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Renée Vivien, Judith Gautier, Marguerite Audoux : 3 autrices oubliées par l'histoire

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Légende : Marguerite Audoux chez elle (fin 1910 ou début 1911). Ayant reçu le Prix Vie Heureuse, elle pose devant le portrait au fusain de Charles-Louis Philippe, par Charles Guérin.
Légende : Marguerite Audoux chez elle (fin 1910 ou début 1911). Ayant reçu le Prix Vie Heureuse, elle pose devant le portrait au fusain de Charles-Louis Philippe, par Charles Guérin.
- Photo par Paul Marsan, dit Dornac.

Leurs noms ne vous disent rien ? Ces autrices ont pourtant connu un grand succès avant de passer à la grande trappe du patriarcat. Alors qu'une éditrice a décidé de leur restituer leur postérité volée, nous avons fouillé dans les archives de France Culture pour en savoir plus long à leur sujet.

George Sand, Colette, Marguerite Duras, Virginia Woolf, Marguerite Yourcenar, Madame de Staël, Madame de La Fayette... bon. Vous en connaissez d'autres, des femmes du canon littéraire ? Constatant qu'elles étaient trop souvent spoliées par l'histoire et invisibilisées par les programmes scolaires (entre 3,5% et 5 % de femmes...), une maison d'édition a décidé de les réhabiliter. C'est l'éditeur Talents hauts qui inaugure sa nouvelle collection "Les Plumées" avec trois noms d'autrices trop oubliés.
L'une, fille de Théophile Gautier, était amoureuse de l'Asie ; l'autre, une bergère humaniste et effarouchée par le titre d'"écrivain" ; la troisième enfin, la première poétesse francophone à écrire sur les amours lesbiens. Nous avons exhumé des archives de France Culture, trois belles émissions retraçant la vie et l'oeuvre de chacune.

Judith Gautier (1845-1917), "fille de", et passeuse de rêves orientaux

Judith Gautier photographiée par Nadar, aux alentours de 1880
Judith Gautier photographiée par Nadar, aux alentours de 1880

En 1910, elle est la première femme à entrer à l'Académie Goncourt, mais sauriez-vous citer un seul de ses écrits ? Pourtant, l'oeuvre de Judith Gautier se compose de plus de trente volumes : des romans ( Iskender : histoire persane, 1894), des pièces de théâtre ( La Marchande de sourires, 1888), des contes ( Mémoires d'un éléphant blanc, 1894) des ouvrages historiques  ( La Conquête du Paradis, 1890), ou encore son autobiographie, Le Collier des jours, qu'elle publie en 1904. Ce n'est pas tant la qualité littéraire de sa production qui est à retenir, que son ouverture sur la littérature et la culture de l'Orient, de l'Inde au Japon, en s'attardant surtout sur la Chine.

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Fille de Théophile Gautier et de la cantatrice italienne Ernesta Grisi, Judith Gautier fréquente très tôt les cercles littéraires, se nourrissant d'échanges avec les frères Goncourt, Baudelaire, Flaubert, Gustave Doré... Elle inspire un sonnet à Hugo, et passe pour être la muse du Parsifal de Wagner, dont elle idolâtrait la musique et qu'elle était allée rencontrer en Bavière. Elle sera même la marraine de son fils. Contre l'avis de son père et au détriment de leur relation filiale, elle épouse le séduisant écrivain et poète Catulle Mendès... une union qui se révélera vite malheureuse. Judith Gautier est très tôt initiée à l'Asie, il faut dire que son père était fasciné par le Proche-Orient, ce dont témoigne une nouvelle qu'il publie en 1846 : Le Pavillon sur l'eau. Dans un " Une Vie, une oeuvre" consacrée à l'autrice en 2007, l'émission racontait le premier contact de Judith Gautier avec l'Orient, alors que son père travaillait au Roman de la momie :

Il lui avait demandé - elle avait sept ans à l'époque - de lui passer les documents au fur et à mesure de ses besoins, et ça avait beaucoup intéressé cette petite fille, elle avait été fascinée par les hiéroglyphes, et elle a commencé à enterrer ses poupées en suivant tous les rites égyptiens. Cela avait enchanté son père, qui avait alors commencé à s'intéresser à cette petite.

