. Au moment de l'annonce de la réforme des régimes spéciaux de retraites, la dette de la SNCF est de 175 milliards de francs (26,7 milliards d'euros).

En septembre et octobre 1995, les syndicats lancent plusieurs appels à la grève pour protester contre certaines pistes envisagées dans le contrat de plan 1996-2000 entre la SNCF et l'Etat. Dans un scénario pessimiste avancé lors d'une réunion avec les syndicats, la direction table sur la suppression de plus de 10.000 postes et le président de la SNCF, Jean Bergougnoux, évoque face aux députés l'idée de supprimer en cinq ans 6 000 kilomètres de lignes non rentables. 

C'est dans ce climat très tendu qu'intervient le 15 novembre 1995 le discours d'Alain Juppé sur les régimes spéciaux de retraites. C'est sans doute pour cela que les cheminots sont les premiers à se mettre massivement en grève, entraînant derrière eux toutes les corporations des services publics. Après un mois de grève, Alain Juppé recule concernant les régimes spéciaux et écrit aux syndicats de l'entreprise ferroviaire : "il n'est pas question de changer l'âge de départ à la retraite prévu pour chaque catégorie d'agent de la SNCF."

L'actuel président de la République et son Premier ministre vont-ils reproduire la même erreur en ouvrant plusieurs fronts à la SNCF ?

Lors d'une rencontre organisée à l'été 2017 entre des salariés de l'entreprise et Emmanuel Macron, le chef de l'Etat a évoqué une reprise d'une partie de la dette de la SNCF - plus de 44 milliards d'euros - en échange d'efforts : 

Nous demandons à la SNCF d’aller plus loin sur les réformes, le statut, la mobilité, le régime de retraite. 

De quoi faire bondir les syndicats qui répondent, comme en 1995, qu'il serait injuste de faire porter sur les épaules des salariés la résorption du déficit de l'entreprise.

Quand Edouard Philippe annonce et précise les contours de la réforme en février 2018, il est beaucoup plus prudent que le président :"Rien dans le texte que nous présenterons au Parlement ne concerne les retraites des cheminots."

Avant d'ajouter :

Le statut à la SNCF est cependant particulièrement rigide. Or, le monde change. La SNCF doit également aussi changer. A l'avenir, à une date qui sera soumise à la concertation, il n'y aura plus de recrutement au statut (de cheminot).

Les régimes des retraites toujours visés 

Le statut de cheminot a donc vocation à disparaître et à être aligné sur le régime général. Aujourd'hui, les salariés de la SNCF sous statut de cheminot peuvent prétendre à un départ en retraite à partir de 52 ans pour les conducteurs et à partir de 57 ans pour les "sédentaires".

La question des régimes des retraites pourrait malgré tout revenir sur la table puisque Jean-Paul Delevoye, nommé par Emmanuel Macron haut-commissaire à la réforme des retraites, doit remettre un rapport sur le système français de retraite.

Une manière d'arriver au résultat souhaité en 1995, mais en ne reproduisant pas les mêmes erreurs de méthode. 

L'actuel majorité pourrait arriver à ses fins d'autant plus facilement que le contexte n'est plus le même qu'en 1995. Les grèves mobilisent de moins en moins. Et même lorsque les syndicats réussissent à faire descendre dans la rue de nombreux manifestants, comme en 2010 lors de la contestation de la réforme des retraites du gouvernement Fillon, cela ne suffit pas à faire reculer le gouvernement. La résignation semble être devenue la règle. Les syndicats eux-mêmes semblent s'être résignés à l'idée du changement. L'heure est à l'accompagnement des réformes et à la négociation.