Réfugiés : en 1938, quand les juifs fuyant Hitler ne trouvaient pas asile

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Réfugiés : en 1938, quand les juifs fuyant Hitler ne trouvaient pas asile

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Gyula Pauer et Can Togay, artistes, ont créé à Budapest, au bord du Danube, un Mémorial de 60 paires de chaussures en acier à la mémoire des juifs exterminés.
Gyula Pauer et Can Togay, artistes, ont créé à Budapest, au bord du Danube, un Mémorial de 60 paires de chaussures en acier à la mémoire des juifs exterminés.
© Getty - Thierry Monasse

En Méditerranée, l'enlisement diplomatique est à son comble avec le refus d'un port sûr pour les bateaux de secours en mer. En 1938 les grandes puissances échouaient déjà à accueillir 600 000 réfugiés juifs, allemands ou autrichiens, alors qu'un bateau errait dans les eaux internationales du Danube.

Alors que le ciel et la mer se dégradaient, l’ONG SOS Méditerranée alertait les médias, début novembre : jamais, depuis 2019 et ses débuts comme bateau humanitaire, une opération de sauvetage à bord de l’Ocean Viking ne s’était autant enlisée faute d’un port sûr où débarquer. À son bord depuis maintenant dix-neuf jours, 234 migrants en Méditerranée, désormais la route migratoire la plus dangereuse et meurtrière au monde. C’est en voulant interpeller le gouvernement sur la traduction concrète, en actes, des promesses d’humanité qui rebondissaient d’une capitale européenne à l’autre sans ouverture tangible des frontières, qu’à l’Assemblée nationale, le député LFI noir Carlos Martens Bilongo a été interrompu par ce “Retourne en Afrique !” crié depuis les bancs du Rassemblement national. Au total, 573 rescapés de naufrages en mer patientaient ce 8 novembre, répartis sur quatre bateaux que ni l’Italie ni Malte, rivages les plus proches, n’ont autorisé à accoster à ce jour.

La France ne laisserait pas l’Italie en porter seule “le fardeau”, promettait Gérald Darmanin, ministre de l’Intérieur, sur BFM le 4 novembre : des femmes et des enfants pourraient être pris en charge en France. Une semaine plus tôt, le même avait fait amende honorable, cette fois sur France Inter : les autorités avaient encore “un travail à faire pour rendre la vie impossible” aux étrangers en situation illégale. Au même moment, Jean-Christophe Combe, son homologue ministre des Solidarités, s’engageait pourtant sur les migrants : “La France est prête à les accueillir. C’est une question d’humanité. On ne va pas les laisser dériver au milieu de la Méditerranée.” Il n’existe aucun mécanisme à l’échelle européenne pour sanctuariser le débarquement des bateaux de sauvetage, alors que pour l’année 2021, le chiffre des 2 000 morts en Méditerranée dans les naufrages de l’exil a été dépassé - auquel il convient en fait d’ajouter plus de mille vies coulées au large de l’Afrique du Nord, côté Atlantique, en route vers les Canaries.

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Le "no man's land flottant" de 1938

Il y a 85 ans, en 1938, Hitler était au pouvoir depuis cinq ans lorsqu’un bateau comptant une cinquantaine de candidats à l’exil avait erré sur les eaux internationales du Danube, faute déjà de port d’accueil. Ils étaient juifs et de nationalité autrichienne, et alors que l’Allemagne hitlérienne venait d’annexer l’Autriche au milieu du mois de mars, ils avaient cherché longtemps une rive sûre pour les accueillir. En vain : les capitales d’Europe s’étaient renvoyé la balle. L'histoire de ce bateau était loin d'être confidentielle à l'époque : les journaux français en parlent. Dans les archives de La Croix, on retrouve par exemple ce "no man's land flottant" sous la plume de Robert d'Harcourt. L'académicien l'évoque dans un texte funambule qui s'obstine à tenir ensemble antisémitisme, fermeture des frontières et humanisme.