Les rêves d'Orient de Judith Gautier_Une vie, une oeuvre, 15/04/2007

1h 27

Âgée d'à peine plus de 20 ans, Judith Gautier publie Le Livre de Jade, une anthologie de poèmes chinois traduits par ses soins, ou écrits par elle, après avoir appris la langue avec un exilé lettré recueilli par son père, Ding Dunling. Cet ouvrage marque un tournant dans la réception de la littérature orientale par un public français friand d'orientalisme.

Ses romans ont généralement pour décor l'Inde, la Chine, le Japon... pourtant, au cours de sa vie, elle n'aura quitté l'Europe qu'à de rares occasions... et seulement pour l'Afrique !

Sous les larges terrasses qui soutiennent le Palais Impérial circulent, s’enroulent, s’enchevêtrent, comme de monstrueuses entrailles, des couloirs sans issue, où l’atmosphère, prisonnière depuis des siècles, pèse, lourde et malsaine. Jamais aucun rayon du jour n’a vu ce sinistre labyrinthe, et le pâle condamné qu’y poussent des bras cruels, après avoir entendu se refermer sur lui de terribles portes, perd bientôt le souvenir du soleil. "Le Dragon impérial", extrait (1869)

Marguerite Audoux (1863-1937), la bergère-couturière qui n'osait pas se dire "écrivain"

Bergère, couturière... et surtout écrivain : Marguerite Audoux
Bergère, couturière... et surtout écrivain : Marguerite Audoux
- Photographie de presse / Agence Meurisse / Gallica BnF

C'est son roman, Marie-Claire qui a contribué à rendre célèbre celle qui n'a jamais osé se prétendre "écrivain". Il faut dire qu'ici, contrairement à Judith Gautier... pas de filiation littéraire ! Encore que... puisque le patronyme de Marguerite Audoux n'était autre que "Donquichotte", comme le racontait l'éditrice Aline Alquier dans un documentaire consacré à l'écrivaine sur France Culture en 1986. Ce n'est qu'à partir de 1895 qu'elle le remplace par le nom de sa mère : Audoux.

Elle a vécu dans une maison basse du quartier des ponts. Sa mère est journalière, elle s'appelait Joséphine Audoux. Son père, à propos duquel elle a dit qu'il était très beau, qu'il avait une tête de Christ, s'appelait Donquichotte, et ce patronyme a pesé sur sa vie à lui et celle des siens. La petite fille se faisait jeter des pierres dans son Sancoins natal. Il était charpentier, tandis que sa mère travaillait à la journée ; et elle est morte quand ses deux filles étaient toutes petites. Le jeune mari en a conçu un désespoir fou. (...) Il emmenait ses deux fillettes au café, revenait en titubant, et un matin il s'est enfui à jamais.

Portrait : Marguerite Audoux_Documentaire d'été, 31/08/1986

55 min

La petite Marguerite est conduite, avec sa sœur, à l'orphelinat de Bourges, où elle vit des années pénibles... A l'âge de 14 ans, elle est envoyée en Sologne comme bergère. Cet apprentissage dure jusqu'à ses dix-huit ans. Dans cette même archive, le chercheur Michel Algrain racontait ces quatre années solognotes de Marguerite Audoux : "Son refuge, le soir, c'est la lecture. Elle dévore tous les livres qui lui tombent sous la main. Et un beau jour elle trouve dans le grenier du bâtiment, sur une poutre, le 'Télémaque'. Elle va lire et relire ce livre."

Marguerite Audoux s'installe ensuite à Paris où elle devient couturière, travaillant le jour, écrivant la nuit. Mais c'est cette période bucolique qui sera le terreau de son premier roman, Marie Claire, qu'elle publiera en 1910 et qui changera sa vie. Michel Algrain : 

Dès qu'elle aura retrouvé un peu de repos, son premier souci sera de retracer ses souvenirs de bergère sur des cahiers d'écolier. Pour elle, c'était la belle période de sa jeunesse. Je crois que cette gosse d'une extrême sensibilité, cette gosse rêveuse, a dû vraisemblablement, pendant ses longues journées au milieu de cette nature, de son troupeau, s'imprégner de ce paysage, et ensuite elle a dû traîner la nostalgie de cette campagne toute sa vie.

