Publicité

Rencontre Poutine-Macron : cette photo "étrange" que tous "auraient voulu faire"

Par
Rencontre entre le président Macron et le président Poutine au Kremlin le 7 février pour tenter une désescalade entre la Russie et l'Ukraine
Rencontre entre le président Macron et le président Poutine au Kremlin le 7 février pour tenter une désescalade entre la Russie et l'Ukraine
© AFP - SPUTNIK

Le monde dans le viseur. Emmanuel Macron, Vladimir Poutine et la grande table. L'image a fait le tour du monde. Mais moins pour son contexte, sensible - la désescalade en Ukraine -, que pour les commentaires et détournements qu'elle a suscités.

C'est LA photo. Celle que tout le monde a vue, que beaucoup ont commentée, que certains ont détournée. Ce lundi 7 février 2022, Emmanuel Macron se rend à Moscou pour tenter une "désescalade" dans la crise Russie-Ukraine. Vers 16h30, il rencontre Vladimir Poutine au Kremlin. Un seul cliché sort de cet entretien. On voit les deux hommes aux extrémités d'une longue table blanche de quatre mètres. L'image marque et devient très vite virale, sujet de quantité d'analyses, d'interrogations et de détournements.

Surprenante et vide

Thibault Camus est photographe depuis douze ans chez AP (Associated Press). Il a suivi le déplacement du président français en Russie. Alors qu'il se prépare avec ses confrères à couvrir la rencontre, le service de presse de l'Élysée les informe que "pour des raisons sanitaires, le Kremlin ne veut personne d'autre que les techniciens russes dans la pièce" où se trouvent les dirigeants. Frustrés, ils attendent dans la salle de presse quand l'image des deux chefs d'État de part et d'autre de la table sort. "On a tous était déçus de ne pas être entrés, on aurait tous voulu faire cette image. On voulait suivre le président, raconter ce déplacement et participer à l'Histoire."

Publicité

L'image fait vite le tour du monde. Pourtant, "elle est étrange", estime Thibault Camus.

[Emmanuel Macron et Vladimir Poutine] sont très loin l'un de l'autre et entre eux, il y a un vide. Si l'on parle de photo, c'est assez étrange. Déjà pour les prendre ensemble, il faut prendre beaucoup d'espace en haut et en bas. Sur cette image, on distingue peu les protagonistes. Il est difficile de capter leurs expressions car on discerne peu leurs visages. Se regardent-ils ? On voit juste la position des corps. Ils sont trop petits dans le cadre.

Ce qui est difficile dans les clichés où les personnages sont éloignés les uns des autres, poursuit le photographe, "c'est qu'il y a tellement de choses autour d'eux – avec ce décorum très singulier, blanc, dénudé – qu'ils deviennent petits". Pour prendre une telle photo, il n'y a pas beaucoup d'options : "On se met au grand angle et on ouvre."

Avant ce voyage, Thibault Camus s'était préparé. "Je m'imaginais des photos où ils seraient assis côte à côte, avec une petite table entre eux, comme à la Maison-Blanche. Avec une poignée de mains, éventuellement. Moi, j'allais faire cette photo-là, mais pas ça. C'est ce qui est surprenant."

Une image virale mais un mode opératoire classique

Non loin de Thibault, Sylvain Tronchet, correspondant de Radio France à Moscou, prépare ses interventions en direct. Comme ses confrères, il regarde sur la télévision de la salle de presse la retransmission du début de la rencontre en léger différé. "J'ai pris une photo de la télévision et je l'ai twittée, raconte-t-il. C'est vite devenu viral." Son message sera vu plus de 1 million de fois selon Twitter.

Pour afficher ce contenu Twitter, vous devez accepter les cookies Réseaux Sociaux.

Ces cookies permettent de partager ou réagir directement sur les réseaux sociaux auxquels vous êtes connectés ou d'intégrer du contenu initialement posté sur ces réseaux sociaux. Ils permettent aussi aux réseaux sociaux d'utiliser vos visites sur nos sites et applications à des fins de personnalisation et de ciblage publicitaire.

Pour autant, le journaliste basé à Moscou n'a pas été surpris par cette distance entre les deux présidents :

Ici, on a déjà vu cette table. Vladimir Poutine a reçu Orbán comme cela il y a quelques jours, et ça n'a étonné personne de voir la même disposition avec Emmanuel Macron. En Russie, on sait que Poutine impose à son environnement des règles drastiques en matière sanitaire. Pour le voir de près, certains - dont des responsables russes - ont dû se mettre en quarantaine. Emmanuel Macron, tout comme Viktor Orbán, n'a pas fait cette quarantaine, donc le président russe ne tient pas à les approcher. C'est le modus operandi de Poutine avec ses invités.