Sur les docks
54 min

Il écrit par exemple, le 14 juillet 1938 : "La phrase :  « Qu'ils aillent se faire pendre ailleurs » devient impossible dès l'instant que nous devons qu'elle n'est pas une image. Ce n'était pas assez de notre misère à nous. Voilà que la misère du monde pèse sur nous d'un grand poids. La douloureuse question des juifs ne peut nous laisser indifférents. Certes, nous n'ignorons pas que nous avons souvent, comme catholiques, rencontré en face de nous le péril de l'esprit de désagrégation marxiste, trop fréquemment soutenu par le juif. Mais nous avons le devoir de rester justes et de demeurer humains. Pas plus que le pogrom matériel, nous ne pouvons accepter le pogrom moral. Nous ne pouvons prendre notre parti de la solution du problème juif par l'extermination pure et simple d'un peuple qui a inspiré à Georges Duhamel de si généreuses paroles. Nous avons tous conservé le souvenir de ces malheureux juifs autrichiens, chassés de leur pays, voulant le fuir, refoulés par les pays limitrophes et finalement ne trouvant d'abri que dans un radeau, dérivant à égale distance des rives, au milieu des eaux du Danube. Ce « no man's land » flottant est la poignante image du destin d'une race."

Au moment où paraît ce texte, le plus grand ballet diplomatique jamais organisé au sujet des réfugiés était en cours : Franklin D. Roosevelt, le président des Etats-Unis, avait convié le monde entier sur les rives du Lac Léman. L’ordre du jour tenait dans le sort de ces juifs, allemands ou autrichiens, au cœur de l’actualité à l’époque : toutes les archives de presse portent la trace de ces Allemands, candidats à l’exil, au destin desquels l’Anschluss venait d'agréger celui de quelque 200 000 Autrichiens, juifs aussi, dans l’histoire du nazisme et celle de la Shoah. Les réfugiés, en 1938, c’était eux.

Le 6 juillet 1938, à Evian-les-Bains, trente-trois pays s'étaient rassemblés pour échouer à trouver une solution pour les réfugiés juifs persécutés.
Le 6 juillet 1938, à Evian-les-Bains, trente-trois pays s'étaient rassemblés pour échouer à trouver une solution pour les réfugiés juifs persécutés.
- Bettmann

L’exil explose bien avant "la Nuit de cristal"

Le dernier recensement, début 1933, en Allemagne, indique qu’un peu plus de 500 000 personnes étaient considérées comme juives, juste avant l’accession au pouvoir du national-socialisme par les urnes. Parmi eux, plus de 80% avaient la nationalité allemande. En Autriche, les neuf dixièmes de la communauté juive vivaient à Vienne. C’est là qu’un journaliste du New York Times, en reportage dans les rues de Léopoldstadt, petite banlieue de l’agglomération viennoise, avait consigné dans le journal, dès le mois de mars 1938, que dans les rues, la foule scandait “Crève la juiverie !”. Ou encore “Sortez les juifs !” tandis qu’ici ou là, de gros bras entreprenaient de déloger des familles sommées de laisser un appartement, une voiture - et parfois même de payer pour le plein d’essence.

Combien, parmi eux, auront tenté de fuir, souvent parce qu’ils en avaient les moyens et les ressources, l’énergie, et sans doute aussi assez de contacts pour se projeter outre-Rhin et parfois outre-Atlantique ? En 1938, les diplomates des grandes puissances, n’ignoraient alors rien de ces tentatives d’exil : les chiffres consignés par les chancelleries à l’époque montrent que les afflux de population originaires d’Autriche et, plus encore, d’Allemagne, avaient bondi à partir de l’année 1933, pour exploser après 1936, multipliés par quatre ou cinq pour la seule année 1938. C’est-à-dire, avant même le grand pogrom du mois de novembre, qu’on retiendra comme “la Nuit de cristal”, avec ses 200 synagogues détruites, 8 000 magasins et entreprises juives pillés, et finalement quelque 30 000 arrestations. À la fin du printemps 1938, alors que ce bateau empilait les refus d’accostage sur les rives du Danube, ils étaient encore 600 000, demeurés sur place. C’est à eux que Roosevelt avait destiné cette Conférence internationale qu’il avait entrepris de réunir à Evian, en Haute-Savoie.