Publié après avoir été défendu par Octave Mirbeau, célèbre auteur du Journal d'une femme de chambre, Marie-Claire fait de Marguerite Audoux une célébrité en très peu de temps. Mirbeau s'était lui même fait remettre le manuscrit par Jules Iehl, alias Michel Yell, ami d'André Gide, bien établi dans les cercles littéraires... et devenu l'amant de Marguerite Audoux : "Michel Yell qui vivait avec elle découvre bien caché dans un tiroir de la machine à coudre, un cahier de comptes qui en réalité était un cahier de contes...."

A peine imprimé, le livre est en lice pour le Goncourt, mais dépassé par La Vagabonde de Colette_._ Qu'importe : Marguerite Audoux décroche le Femina, malgré les potins sexistes qui circulent (forcément) à propos de son roman : on murmure qu'il doit être l'oeuvre de son ami l'écrivain Charles-Louis Philippe, ou encore de Jean Giraudoux qui avait préfacé la première parution en revue. Il n'empêche : durant quelques semaines, Marguerite Audoux devient la coqueluche de Paris. Les journaux titrent sur "L'ouvrière écrivain", "Le génie dans la mansarde"... sa renommée se répand et l'impressionnant tirage de son livre (100 000 exemplaires !) rivalise avec celui d'un Zola.

Le premier jour où l’on fit sortir les troupeaux, les sapins étaient encore tout chargés de neige. Tout ce blanc m’éblouissait ; à chaque instant, je craignais de ne plus apercevoir la fumée bleue qui montait au-dessus des toits de la ferme. Les moutons ne trouvaient rien à manger ; ils couraient de tous côtés. Je ne les laissais pas s’écarter ; ils ressemblaient eux-mêmes à de la neige qui aurait bougé. Je réussis à les rassembler le long d’un pré qui bordait un grand bois. Je n’étais jamais entrée dans ce bois. Les sapins y étaient très grands et les bruyères très hautes. "Marie Claire", 1910 (extrait)

Traduite dans de multiples langues, la couturière compte des admirateurs dans l'Europe entière. Son succès phénoménal doit beaucoup à l'aspect "nouveauté" (un homme du peuple n'écrivait pas, une femme du peuple, encore moins...), et les romans qui suivront, L’Atelier de Marie-Claire en 1920, De la ville au moulin en 1926 ou encore Douce Lumière en 1937, n'auront pas la même diffusion.
Marguerite Audoux elle-même n'a jamais voulu s'attribuer le titre d'écrivain : "Ce n'est pas mon métier. Je fais des corsages". A tort. 

Renée Vivien (1877-1909), la "Sapho 1900", une poétesse absolue

Renée Vivien, vers 1905
Renée Vivien, vers 1905
- Inconnu

On sait peu de choses de l'enfance de la poétesse Renée Vivien... si ce n'est que son père meurt très tôt, lui laissant un bel héritage la mettant à l'abri du besoin, et que sa mère la néglige. Enfant, celle qui s'appelle encore "Pauline Mary Tarn" (c'est plus tard, au fil de ses publications, qu'elle prendra les noms de R. Vivien, puis René Vivien, puis Renée Vivien) fait connaissance avec une jeune Américaine, Violet Shillito, dont les parents habitaient un immeuble proche. Adolescentes, elles sont envoyées dans le même pensionnat, à Fontainebleau, comme le relatait son biographe Jean-Paul Goujon dans "Nuits magnétiques" en 1986 :

Ce pensionnat a développé leur ardeur à l'étude : ce sont deux jeunes filles qui avaient une boulimie de littérature, de philosophie, de religion et de musique. On rapporte que Renée Vivien avait des prix d'excellence, de français, etc. Violet Shillito vivait avec sa sœur. C'était deux petites enfants prodiges qui avaient su éloigner leurs parents, très riches, qui ne les laissaient manquer de rien. Elles vivaient entourées de livres magnifiques, allaient au festival Wagner à Bayreuth...