Le journaliste se souvient d'ailleurs de l'apéritif d'après rencontre entre Orbán et Poutine, très distancié. Une scène un peu surréaliste qui montre que le président russe ne plaisante pas avec les gestes barrières.

Pour afficher ce contenu Twitter, vous devez accepter les cookies Réseaux Sociaux.

Ces cookies permettent de partager ou réagir directement sur les réseaux sociaux auxquels vous êtes connectés ou d'intégrer du contenu initialement posté sur ces réseaux sociaux. Ils permettent aussi aux réseaux sociaux d'utiliser vos visites sur nos sites et applications à des fins de personnalisation et de ciblage publicitaire.

Sylvain Tronchet a lui-même été confronté aux précautions sanitaires entourant Vladimir Poutine : "Pour assister à la conférence de presse, j'ai par exemple fait trois tests PCR dans les quatre jours qui ont précédé la rencontre et, en plus, un test PCR en arrivant au Kremlin dans le nez et dans la gorge".

Cette distance entre les deux présidents a évidemment fait parler. Emmanuel Macron a rapidement expliqué qu'elle se justifiait pour des raisons sanitaires. Quelques jours après l'entretien, l'Elysée a ajouté que si le président français était resté aussi loin de Vladimir Poutine, c'est parce la France avait refusé de se soumettre au protocole russe. En effet, les autorités de Moscou ont demandé à Emmanuel Macron de faire un test PCR à Moscou, réalisé par le médecin du Kremlin. L'Élysée a refusé : "Les conditions protocolaires permettant un entretien entre les deux chefs d'État avec une distanciation moindre (contact avec serrage de mains et table plus petite) imposaient un protocole sanitaire qui ne nous paraissait ni acceptable ni compatible avec les contraintes d'agenda qui étaient les nôtres."

Une image facile à retenir

Cette image, Frédéric de La Mure l'a aussi regardée avec attention. Et il connaît bien le Kremlin, pour y avoir pénétré plusieurs fois pendant sa carrière en tant que photographe du ministère français des Affaires étrangères de 1982 à 2019. "Je suis allé dans ces salles gigantesques du Kremlin, se souvient-il. Ce qui m'a marqué, c'est la pureté de l'image. Elle est extrêmement simple à lire et c'est ce qui fait sa puissance. C'est une image facile à retenir. Il n'y a pas beaucoup de choses à regarder, cette table, ce bouquet qui paraît perdu et les deux chefs d'État de chaque côté de la table avec un costume identique. C'est une photo qui restera liée à cette période de l'Histoire du monde. Elle peut être une photo de référence de ce moment."

Bien avant le Covid, j'ai déjà fait des photos de Vladimir Poutine dans cette salle, et, généralement, lui et son interlocuteur sont face à face, mais dans le sens de la largeur.

D'un point de vue technique, lors des déplacements officiels, "pour les photographes, les tables sont un vrai problème", poursuit Frédéric de La Mure, "car elles sont souvent démesurées". "Une fois que les délégations sont assises, il y a le mur à quelques centimètres des chaises, donc pas beaucoup de marge. Il vaut mieux être bien placé dès le début." L'avantage du Kremlin, c'est que la salle est énorme.

Avec les grandes tables, on utilise un grand angle, mais mécaniquement, il a tendance à éloigner le milieu et élargir les côtés. Ça déforme très légèrement et ça change légèrement la perspective. C'est la même chose avec les piscines des hôtels, on pense qu'elles sont grandes et en réalité, elles sont beaucoup plus petites.

Cette image de deux chefs d'État très éloignés ne coïncide pas avec les rencontres qu'a couvertes Frédéric de La Mure, ce qui lui fait dire que ce sont réellement les raisons sanitaires qui ont imposé cette distance, comme le dit l'Élysée. D'ailleurs, ajoute Sylvain Tronchet, "lorsque les photographes prennent ce cliché, il y a une caméra avec eux et on peut suivre le début de l'entretien en direct dans la salle de presse. On entend que Vladimir Poutine est extrêmement cordial avec Emmanuel Macron. Il veut installer une ambiance beaucoup plus chaleureuse que ce qui transparaît sur la photo. Il le tutoie même". D'où l'importance de la légende de l'image.

À lire aussi : L'oeil du Quai d'Orsay

Une image "poolée"

Cette photo a été prise par un photographe russe du "pool". Ce jargon désigne un groupe de journalistes ou photographes qui vont assister à un événement pour tous les autres, et qui partagent ensuite leur matière avec tous les professionnels sur place. "On prend des photos pour plusieurs agences", explique Thibault Camus, qui confesse : "Cela permet à ceux qui organisent d'avoir moins de journalistes sur place, mais aussi moins d'angles de vues... le pool n'est pas quelque chose de très honorable."