Via l'opération "Kindertransport", Londres accueillera, comme cette fillette, près de 10 000 enfants, autrichiens ou allemands, dont la plupart étaient juifs.
Via l'opération "Kindertransport", Londres accueillera, comme cette fillette, près de 10 000 enfants, autrichiens ou allemands, dont la plupart étaient juifs.
© Getty - Fred Morley

Pas d'ouverture inconditionnelle pour la France

L’entrée en guerre achèvera de contraindre le sort des juifs allemands ou autrichiens, sur le sol français : Paris les assimilera sans distinction au reste des Allemandes et des Allemands que les autorités parqueront dans des camps. Quoique fuyant l’Allemagne hitlérienne et exposés à des crimes de masse bien avant que la Solution finale ne soit formalisée, en 1942, eux aussi campaient toujours l’ennemi, pour la France. Mais avant même l’entrée en guerre, ou encore, en septembre, cette année-là, l’accord de Munich qui entérinera l’annexion des Sudètes par l'Allemagne nazie et le silence de la France devant l’hégémonie du Lebensraum, le gouvernement Daladier se positionne : un terme est mis aux velléités d’accueil du Front populaire, et les frontières sont renforcées face aux flux migratoires. Juifs, ou pas.

C’est une historienne américaine, Vicki Caron, qu’il faut lire pour découvrir cette citation du ministre de l’Intérieur du troisième gouvernement Daladier, dans cette France de la Troisième République agonisante : on est en 1938, et le juriste radical-socialiste Albert Sarraut, le même qui avait à la fois dissout l’Action française et créé les camps pour les indésirables sur le sol français, déclarait : “En aucun cas, la France ne saurait consentir à ouvrir ses frontières inconditionnellement et sans limitation à des individus du fait seul qu’ils se prévaudraient de leur qualité de réfugiés. En effet, l’état de saturation auquel nous sommes arrivés en matière d’immigration étrangère ne nous permet plus d’adopter une politique aussi libérale.” Si le livre de Vicki Caron mit vingt ans à paraître en français et en France (chez Taillandier en 2008), bien plus tôt la chercheuse Nancy Green avait déjà relevé combien son le travail rendait “un grand service à l’historiographie des juifs de France en étudiant les juifs d’Allemagne” .

Le Cours de l'histoire
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Ainsi la France ne s’était-elle pas précipitée pour accueillir les communautés juives d’Europe de l’Est, alors que pourtant l’écho des persécutions enflait dans les journaux du monde entier ? Alors qu’à la lecture de la presse de l'époque, on voit qu’on disait déjà “fardeau” dans le journal il y a quatre-vingt cinq ans, on mesure aussi que le vent avait tourné : tandis que dix ans plus tôt, une série d’accords avait vu le jour pour protéger les réfugiés, souvent sous l’égide de l’ancêtre de l’ONU, la Société des nations (SDN), en 1938 la plupart des pays sont surtout disposés à les refouler, et parfois à les expulser. Hitler, du reste, en a bien conscience : dans un compte-rendu d’un discours qu’il prononce, à Königsberg, en avril 1938, on lit par exemple ce passage cynique au sujet des juifs allemands : “Je ne peux qu’attendre et espérer que l’autre monde, qui exprime une si profonde sympathie à l’égard de ces criminels, sera enfin assez généreux pour transformer cette sympathie en aide réelle. En ce qui nous concerne, nous sommes prêts à mettre tous ces criminels à la disposition de ces pays — même en les embarquant sur des bateaux de luxe.”

Janvier 1933, à Salford, en Angleterre, un petit groupe de garçons juifs de nationalité autrichienne, parvenus à entrer en Grande-Bretagne.
Janvier 1933, à Salford, en Angleterre, un petit groupe de garçons juifs de nationalité autrichienne, parvenus à entrer en Grande-Bretagne.
© Getty - Fox photos

