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Regarder le film "Monsieur Deligny, vagabond efficace", parce qu’il faut toujours "tenter quelque chose"

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Extrait du film documentaire Monsieur Deligny, vagabond efficace, de Richard Copans disponible en VOD, le 25 mars 2020
Extrait du film documentaire Monsieur Deligny, vagabond efficace, de Richard Copans disponible en VOD, le 25 mars 2020
- Shellac Films

Culture Maison. Le réalisateur Richard Copans signe un film subtil et personnel, à partir de certains écrits du poète pédagogue Fernand Deligny, les lieux qui ont compté dans son parcours, et le réseau de cinéma tissé dans les années 1970 avec François Truffaut, Chris Marker, Renaud Victor et d’autres.

Marie Richeux, productrice de Par les temps qui courent, vous recommande Monsieur Deligny, vagabond efficace, signé Richard Copans, et disponible ici en VOD et sur la toile.com, parce qu’il nous dit, selon elle, qu’il faut "tenter des choses". Noter les errances. Faire confiance aux gestes et au silence. Imaginer un être au monde paisible, hors de la parole. Repérer ce qui peut permettre à quelqu’un - autiste, psychotique, mutique - d’exister. Le film approche, avec délicatesse, l’oeuvre d’une vie, jour après jour consacrée à "essayer quelque chose ".

Très peu de temps après l’annonce des premières mesures de confinement, j’ai pensé à toutes les structures qui accueillent des personnes au vécu psychique plus fragile que les autres. J’ai pensé aux jeunes adultes autistes de l’Hôpital de jour d’Anthony par exemple. J’ai pensé au Courtil en Belgique. J’ai pensé à tous les CMPP du territoire. Qu’allaient-ils pouvoir mettre en place ? Qu’allaient-ils pouvoir imaginer pour que ce qui s’y tisse quotidiennement, et souvent, déjà, dans la plus grande précarité, puisse tenir ? Et puis je me suis souvenue de la sortie d'un film sur Fernand Deligny.

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D’abord instituteur dans les années 1930 à l’Asile d’Armentières dans le Nord, puis éducateur, Fernand Deligny a accueilli et vécu avec des adolescents qu’on disait invivables, incurables, parce que délinquants, agités, ou relevant du spectre autistique. Deligny disait que si la société produisait des endroits pour INVIVRE, il fallait au contraire tenter des aventures de vie.

A ceux qui veulent cultiver la Graine de crapule

Beaucoup de personnes ont découvert son travail par le bref livre Graine de crapule. Boussole grinçante et lucide à destination des éducateurs, il y faisait un éloge de l’agir, et fustigeait une société qui enferme des délinquants tout en tolérant les taudis où souvent ils habitent. Une de ces citations célèbres est frappante :

Une nation qui tolère des quartiers de taudis, des égouts à ciel ouvert, des classes surpeuplées et qui ose châtier ses jeunes délinquants me fait penser à cette vieille ivrognesse qui vomissait sur ses gosses à longueur de journée et qui giflait le plus petit par hasard un dimanche parce qu’il avait bavé sur son tablier.

Le livre suscite de l’intérêt à sa publication, en 1945. Il offre une sorte de pensée en biais, extrêmement fertile. Bien des années plus tard, découvrir ou redécouvrir le travail de Deligny c’est toujours découvrir une sorte de vagabondage.

5 min

"Monsieur Deligny, vagabond efficace" n’est pas un film sur Deligny, c’est un film avec lui, en compagnonnage

Vagabond, c’est le mot que le réalisateur Richard Copans a choisi pour titrer son film. Il a rajouté efficace peut-être parce que Fernand Deligny obtenait des "résultats".