En France, les "pools" lors des déplacements officiels ont commencé dans les années 1980 et ont vraiment pris de l'ampleur avec l'arrivée des chaînes d'infos en continu, estime Frédéric de La Mure. "L'arrivée de ces médias a doublé ou triplé le nombre de journalistes qui suivent les déplacements." Aujourd'hui, sous Emmanuel Macron, comme le racontent plusieurs journalistes qui suivent le chef d'État, le "pool" a été "systématisé", plus encore avec la crise sanitaire. Ce qui n'est pas forcément bon pour la pluralité. Il vaut mieux avoir un photographe que quinze, c'est plus facile à gérer. Quinze photographes, ce sont potentiellement quinze angles de vues différents, dont – peut-être – plusieurs que l'on n'a pas envie de voir. Pour les agences photo, cela a un intérêt économique : "Cela divise les coûts par trois ou quatre", souligne Thibault Camus.

Si elle tant fait parler, c'est donc que cette photo officielle "est la seule qui existe où on voit les deux présidents ensemble, les autres sont des portraits, explique Thibault Camus. Il y a une volonté russe de n'avoir que ce cliché." L'Élysée a publié deux autres photos sur le compte Twitter d'Emmanuel Macron, où l'on voit différents angles. C'est la photographe officielle du président (Soazig de la Moissonnière) qui les a pris, pas les journalistes français.

Pour afficher ce contenu Twitter, vous devez accepter les cookies Réseaux Sociaux.

Ces cookies permettent de partager ou réagir directement sur les réseaux sociaux auxquels vous êtes connectés ou d'intégrer du contenu initialement posté sur ces réseaux sociaux. Ils permettent aussi aux réseaux sociaux d'utiliser vos visites sur nos sites et applications à des fins de personnalisation et de ciblage publicitaire.

Et une autre publiée le lendemain, alors qu'Emmanuel Macron est en route pour l'Ukraine :

Pour afficher ce contenu Twitter, vous devez accepter les cookies Réseaux Sociaux.

Ces cookies permettent de partager ou réagir directement sur les réseaux sociaux auxquels vous êtes connectés ou d'intégrer du contenu initialement posté sur ces réseaux sociaux. Ils permettent aussi aux réseaux sociaux d'utiliser vos visites sur nos sites et applications à des fins de personnalisation et de ciblage publicitaire.

Une autre photo a été moins commentée mais raconte aussi beaucoup. Elle présente l'arrivée d'Emmanuel Macron au Kremlin. À l'aéroport, une délégation officielle l'attendait, mais au Kremlin, personne. Thibault Camus a assisté à la scène : "[Emmanuel Macron] a pris un petit escalier, comme s'il entrait par une porte secondaire. Il n'y avait personne pour l'accueillir, aucun protocole, dans un noir complet. Ce n'est pas du tout les photos auxquelles on s'attend quand un président arrive. Il arrive et il est tout seul."

Un succès inattendu

En Russie, la photo de Macron, Poutine et la grande table n'a pas suscité de débat, car elle ne détonnait pas chez ceux qui suivent le Kremlin. En revanche, ses détournements ont visiblement fait sourire. Ils ont d'ailleurs été bien davantage partagés que la photo originale. Comme si l'humour pouvait aider à la désescalade.

Pour afficher ce contenu Twitter, vous devez accepter les cookies Réseaux Sociaux.

Ces cookies permettent de partager ou réagir directement sur les réseaux sociaux auxquels vous êtes connectés ou d'intégrer du contenu initialement posté sur ces réseaux sociaux. Ils permettent aussi aux réseaux sociaux d'utiliser vos visites sur nos sites et applications à des fins de personnalisation et de ciblage publicitaire.

Pour afficher ce contenu Twitter, vous devez accepter les cookies Réseaux Sociaux.

Ces cookies permettent de partager ou réagir directement sur les réseaux sociaux auxquels vous êtes connectés ou d'intégrer du contenu initialement posté sur ces réseaux sociaux. Ils permettent aussi aux réseaux sociaux d'utiliser vos visites sur nos sites et applications à des fins de personnalisation et de ciblage publicitaire.

Pour afficher ce contenu Twitter, vous devez accepter les cookies Réseaux Sociaux.

Ces cookies permettent de partager ou réagir directement sur les réseaux sociaux auxquels vous êtes connectés ou d'intégrer du contenu initialement posté sur ces réseaux sociaux. Ils permettent aussi aux réseaux sociaux d'utiliser vos visites sur nos sites et applications à des fins de personnalisation et de ciblage publicitaire.

À lire aussi : La Russie regarde l’Ukraine comme une chasse gardée

> Retrouvez toutes nos analyses de photos d'actualité dans le monde dans le viseur