Redécouverte : Renée Vivien _ Nuits magnétiques, 14/11/1986

1h 01

Après quelques années à Londres, pour prolonger ses études, Renée Vivien rentre en France vers 1898-1899, sans sa mère à ses côtés, et découvre Paris avec Violet Shillito, qui avait forgé avec sa sœur un cercle d'où étaient exclus les hommes. Celle-ci présente la femme de lettres Natalie Clifford Barney à Renée Vivien : toutes deux vivent bientôt une liaison passionnée. La salonnière initie Renée Vivien à la poésie, notamment en lui récitant son poème "Lassitude". Toute à cet amour, Renée Vivien s'éloigne un peu de son amie Violet, qui meurt de la fièvre typhoïde, à Cannes, âgée d'à peine 24 ans : "ça l'a conduite à affirmer ses remords dans plusieurs poèmes, mais dans le même temps, elle ne cessait de composer des poèmes célébrant Natalie Barney. Elle va opposer son amitié d'enfance, qu'elle dépeint comme pure, chaste, désintéressée à l'amour qu'elle est en train de vivre avec Natalie Barney. Il y a une recréation littéraire. ça, vous le trouvez dans 'Une femme m'apparut'", analyse Jean-Paul Goujon :

Ils me disent, tandis que je sanglote encore : / Dans l’ombre du sépulcre où sa grâce pâlit, / Elle goûte la paix passagère du lit, / Les ténèbres au front, et dans les yeux l’aurore. / Elle aura la splendeur de l’Esprit délivré, / Rêve, haleine, musique, essor, parfum, lumière. / Le cercueil ne la peut contenir tout entière, / Ni le sol, de chair morte et de pleurs enivré. "Une femme m'apparut, 1904" (extrait)

Excédée par les papillonnages de Natalie Barney, Renée Vivien finit par la quitter. Elle rencontre dans un salon une riche aristocrate de seize ans son aînée, Hélène de Zuylen, avec laquelle elle vit une liaison de six ans qui la rassérène, explique le biographe : "Ce qu'il faut bien constater, c'est que de 1902 à 1907, grâce à la protection financière et sentimentale d'Hélène de Zuylen, Renée Vivien a pu produire peut-être la meilleure part de son oeuvre, en tout cas la plus valable, celle qui témoigne le plus de stabilité mentale. Ensuite, au moment de la rupture avec elle, c'est le déclin littéraire complet, qui va de pair avec un empoisonnement alcoolique de plus en plus prononcée."

Dans le même temps, Renée Vivien nourrit un échange épistolaire passionné avec Kérimé Turkhan Pacha, l'épouse d'un diplomate turc. Un nouveau terreau à sa poésie : 

Elle demeure en son palais, près du Bosphore, / Où la lune s'étend comme un lit nacré... / Sa bouche est interdite et son corps est sacré / Et nul être, sauf moi, n'osa l'étreindre encore. "Flambeaux éteints", 1907

Lorsque la baronne la quitte, c'est effectivement le début de la fin pour Renée Vivien, qui terminera sa vie en 1909, suicidaire, anorexique, alcoolique, et ne pesant plus qu'une trentaine de kilos... Elle aura notamment laissé pour héritage une douzaine de recueils de poésie, un journal intime, une nouvelle traduction de Sappho, la poétesse grecque, une dizaine de romans, des nouvelles, de la prose, des correspondances... Renée Vivien aura été la première poétesse francophone à écrire sur l'amour des femmes pour les femmes. L'écrivain français André Billy l'avait d'ailleurs surnommée de son vivant "Sapho 1900".

Aujourd'hui, la collection Talents hauts propose la redécouverte de ces trois femmes de tête et de lettres, à travers les textes Une femme m’apparut (de Renée Vivien, rebaptisé L’Aimée), Isoline (de Judith Gautier, l'histoire d'une passion contrariée) et Marie-Claire, le best seller de Marguerite Audoux.