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Regardez la pièce de "L’hôtel du Libre-échange" sur France 5 pour rire de la médiocrité et du confinement !

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"L’hôtel du Libre-échange"
"L’hôtel du Libre-échange"
- France Télévisions

Dans ce chef d’œuvre de Feydeau, c’est bien simple : tout le monde est coincé. La troupe de la Comédie-Française s’offre ici une grande récréation, dont on peut tirer quelques enseignements en ces temps de confinement.

Zoé Sfez, chroniqueuse dans Soft Power, productrice pour A Voix Nue, et Anne de Biran, voix d’antenne, vous expliquent pourquoi il faut s’accorder ces 2h40 de plaisir et d’introspection en temps de confinement, à voir dimanche 29 mars à 20h50 sur France 5.

Rien de plus délicieux, en ces temps de solitude forcée ou de promiscuité subie, que de rire de personnages qui, eux aussi, tournent en rond et se débattent avec le sens de leur vie.
Comme toujours chez Feydeau, l’argument est à la fois d’une simplicité enfantine et extraordinairement complexe : "Sécurité et discrétion, recommandé aux gens mariés… ensemble ou séparément !" : c’est la promesse alléchante de l’hôtel du Libre-échange, établissement de second ordre, où monsieur Pinglet, entrepreneur en bâtiment, lassé de son épouse vieillissante, veut emmener la délicieuse Marcelle, qui n’est autre que la femme de son ami et associé, l'architecte Paillardin. Négligée par son mari, elle aussi est prête à commettre l’adultère.
Ce que tous deux ignorent, c’est que, ce soir-là, Paillardin passe lui aussi la nuit dans cet "hôtel borgne", qui abrite également les amours clandestines de leur femme de chambre Victoire avec Maxime, le neveu de Paillardin. Portes qui claquent, quiproquos en pagailles, amant dans le cabinet de toilette : la mécanique infernale si chère au maître du boulevard est en marche. Mais Isabelle Nanty parvient à colorer le vaudeville de poésie et de tendresse.

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Parce que c’est quand on est confinés que la vérité éclate

Immense succès dès sa présentation en 1894, L’hôtel du libre-échange est parfaitement emblématique du talent de Feydeau pour la farce, mais aussi pour la satire sociale, en faisant preuve d’une intelligence et d’une lucidité impitoyable sur les travers de la vie bourgeoise.
Quand la pièce commence, les deux couples, les Paillardin et les Pinglet, qui habitent des appartements contigus, sont physiquement piégés dans leurs mariages respectifs. D’ailleurs Madame Pinglet n’hésite pas à enfermer son mari pour l’empêcher d’aller au restaurant sans elle, de trop vivre sans elle en somme. Et c’est en se faisant une échelle de corde qu’il peut s’enfuir.
Comme l’écrit Isabelle Nanty dans sa note d’intention :

Au début de la pièce, quasiment tous les protagonistes attendent encore quelque chose de la vie, d’eux-mêmes ou de l’autre. 

Michel Vuillermoz, génie de la diction et de l’autorité, qui incarne Pinglet, se plaint :

Y’ a de la lave en moi ! de la lave en ébullition !... Seulement, je n'ai pas de cratère...

Au deuxième acte, tout le monde tente donc la grande évasion dans ce petit hôtel borgne. Sauf que tout dans ce lieu est plus que douteux ; le garçon d’hôtel (Laurent Lafitte en grande forme) écoute aux portes et le linge n’est pas blanc de blanc : 

Je vous ai mis des draps propres – Parce qu’ils ne le sont pas toujours ? – Si. Mais il y a les draps propres et les draps vraiment propres. 

Et puis surtout, tout le monde a eu la même idée ! Pas moins de onze personnages se retrouvent prisonniers de chambres dont il ne peuvent sortir sans être surpris, qui par son mari, qui par son oncle, qui par son ami de province.

Le génie de la pièce, c’est que contrairement à Un fil à la patte, écrit quelques mois auparavant, ce n’est pas un, mais quasiment tous les personnages qui ont quelque chose à cacher, ou quelque chose à tenter. On rit bien sûr, comme rarement à la Comédie-Française, mais on compatit aussi. Car la mécanique implacable de l’enfermement fait jaillir la vérité des cœurs, médiocres mais aussi attendrissants. On réinvente sa vie pour mieux aimer son chez-soi. Pinglet se faisait une joie d’avoir une maîtresse, mais réclame son épouse quand il fait un malaise : 

Et ma femme qui n’est pas là !

Parce qu’avec Isabelle Nanty et Christian Lacroix, Feydeau ça devient beau !

Disons-le franchement : on peut craindre parfois que les textes de Feydeau vieillissent mal. Leur cruauté, leur misogynie apparaissent au mieux brillamment cyniques, au pire un peu vulgaires. Jamais ici. C’est avec cette mise en scène d’Isabelle Nanty que la pièce est enfin entrée au Répertoire de la Comédie-Française en 2017, et on comprend pourquoi. Il y a des amants dans le placard, oui, mais ça ne sent pas le moisi. Avec Christian Lacroix, qui signe pour la première fois les costumes et les décors de la pièce, ils parviennent à la colorer d’une poésie douce et presque mélancolique.

Couleurs acides et éclatantes, robes et fracs toujours un peu trop grands, sont autant inspirés par les toiles de Vallotton ou Vuillard que par l’univers de Lewis Caroll. Tout en lampions et clair-obscurs, le sinistre hôtel borgne prends des allures de lanterne magique ou de maison de poupée. Isabelle Nanty place résolument le jeu du côté de l’enfance, "de Laurel et Hardy" : quand il faut prendre le thé, on joue à la dînette. Et c’est un petit train électrique qui marque l’heure du départ pour les protagonistes de la pièce. Dépoussiéré, Feydeau est plus gai mais aussi plus pur que jamais.

"L’hôtel du Libre-échange"
"L’hôtel du Libre-échange"
- France Télévisions

Parce que Christian Hecq est génial, tout simplement !

Grand spécialiste de Feydeau, l’acteur belge a remporté deux Molière grâce à l’auteur de boulevard (Pour La main passe en 2000 et Un fil la patte en 2011 ). C’est normal, Christian Hecq ne sert pas seulement le texte , il le surclasse ! Il incarne ici le seul personnage honnête de la pièce. Monsieur Mathieu, avocat à Valenciennes, est en visite à Paris, flanqué de ses quatre filles à peine sorties du pensionnat, où sévit une épidémie d’oreillons ! Il a la particularité délicieuse de devenir bègue quand il pleut, voire carrément muet par temps d’orage.
Alors que le théâtre de Feydeau repose sur des dialogues acérés et un comique de situation parfois répétitif, Christian Hecq oublie la parole. Avec son corps de marionnette, sa voix d’enfant, il suscite chez nous un rire immédiat et sans arrière-pensée, comme seuls les plus grands clowns savent le faire. Un grand acteur à l’œuvre.

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