C’est à cette période précisément que Franklin D. Roosevelt décidait de réunir le monde en Haute-Savoie. Il convoquera pour cela les journalistes, préparera l’opinion publique de son pays : la question des réfugiés devait remonter en haut de l’agenda. Dans les faits, lui-même, dont l’arrivée à la Maison-Blanche remontait à mars 1933, n’avait pourtant pas franchement dilaté les quotas des lois sur l’immigration qui, depuis 1924, plafonnaient pour son pays le nombre de réfugiés d’Allemagne et d’Autriche à hauteur de 27 000 personnes par an. Mais du 6 au 14 juillet 1938, c’est lui qui organisera la Conférence d’Evian, qui leur est spécifiquement consacré. 32 pays le rejoignent, mais pas l’Italie de Mussolini ni l’Afrique du Sud, et l’URSS et plusieurs de ses satellites n’y envoient que des observateurs. "Vivement intéressée à l’émigration de la population juive la Pologne suivra avec attention les travaux de la conférence d’Evian”, fait savoir Varsovie.

Australie : « Ne pas prendre le risque » (d'un « problème racial »)

Dans le journal suisse Le Temps, on pouvait aussi lire, durant les dix jours que durera la Conférence d’Evian, que les diplomates “expriment leur sympathie pour ces familles, victimes de gouvernements autoritaires”. Dont acte ? C’est plus compliqué : bientôt dix ans après la crise de 1929 et à l'unisson avec les mots d’Albert Sarraut, le ministre de l’Intérieur de Daladier, la plupart des Etats rappelleront pour l’essentiel qu’ils sont “saturés” en matière d’immigration. Si Saint-Domingue se propose d’accueillir 100 000 juifs allemands ou autrichiens, et si le Danemark ou les Pays-Bas assouplissent un peu leur frontière, d’autres comme la Colombie ou l’Uruguay sélectionnent d’abord des travailleurs agricoles… tandis que les archives consigneront cette phrase de la délégation venue de Sydney : "N’ayant pas de problème racial jusqu’à présent, l’Australie ne veut pas risquer d’en connaître avec l’arrivée des juifs."

Un groupe de réfugiés juifs, en octobre 1943, parvenus à rejoindre la Suède, depuis le Danemark, à bord de petites embarcations.
Un groupe de réfugiés juifs, en octobre 1943, parvenus à rejoindre la Suède, depuis le Danemark, à bord de petites embarcations.
© Getty - Keystone

Des décennies plus tard, en 1989, Michel Rocard, Premier ministre de François Mitterrand, déclarera que "la France ne peut plus accueillir toute la misère du monde". D'abord dans l'émission 7 sur 7, sur TF1 * ;* puis à nouveau quelques jours plus tard, cette fois à l'Assemblée nationale, le 13 décembre 1989 : "Puisque, comme je l'ai dit, comme je le répète, même si comme vous je le regrette, notre pays ne peut accueillir et soulager toute la misère du monde, il nous faut prendre les moyens que cela implique". Il s'agissait, affirmait alors Michel Rocard, de faire la chasse aux faux réfugiés : "Renforcement nécessaire des contrôles aux frontières, [...] mobilisation de moyens sans précédent pour lutter contre une utilisation abusive de la procédure de demande d'asile politique". Pas de tourner le dos à la tradition d'asile française, promettait-on à l'époque.

Comme si Paris avait depuis toujours sanctuarisé la protection des persécutés du monde entier. Cette image avait pourtant fort mal résisté à l'épreuve de l'Allemagne hitlérienne : en 1938, avant même le régime de Vichy, et alors que l'urgence était d'accueillir, à plusieurs pays, 600 000 réfugiés directement menacés en Allemagne ou en Autriche, la délégation française avait clarifié ainsi sa position, par la voix d'Henry Béranger, l'un de ses délégués à la Conférence d'Evian : "La France est arrivée au point de saturation qui ne permet plus d'accueillir de nouveaux réfugiés sans une rupture d'équilibre pour son corps social. la limite est depuis longtemps dépassée chez nous."

