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Regardez l’opéra Manon en ligne parce que "les voix explosent et impressionnent"

Par
Julien Benhamou / Opéra national de Paris
Julien Benhamou / Opéra national de Paris

Culture Maison. Un opéra vu depuis son canapé, c'est plus que jamais possible ! L'Opéra de Paris vient de mettre en ligne gratuitement une partie de ses spectacles. Les critiques de France Culture analysent pour vous "Manon" de Massenet avec le duo d'étoiles montantes : Pretty Yende et Benjamin Bernheim.

L’opéra Manon a été la dernière production de l’Opéra de Paris avant le confinement. Elle est disponible en ligne ici jusqu'au 22 mars. Lucile Commeaux et Arnaud Laporte, que vous entendez habituellement débattre dans La Dispute, l'émission de critique culturelle de France Culture, analysent le spectacle. 

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Rappelons que cet opéra comique (c’est son genre) a été créé à l'Opéra-comique de Paris le 19 janvier 1884. Son livret est dû aux plumes d’Henri Meilhac et Philippe Gille, d’après le roman de l’abbé Prévost, qui fit scandale au mitan du 18ème siècle.

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C’est à propos de Manon Lescaut que Montesquieu eut cette remarque : « Je ne suis pas étonné que ce roman, dont le héros est un fripon et l’héroïne une catin, plaise parce que toutes les mauvaises actions du héros ont pour motif l’amour, qui est toujours un motif noble, quoique la conduite soit basse. »

Tout ça, il est vrai, est la faute du vieux Guillot de Morfontaine, qui fait miroiter une vie facile et pleine de luxe à la jeune Manon, en route pour le couvent. S’ensuit un coup de foudre réciproque avec le chevalier des Grieux, et le début d’une vie dissolue à Paris. Tout ça finira…mal, évidemment.

Julien Benhamou / Opéra national de Paris
Julien Benhamou / Opéra national de Paris

Chaque acte a sa couleur

L’une des particularités de cet opéra est de commencer comme une comédie et de finir en tragédie. L’ouvrage est long, bourré d’ellipses dangereuses, de virages dramatiques spectaculaires et de changements radicaux de lieux. Au vu de ces difficultés, changer complètement le contexte est probablement une bonne idée, et avoir choisi de ne pas placer l’intrigue, ni dans le 18ème siècle de l’Abbé Prévost, ni dans le 19ème siècle de Massenet, mais dans les Années Folles, est une manière de déplacer tout à fait la réception des enjeux moraux et esthétiques de l’oeuvre.

Pari risqué, que la mise en scène de Vincent Huguet relève parfaitement, en jouant avec toutes les tonalités présentes dans le livret, pour offrir un spectacle dans lequel chaque acte a sa couleur, définie aussi bien par le travail de la scénographe Aurélie Maestre, les lumières de Bertrand Couderc que les costumes de Clémence Pernoud. Concernant cette dernière, le lever de rideau du troisième acte a vu la salle parcourue par un frisson et des exclamations ravies qui sont assez rares pour être notées.

D’acte en acte, du rire aux larmes, l’action se déroule avec fluidité grâce à une direction d’acteurs fine, vive et inventive, en dépit d’un livret il faut bien le dire assez pauvre.

Julien Benhamou / Opéra national de Paris
Julien Benhamou / Opéra national de Paris

Des références à la Screwball Comedy

La référence spatio-temporelle sature en effet la scène: costumes, mobilier, postures des chanteurs, éléments de danse, on pense aussitôt au cinéma des années trente, aux actrices facétieuses de la Screwball Comedy, ou aux fêtes somptueuses et étranges de Gatsby. De ce point de vue les incursions dansées, la première surtout, et les ajouts musicaux - notamment une chanson de Joséphine Baker - apparaissent tout à fait justifiées. L’acte qui mène les personnages dans la solennité de Saint Sulpice, alors que le Chevalier a décidé d’entrer dans les ordres contraste peut-être un peu trop, dans le dépouillement soudain qu’il offre à la vue, avec le faste qui précède, mais on ne peut nier que dans cette alternance d’atmosphères réside le caractère absolument divertissant du spectacle. 

Julien Benhamou / Opéra national de Paris
Julien Benhamou / Opéra national de Paris

Un couple au diapason

En strict terme de jeu, la très belle Pretty Yende semble aborder le plateau comme une évidence, pas tout à fait partagée par son partenaire Benjamin Bernheim, même s’il est en très grand progrès si l’on considère sa précédente prestation dans la récente Traviata donnée au même Opéra de Paris... 

Mais ce sont surtout les voix qui explosent et impressionnent d’emblée. Le timbre de la soprano sud-africaine est d’une clarté absolue, toujours parfait dans les aigus, et le ténor fait montre de très grandes qualités, une diction irréprochable, une chaleur maîtrisée dans la voix, jamais d’excès. Un péché que la direction trop musclée et sur-expressive de Dan Ettinger n’évite pas malheureusement : c’est trop énergique, parfois au sacrifice de la justesse, sûrement pour compenser le piège acoustique qu’est le gros navire de l’Opéra Bastille. 

Au final, c’est une production que certains jugeront peut-être un peu trop sage, trop classique, mais si l’on évite cette fois les vaisseaux spatiaux très présents ces derniers temps à l’Opéra de Paris, on ne peut que s’en réjouir, car cela nous a permis de découvrir un spectacle qui souffrira sans difficulté de revenir pendant plusieurs saisons à l’affiche, et qui a réjoui le vaste public de l’Opéra Bastille, pourtant prompt à bouder par principe toute nouvelle vision d’un ouvrage.

Un grand roman, des grandes voix, de la danse, des costumes flamboyants, du cinéma et des décors fastueux, s’il y a un spectacle lyrique qu’on peut agréablement regarder depuis son canapé, c’est bien celui-là. 

Plus d'informations : Manon de Jules Massenet, dirigé par Dan Ettinger et mis en scène par Vincent Huguet dans une production de l'opéra Bastille, à voir ici jusqu'au 22 mars.

Distribution : 

  • Manon : Pretty Yende 
  • Le chevalier des Grieux : Benjamin Bernheim
  • Lescaut : Ludovic Tézier
  • Le comte des Grieux : Roberto Tagliavini
  • Guillot de Morfontaine : Rodolphe Briand
55 min
26 min