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Regardez la série “Une Belle histoire”, où la fiction de la télé publique se libère de ses codes

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© Jean-Philippe BALTEL / TETRA MEDIA FICTION / FTV
© Jean-Philippe BALTEL / TETRA MEDIA FICTION / FTV

Culture Maison. Depuis quelques semaines, France 2 diffuse chaque mercredi soir une nouvelle série créée par Frédéric Krivine et Emmanuel Daucé qui explore sous forme chorale la grammaire amoureuse contemporaine, prix de la meilleure série longue au Festival de la Fiction TV de La Rochelle.

Lucile Commeaux, productrice déléguée et critique à La Dispute , a visionné ce nouvel objet télévisuel, diffusé chaque mercredi à 20h50 sur France 2, et disponible tout le temps et gratuitement en cliquant ici.

Un objet curieux de prime abord : une série produite par France Télévisions, diffusée en prime time, avec Sébastien Chassagne, ce roux dégingandé et ébouriffé, le Gaston Lagaffe des séries indé, ça interroge!  Et les premières minutes - un couple accroché sur une montagne à pic, qui parle de quinoa avant une chute tragique, augure d’une mini-révolution dans la télévision nationale. 

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Une série qui joue avec la forme classique de la série chorale et familiale

Une Belle histoire est pourtant un objet de facture apparemment classique: huit épisodes de 52 minutes écrits par Frédéric Krivine et Emmanuel Daucé, le duo d’Un Village français, série historique diffusée sur France 3, saluée par la critique et plébiscitée par le public. Le scénario est celui, bien connu, de la comédie chorale. Soit deux couples hétérosexuels dans une ville moyenne de bord de mer: Philippe et Caroline, lui est chirurgien, elle au foyer, quelques enfants dans une belle maison, une vie affective et sexuelle en faillite sur laquelle plane l’adultère. En face, Georges et Malika, lui bricole à la maison, elle employée de banque enceinte jusqu’au cou. Et puis David l’électron plus ou moins libre, trentenaire fauché qui traîne son trauma, et se relance dans le jeu amoureux, dont la liberté et la solitude bousculent le quotidien des autres, et alimentent la machine de la fiction. 

C’est apparemment simple et confortable, le spectateur de séries familiales se retrouve en terrain connu. Mais pas seulement. Observons Philippe et Caroline, interprétés par des acteurs - Cedric Ben Abdallah et Louise Monot - , dont le moins qu’on puisse dire est qu’ils ne dérogent pas aux normes physiques télévisuellement correctes - minces, sportifs, beaux et soignés. Quand leur couple bat de l’aile, Caro constate avec horreur qu’elle n’a jamais joui avec son mari. Caroline s’émancipe, Philippe s’effondre: le couple de série parfait en prend un coup. En face, Georges, subjugué par l’énergie et l’autorité de sa femme, cherche à assumer sa mélancolie et la fragilité de sa masculinité dans un foyer “inversé", où la femme fuit dès la naissance du bébé fumer des clopes dehors, tandis que l’homme passe de la chambre à la cuisine avec un babyphone à la main.

© Jean-Philippe BALTEL / TETRA MEDIA FICTION / FTV
© Jean-Philippe BALTEL / TETRA MEDIA FICTION / FTV

Une liberté de ton parfois forcée mais salutaire

Reste que cette émancipation paraît parfois un peu artificielle. L’intimité féminine, dont on peut saluer ne serait-ce que l’évocation à 21h sur le service public, est réduite à de nouveaux paramètres qui, s’ils sont plus justes peut-être, n’en restent pas moins de nouveaux codes - l’évocation du clitoris dans une discussion entre Malika et Caroline, à l’occasion d’un petit thé “entre meufs”, passe un peu en force, tout comme les incongruités finalement bien policées de Georges, le mâle fragile. En inversant les stéréotypes, la série en recrée d’autres, et fait reposer suspense et intérêt sur des mécanismes finalement très conservateurs, le vaudeville, les étapes bien balisées de la rencontre amoureuse, la brouille amicale. 

Mais ne boudons pas notre plaisir, en ces temps confinés dans lesquels la série télé apparaît comme une excellente planche de salut, qui plus est quand elle est gratuite et familiale. Les dialogues sont naturels, la langue contemporaine, les gestes moins stéréotypés, la musique moins invasive que dans les productions habituelles de France Télévisions. Débarrassée de codes esthétiques désuets, qui reconduisaient en permanence un modèle social archaïque, la fiction respire, et accède à un effet de réel accru, qui produit une affection véritable pour les personnages, en premier lieu pour ce David un peu perdu, anti-héros par excellence. Une Belle histoire se regarde avec le même plaisir qu’une comédie romantique juste assez dissonante pour donner à penser, et annonce peut-être de salutaires nouveautés à la télévision publique

© Jean-Philippe BALTEL / TETRA MEDIA FICTION / FTV
© Jean-Philippe BALTEL / TETRA MEDIA FICTION / FTV
  • Série Une Belle histoire de Frédéric Krivine et Emmanuel Daucé, en cours de diffusion sur France 2 et disponible ici (sur le site france.tv). Le 20 avril en DVD. 
29 min
54 min