"650 000 juifs refusés par tous à Evian"

Dès le 8 juillet 1938, le New York Herald titrait : “650 000 exilés juifs refusés par tous à Evian”. La conférence internationale n’était pas terminée qu’elle était déjà un échec. Aucune grande puissance ne s’était déclarée prête à accueillir sur son territoire ces réfugiés que le Reich, pourtant, se disait encore disposé à laisser passer les frontières, à quatre ans de la Conférence de Wannsee qui débouchera sur l’organisation effective de la “Solution finale”. La Palestine ne se révélera pas davantage une option : la Grande-Bretagne, qui avait le mandat de la SDN sur la région où depuis 1917 Londres avait accepté de laisser fonder un “Foyer national juif”, manœuvrera juste assez à Evian pour que Chaïm Weizmann, à la tête de l’Agence juive, n’ait pas de tour de parole dans les débats. Quelques mois plus tard, des quotas seront scellés pour de bon pour endiguer la venue des juifs européens en terre arabe. Mais à l’été 1938, du côté de la frontière franco-suisse, Londres travaillait déjà prioritairement à limiter cet exode dont les chiffres explosaient depuis l’élection des nazis.

La Fabrique de l'Histoire
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Au crépuscule de ce rendez-vous avorté des dirigeants du monde entier, la presse allemande national-socialiste finira par écrire : “Juifs à céder à bas prix - qui en veut ?” Et aussi que c’était bien la preuve que le Reich avait raison. Car, conforté par l’histoire récente, Hitler avait fait le pari cynique qu’aucun pays ne se révélerait favorable à l’accueil de ces juifs : au milieu des années 1930, le “Haut Commissariat pour les réfugiés provenant d’Allemagne” tout spécialement inauguré devant les persécutions, s’était déjà dissout dans les contre-jours de la diplomatie. Dès octobre 1933, l’initiative avait vu le jour en trébuchant, du côté de la Société des nations, l’ancêtre de l’ONU. Au bout de deux ans d’immobilisme, le Haut-Commissaire en question avait donné sa démission. Dans les archives de la Bibliothèque nationale de France, on peut encore consulter sa lettre de démission, où l’on lit par exemple : “Lorsque la politique intérieure d’un pays menace d’entraîner la déchéance et l’exil de centaines de milliers d’êtres humains, les considérations d’ordre diplomatique doivent s’effacer devant les considérations humaines. Je faillirais à ma tâche si je n’attirais pas l’attention sur la situation créée, et si je ne conjurais pas l’opinion mondiale de se soulever et d’agir, par l’entremise de la Société des Nations, de ses Etats membres et d’autres nations, pour mettre fin à une tragédie qui ne cesse de s’aggraver.”

L'histoire bègue

Trois années avaient passé avant que Roosevelt ne prenne l’initiative de la Conférence d’Evian, mais bien peu avait changé, tous comptes faits. Et à la fin de l’été, c’est dans le Daily Herald, à Londres, qu’on pouvait lire cette phrase sinistre “Si cela s’appelle aider les réfugiés, qu’auraient fait d’autre les nations si elles décidaient de les abandonner ?” Quatre-vingt cinq ans plus tard, des ONG et la société civile qui exhortent à une refonte de la politique migratoire mobilisent parfois cet épisode catastrophique de 1938. En 2016, c’était le cas par exemple de la juriste Danièle Lochak, autrefois à la tête du  Gisti, le Groupe d’information et de soutien des immigrés.

En janvier 1939, distribution de timbre pour les enfants, juifs et réfugiés, de ce camp dans l'Essex, en Grande-Bretagne, pour correspondre avec leurs familles.
En janvier 1939, distribution de timbre pour les enfants, juifs et réfugiés, de ce camp dans l'Essex, en Grande-Bretagne, pour correspondre avec leurs familles.
© Getty - Reg Speller

