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Regardez "Les enfants du 209, rue Saint-Maur" pour se rappeler qu’en temps de crise, chaque décision compte

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Extrait du film documentaire Les enfants du 209 rue Saint-Maur, Paris Xè, de Ruth Zylberman
Extrait du film documentaire Les enfants du 209 rue Saint-Maur, Paris Xè, de Ruth Zylberman
- Arte France

Culture Maison. Dans un documentaire magistral, Ruth Zylberman a retrouvé les anciens habitants d’un immeuble parisien, qui racontent la période de l’occupation durant laquelle ils étaient enfants. Beaucoup d’entre eux étaient juifs, et ils ont vu leur vie bouleversée à jamais.

Documentaire plusieurs fois primé et adapté en livre depuis, Les enfants du 209, rue Saint-Maur, Paris Xe, signé Ruth Zylberman, est disponible sur Arte jusqu’au 15 janvier 2022. Matthieu Garrigou-Lagrange, producteur de La Compagnie des œuvres, vous suggère de lui consacrer une heure quarante de votre confinement.

Les crises ne se ressemblent pas, bien sûr, et il ne s’agit pas de comparer ce qui n’est pas comparable. Mais elles ont néanmoins en commun d’amplifier les conséquences de nos actes. Ainsi, durant l’occupation, dans un immeuble parisien dont un tiers des habitants étaient juifs, il y eut ceux qui dénoncèrent leurs voisins, ceux qui, durant une rafle, cachèrent dans leur lit un enfant en lui mettant un bonbon dans la bouche pour qu’il se tienne tranquille, ceux qui décidèrent de s’enfuir à temps, et en eurent l’occasion ; autant de décisions prises parfois par instinct, mais qui changèrent le cours de vies.

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2 min

Des enfants aux vies brisées

Dans cet immeuble du 209, rue Saint-Maur, à Paris, cinquante-deux juifs furent déportés sur la centaine de ceux qui vivaient là. Ruth Zylberman, écrivaine et réalisatrice dont la mère a elle-même été déportée par les nazis à l’âge de cinq ans, est partie d’un recensement de 1936 pour retrouver les enfants qui y habitaient, retracer leur parcours durant les années noires, et revenir avec eux dans ce que furent les lieux de leur jeunesse. Elle filme le traumatisme toujours aussi vif de ceux dont les parents ont été envoyés dans les camps. Henri, par exemple, était âgé de cinq ans quand sa mère l’a confié, pour le protéger, à une association clandestine d’aide aux enfants juifs. Placé dans diverses familles en France, il fut ensuite envoyé aux États-Unis où il fit sa vie, « toujours en colère », sans rien savoir de ses parents et de leur destin. La réalisatrice le fait revenir dans l’immeuble où sa vie à basculé, lui apprend quel métier faisait son père et la façon dont il fut abandonné pour être protégé. La redécouverte des lieux provoque en lui un brusque retour de la mémoire, qui lui fait comprendre différemment ses souvenirs. Les questions qu’il pose ont un air poignant de retour à l’enfance, comme quand il demande, visiblement ému, s’il est possible que sa mère ait « touché cette poignée de porte là ».

L’immeuble comme point de départ poétique aux histoires

Le geste poétique de Ruth Zylberman réside dans son idée de partir d’un immeuble unique pour raconter ces histoires. Elle aurait d’ailleurs pu en choisir un autre, dans ce Xème arrondissement de Paris où de nombreux juifs d’Europe de l’Est étaient venus s’installer, car la barbarie de ces temps-là était particulièrement administrative et systématique, et tous les immeubles alentours ont connu, peu ou prou, un sort similaire. L’échelle est parfaite : ni trop grande, ni trop petite, pour saisir l’infiltration de la terreur nazie dans la vie de ses victimes. Elle permet de montrer comment l’Histoire s’immisce de plus en plus violemment dans le quotidien des habitants et pourchasse chacun et chacune jusque dans son chez-soi, dans sa retraite intime. La réalisatrice montre les interactions entre les différents voisins, raconte l’histoire des commerçants du rez-de-chaussée dont la boutique est arianisée, fait revivre les conflits d’une famille qui se déchire en deux camps, et que rien ne pourra réconcilier.

Fantômes entre les murs

C’est presque à la façon d’un roman (on pense à Modiano, à Perec) que Ruth Zylberman a organisé son travail. Son documentaire a la dimension de l’œuvre d’art quand elle traque les fantômes entre les murs, quand elle fait d’un immeuble un personnage qui a tout vu, qui sait tout sans pouvoir rien dire. Elle sait mettre en image ce bâtiment banal en s’arrêtant sur les fissures, en projetant sur sa façade des films d’époque, en saisissant la vie qui en déborde aujourd’hui, comme il y a quatre-vingts ans.

Ce choix de partir d’un seul lieu pour tirer les fils des destins nous rappelle que nous sommes les héritiers directs de cette histoire tragique. Ces cours d’immeubles, à Paris comme partout en France, nous y garons nos vélos électriques, nous les fleurissons, nous y faisons résonner nos pas sur les mêmes carrelages où résonnèrent le bruit des bottes de la police française ou des SS qui vinrent enlever les juifs. Les seuils en pierre, polis et creusés par les chaussures, les coups de balais et les fonds de culotte des enfants, sont toujours les nôtres, juste un peu plus usés qu’à l’époque. Après avoir visionné ce documentaire, on ne peut d’ailleurs s’empêcher de s’accouder à sa fenêtre et de regarder, longtemps, celles qui nous font face. On écoute la rumeur des voisins, au-delà de la cour, du jardin, de la rue. Il y a les enfants qui cherchent le soleil derrière les carreaux, les jeunes couples qui regardent un film, et cet homme en kippa qui prie sur son balcon. Il y a aussi, la nuit, la grande beauté plastique de ces fenêtres qui sont des petits théâtres d’ombres où se jouent autant de destins.

19 min

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