Il aurait probablement détesté que l’on emploie ce terme, mais disons que ce qu’il tentait avec ces adolescents générait des déplacements, de nouvelles possibilités. On pouvait commencer d’inventer une autre vie pour un garçon qui se tapait la tête toute la journée, sans médicaments, sans dossier juridique (Deligny les jetait), avec de la musique, des travaux concrets, et le plus souvent loin des mots. Dans son film, Richard Copans raconte la genèse de cette pensée aussi pratique que poétique en revenant sur les lieux, près des objets, près des archives. Il choisir de faire vivre ses paroles à travers la voix du comédien Jean-Pierre Darroussin et c’est une grande réussite. Il n’y a pas de méthode à comprendre, il y a un esprit dont on saisit progressivement les chemins.

L’histoire qui lie le réalisateur Richard Copans à Fernand Deligny est une histoire de longue date : 

En 1974 j’étais descendu dans les Cévennes pour participer à un tournage militant sur la vie d’un réseau d’adultes qui vivaient avec des adolescents mutiques. Je suis arrivé dans le réseau de Deligny, un monde complètement incroyable, où personne ne parlait et où des gestes commençaient à faire partie d’une vie commune entre ce qu’ils appelaient les présences proches, les adultes parlants, et les enfants autistes. En fait, je n’ai rien filmé, mais j’ai transmis mon savoir-faire.

59 min

Fernand Deligny croit dans le cinéma comme outil. Faire un film, c’est avant tout se mobiliser sur un objet commun. Il entretient une correspondance avec François Truffaut notamment autour du scénario de L’Enfant sauvage. Truffaut l’aide à faire exister des films dont Ce gamin-là de Renaud Victor (formé par Copans) sorti en 1976. Il lui présente Chris Marker, soucieux de soutenir des films qui ont du mal à exister, notamment à travers la coopérative Slone.

C’est aussi cette manière de tisser des réseaux autour et par le cinéma (en plus du militantisme) que raconte le film de Richard Copans. Bien des années plus tard, il filme des caméras de l’époque, leur mécanisme, monté, démonté. La lumière d’un projecteur sur des milliers de particules de poussière c’est une chose concrète et les choses concrètes sont une des lignes de force de ce que proposait Deligny.

De circonstances nouvelles naissent des comportements nouveaux

Quand on est dans une posture d’attention et de recherche, les choses semblent se présenter à nous. Le film de Richard Copans raconte qu’un jour où l’on rapporte à Deligny les difficultés rencontrées avec certains autistes sur le camp de vie, plutôt d’avouer qu’il n’y peut pas grand-chose, il répond : "Tu n’as qu’à garder les traces de leurs trajets sur le petit territoire qui est le tien". C’est fait scrupuleusement et cela donne naissance à des cartes de déplacements. Superposant la série de cartes en calque, on saisit les endroits qui attirent les jeunes dans leurs mouvements apparemment incohérents. On pense dès lors l’espace autrement, avec eux, pour eux, et on regarde ce que cela fait. Fernand Deligny appelle ces dessins les "Lignes d’erre". Le film de Richard Copans permet de saisir toutes les implications de cette intuition géniale. 

Lettre à Jacques Lin, 1972 : extrait du film documentaire "Monsieur Deligny, vagabond efficace", de Richard Copans (2020)
Lettre à Jacques Lin, 1972 : extrait du film documentaire "Monsieur Deligny, vagabond efficace", de Richard Copans (2020)
- Shellac Films

Le film s’ouvre sur une émouvante mise en place de petit déjeuner collectif, dans le silence et l’obscurité de ce lieu de vie des Cévennes, de nos jours. Au bout de quatre minutes, quelqu’un pense à allumer la lumière. Ça fait du bien à tout le monde. Les visages apparaissent, se modifient, sourient. Cela parait une bonne métaphore pour décrire la pensée de Deligny. Il faut essayer des choses. Changer les habitudes. Observer ce qui bouge dans les comportements. Et essayer d’autres choses, plus tard, encore, sans cesse.

Si Deligny a refusé toute forme d’institutionnalisation, il a semé des graines dans de nombreuses têtes et institutions. Le film de Richard Copans, c’est un peu d’eau supplémentaire versée sur ces graines-là.

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