Alors que le retour des frontières entre pays européens n’avait cessé de se consolider depuis 2011, et que les contrôles aux frontières se banalisaient sur fond de lutte contre le terrorisme, l’histoire bégayait. Et la professeure de droit écrivait dans Plein droit, la revue du GISTI, que le parallèle avec la Conférence d’Evian en 1938 s’imposait : “Il n’a rien de scabreux car si les Juifs, à l’époque, sont persécutés, spoliés, humiliés, pourchassés, physiquement agressés, personne ne peut alors anticiper la « solution finale ». Il s’impose tant les analogies sont frappantes : la fermeture de plus en plus hermétique des frontières à mesure que la persécution s’aggrave et que les flux d’exilés augmentent ; des réfugiés contraints à embarquer clandestinement sur des bateaux de fortune avec l’espoir, souvent déçu, qu’on les laissera débarquer quelque part ; en guise de justification, la situation économique et le chômage, d’un côté, l’état de l’opinion dont il ne faut pas attiser les tendances xénophobes et antisémites, de l’autre ; le fantasme, hier, de la « cinquième colonne » – agitateurs communistes, espions nazis – , aujourd’hui de la menace terroriste ; et finalement une diplomatie qui n’hésite pas à pactiser avec les pires dictatures, hier pour tenter de sauver la paix (on sait ce qu’il en est advenu), aujourd’hui pour tenter d’endiguer les flux de réfugiés.”

Et 965 Allemands errèrent en mer

À présent qu'en Méditerranée la route migratoire est toujours plus coûteuse à mesure que les frontières se redressent, la litanie des chiffres se met à jour, inexorablement. Et pourtant l’épisode de la Conférence d’Evian en 1938 est toujours largement méconnu. Comme si, au fond, personne en haut lieu ne s'était jamais trouvé là pour décider du sort des candidats au refuge, et alors contribuer à sceller cette histoire. Le si petit nombre d'images qu'il reste de cette conférence internationale organisée à Evian contraste ainsi avec les traces qu'on découvre en rouvrant les archives de la presse de l'époque : on prend alors vite conscience qu'en France, comme ailleurs à l'étranger, les lecteurs avaient pourtant bien de quoi la suivre de près. A rebours de cet angle mort, le souvenir d'un bateau qui, en cette fin des années 1930, avait pour nom le Saint-Louis, est en revanche en passe de devenir sinistrement iconique. Symbole oblige, c'est justement le sort de ces bateaux de sauvetage humanitaire comme, parmi d'autres en Méditerranée, l'Aquarius, ou aujourd'hui l'Ocean Viking, qui a fait remonter à la surface l'aventure effarante de 965 Allemands, juifs en quête de refuge, qui, pas loin de six mois durant, en 1939, avaient erré en mer.

En juin 1939, après près de six mois en mer pour rien, les exilés allemands fuyant le nazisme arrivaient dans le port de Boulogne-sur-Mer.
En juin 1939, après près de six mois en mer pour rien, les exilés allemands fuyant le nazisme arrivaient dans le port de Boulogne-sur-Mer.
© Getty - Hulton Archives

Onze mois après que les trente-trois pays avaient échoué à prendre des mesures, à Evian, l'ancien paquebot transatlantique avait largué les amarres au port d'Hambourg, un jour de mai 1939. Direction, le Nouveau monde. Le projet initial était de patienter à Cuba jusqu'à ce que les quotas à l'immigration permette à ce millier d'Européens de gagner les Etats-Unis. En Allemagne, l'ambassade américaine avait même délivré tous les sésames de rigueur. Or à l'approche de La Havane, c'est l'armée qui accueillera le Saint-Louis au large. Pour lui interdire d'accoster : Cuba avait changé de pied. Mais Roosevelt ne se montrera pas plus ouvert. Tandis qu'en désespoir de cause, le capitaine du bateau mettait le cap sur la Floride, le 4 juin 1939, Washington interdisait à son tour au bateau d'accoster.

L'errance se poursuivra au large des côtes du Canada, qui refoulera encore ces exilés, avant que le capitaine ne mette finalement le cap sur l'Europe. Retour à la case départ, ou presque : si ce n'est en Allemagne que ces juifs allemands débarqueront, c'est en France, en Belgique et pour les plus chanceux à Southampton, sur les côtes britanniques, que cette affolante épopée s'achèvera. Alors que d'autres bateaux connaîtront à la même époque des avanies comparables qui disent l'épaisseur de la résistance de bien des pays, le nom du Saint-Louis reste aujourd'hui un symbole de la fermeture des frontières. Si des images s'impriment et circulent, ce sont celles des persécutés en quête de refuge, tandis que s'estompent celles de ceux, élus et délégués des Etats du monde entier, qui avaient un jour décidé de s'abstenir.