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Renaudot 2020 : Marie-Hélène Lafon récompensée pour "Histoire du fils", "non-dits habités avec mes mots"

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Marie-Hélène Lafon en 2017
Marie-Hélène Lafon en 2017
© AFP - JOEL SAGET / AFP

Le jury du prix Renaudot a récompensé, lundi 30 novembre, Marie-Hélène Lafon pour son roman "Histoire du fils" (Buchet-Chastel). Et c'est Dominique Fortier qui remporte le prix Renaudot essai pour "Les Villes de papier : une vie d'Emily Dickinson" (Grasset).

"Je décale, je couds, je découds, je réinvente, je fictionne mais je n'imagine pas. Tous mes livres commencent par une collision avec le réel", racontait dans l'émission Salle des machines, en septembre dernier, Marie-Hélène Lafon qui vient de remporter le Prix Renaudot 2020 pour Histoire du fils (Buchet-Chastel). Tout comme le prix Goncourt, remis également ce lundi 30 novembre, c'est en visioconférence sur Zoom que les jurys se sont réunis pour désigner la lauréate, qui l’a emportée dès le premier tour à la majorité absolue.

Cette récompense vient s'ajouter aux multiples prix déjà reçus par l'écrivaine. Son premier roman, Le Soir du chien, publié en 2001, lui avait valu le prix Renaudot des lycéens, et ouvert la voie à dix autres romans et de nombreuses récompenses. Son roman le plus connu, L'Annonce, publié en 2009, avait quant à lui obtenu pas moins de quatre prix littéraires (Page des libraires, Paroles d'encre, Marguerite-Audoux, La Montagne/Terre de France) et s'était hissé, déjà, parmi les finalistes des prix Renaudot et Femina. 

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Dans ce dernier roman Histoire du fils, l'autrice interroge le lien de filiation entre André, le fils, et Paul, le père absent, à travers une saga familiale disséminée entre le Massif Central et Paris et résumée en 12 dates, de 1908 à 2008. "A la source de ce livre-là, il y a ce qui existe constamment et dont nos vies sont saturées : ce que l'on appelle une histoire de famille, expliquait Marie-Hélène Lafon, "Invitée culture" en septembre dernier. Toutes les familles ont des histoires. Je pars toujours du réel, je ne sais rien inventer à partir de rien. Je ne sais pas d'ailleurs s'il existe des écrivains qui le font. En ce qui me concerne, je suis constamment assaillie, bombardée par le réel. Là, en l'occurrence l'été 2012, j'ai été témoin de la révélation d'un secret dans une famille dont je suis très proche depuis maintenant quatre décennies. Immédiatement, je me suis sentie empoignée par cette histoire qui se déroulait sous mes yeux, j'ai pensé que ça ferait un texte. Et on l'a pensé aussi autour de moi, cette famille m'a prise à témoin. C'était une position assez paradoxale. C'est la première fois que ça m'arrivait de manière aussi directe. A tel point que j'ai rencontré d'ailleurs à deux reprises, en 2012 et en 2013, l'homme qui est devenu le personnage d'André." 

32 min

Marie-Hélène Lafon construit, à travers cette lente chronologie, un roman familial où les personnages se croisent, pour mieux entrer dans l'intimité de chacun :

Le motif saisissant de cette histoire c’est que l’on n’a jamais su et l'on ne saura jamais si cet homme, Paul, a su qu’il était père. Si Gabrielle lui a dit qu’elle attendait un enfant. Il y a ce trouble chez ce "fils" qui ne sait pas s’il était inscrit - même pas dans le désir - mais simplement dans la conscience d’un père. Cela restera pour toujours indécidable. Et cet indécidable fabrique de la littérature beaucoup plus sûrement que ce qui est tranché, déjà épuisé, éreinté d’avance. Ce sont ces non-dits que je viens habiter avec mes mots. Et puis de l'autre côté, il y a d'autres silences que je ménage avec mes mots pour que le lecteur vienne les habiter. Cela crée le lien entre celui qui écrit et que celui qui lit. Marie Hélène Lafon, dans Salle des Machines

57 min

Née en 1962, "dans une famille de paysans" comme elle le dit elle-même, l'écrivaine est retournée dans son Cantal natal, lieu récurrent de ses romans, pour y passer un long moment pour la première fois depuis quarante ans : 

C'est un hasard mais j'ai pu rester pour la première fois depuis 40 ans dans le Cantal, du 16 mars au 14 juin. Trois mois. Des arbres nus lorsque je suis arrivée au déferlement des roses lorsque je suis partie. Et donc j'ai révisé le printemps, j'ai ravivé le printemps. Je l'ai vécu, me laissant totalement empoigner et traverser par ces lumières, par la neige. Il a neigé pendant ce printemps et il a fait 30 degrés. Et ensuite les iris, les pivoines, les chevreuils, les blaireaux. La magnificence ordinaire des choses. Je me suis laissée traverser et empoigner par tout cela et en même temps, je n'ai pu vivre tout ce temps dans le Cantal que parce que j'avais une excellente connexion Internet qui m'a permis d'assurer la continuité pédagogique auprès de mes élèves, boulevard Arago, à Paris.

Pour la lauréate du prix Renaudot 2020, ce qui fait la dynamique d'un texte c'est "la respiration. Parce que le texte s'invente, s'écrit, se fabrique, se forge mot à mot, signe à signe, phrases à phrases, et chaque phrase est respirée par la lecture à voix haute. Chaque phrase se marche, chaque phrase se respire, chaque phrase se mâche, chaque phrase passe par le corps puisque elle monte des entrailles pour s'ériger dans l'air et que c'est vraiment une affaire de d'empoignades avec le corps. C'est extrêmement physique, cette affaire-là. Pour moi, en tout cas, très physique. Il y a de l'instinct là dedans. Il y a de l'empoignade, de l'étreinte et ça se fait beaucoup à tâtons, à tâtons et à l'oreille. C'est une affaire très charnelle, vraiment."

Le Prix Renaudot essai : Dominique Fortier pour "Les Villes de papier : une vie d'Emily Dickinson" (Grasset)

Le prix Renaudot de l'essai a quant à lui était remis à la romancière et traductrice québécoise Dominique Fortier pour Les Villes de papier. Elle y dresse le portrait d'Emily Dickinson, considérée comme l'une des grandes poétesses américaines, mais qui fut ignorée de son vivant. Et pour cause, celle-ci ne chercha pas à être publiée, préférant envoyer des copies de ses poèmes à quelques privilégiés. Dans cette biographie romancée d'Emily Dickinson, l'autrice s'attache en particulier à tenter de comprendre la vie séculaire, quasi recluse, de la poétesse américaine.

1h 25

Le Renaudot poche a de son côté récompensé Eric Roussel, pour "Charles de Gaulle" ( Tempus Perrin), qui s'appuie sur de nombreuses archives pour éclairer le personnage.