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"Rentrée littéraire" : d'où vient ce phénomène typiquement français ?

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Des visiteurs dans une librairie à Nantes
Des visiteurs dans une librairie à Nantes
© AFP - LOIC VENANCE

Previously. 567 parutions sont attendues en cette rentrée littéraire. Les auteurs qui réussiront à tirer leur épingle du jeu médiatique verront leur roman entrer en lice pour les prix de l'automne. Mais de quand date cette "saison des livres", typiquement française ? Réponses avec la sociologue Gisèle Sapiro.

Comme tous les ans à l'approche de l'automne et de son cortège de prix littéraires à l'enjeu économique et symbolique, le monde des livres est en ébullition. 567 romans, dont 381 titres français, sont attendus sur les tables des librairies avant la fin du mois d'octobre (- 2,5% par rapport à 2017) ; parmi eux, on compte 94 premiers romans. Mais de quand donc date ce phénomène de "rentrée littéraire", que l'on ne trouve qu'en France ? Le doit-on aux frères Goncourt, inventeurs du prestigieux prix du même nom, qui en faisant des émules ouvrirent dans la sphère littéraire un véritable champ de compétition ? Nous avons posé la question à la sociologue Gisèle Sapiro, auteur notamment de La sociologie de la littérature, en 2014.

D’où vient ce phénomène de rentrée littéraire ? Est-il directement lié à l’apparition des prix littéraires, et notamment à celle du prix Goncourt au tout début du XXe siècle ?

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Non, ce phénomène de la "rentrée littéraire" stricto sensu est bien postérieur à la création des grands prix littéraires, il date de la fin des années 1950 ; mais il est lié à l'échéance de ces prix à l’automne, car les éditeurs concentrent alors la publication des romans susceptibles d’être primés.

>>> A RÉÉCOUTER. En novembre 2016, La Série documentaire consacrait une semaine aux prix littéraires, se demandant notamment si la rentrée littéraire en était tributaire.

En savoir plus : Une rentrée à tout prix

Qu’est-ce qui a contribué à la multiplication des prix littéraires dans les premières décennies du XXe siècle ? Pourquoi cette institutionnalisation de la vie littéraire ?

Les frères Jules et Edmond Goncourt  photographiés par Félix Nadar
Les frères Jules et Edmond Goncourt photographiés par Félix Nadar

La création en 1903 de l’Académie Goncourt, grâce à un legs des frères Goncourt, avait un double objectif : contrebalancer le pouvoir de consécration que concentrait alors l’Académie française et orienter le goût du public dans un marché du livre en pleine expansion. Elle visait aussi à professionnaliser le métier d’écrivain, contre les "grands seigneurs" amateurs qui siégeaient sous la Coupole, mais aussi contre les professeurs et critiques, honnis des frères Goncourt. Le prix devait couronner l’œuvre d’un écrivain débutant, et l’œuvre devait être un roman, genre alors tenu à l’écart de l’Académie française. Le prix Goncourt va contribuer à légitimer ce genre et aussi le principe des prix à forte visibilité médiatique, visant à guider le grand public. Dès l’année suivante, pour protester contre la misogynie du jury Goncourt, vingt-deux femmes de lettres lancent le prix Femina avec le soutien du magazine La Vie heureuse. Puis en 1911, l’Académie française fonde le Grand Prix de Littérature, avant de lancer en 1915 son propre prix du roman. En 1926 est créé le prix Théophraste-Renaudot par un groupe de journalistes qui attendaient de connaître le lauréat du Goncourt, et qui se donnent pour objectif de corriger les choix de leurs confrères. Quant à l'Interallié, il couronne à partir de 1930 un écrivain journaliste. Cette multiplication des prix littéraires sous la Troisième République est liée à la fois à l’essor du marché du livre et au développement fulgurant de la presse, avec la libéralisation de l’écrit et l’expansion d'une éducation rendue obligatoire en primaire.

>>> A REDÉCOUVRIR : en novembre 2017 nous vous proposions 10 anecdotes sur l'histoire singulière et souvent cocasse du prix Goncourt, depuis Céline l'ayant loupé au profit d'un quasi-inconnu, jusqu'à Romain Gary, lauréat du prix sous deux noms différents.

À lire : Céline furax, des jurés séniles, un micro au plafond... 10 histoires sur le Prix Goncourt

Sait-on quand l’expression "rentrée littéraire" apparaît pour la première fois ? Mallarmé utilisait déjà le terme "rentrée" en 1874, pour parler de la reprise de la vie culturelle. "La rentrée théâtrale a brillé, cette année, par un entrain remarquable et traditionnel", écrit-il dans La Dernière mode.

Le terme de rentrée théâtrale existait en effet, il marquait l’ouverture de la saison des spectacles, mais ce caractère saisonnier ne concernait pas le marché du livre. Les prix littéraires récompensent les livres parus dans l’année. C’est quand les prix se sont concentrés au mois de novembre que les éditeurs ont commencé à organiser les parutions à la rentrée des grandes vacances, car même s’ils sont censés couronner un livre publié dans l’année, l’attention médiatique, tout comme celle des jurys, se focalise sur les nouveautés de septembre-octobre.

A partir des années 1960, on note une inflation dans la production de livres, qui contribue encore à l’essor du phénomène "rentrée littéraire", estimait Bernard de Fallois dans un article du Monde en 2009. Pourquoi ?

Plus il y a de publications, plus le public a du mal à s’y retrouver et à faire des choix. De même, les libraires doivent sélectionner les livres qu’ils mettent en avant, les bibliothécaires doivent choisir ceux qu’ils acquièrent, au sein d’une offre de plus en plus large. La rentrée littéraire permet de focaliser l’attention sur une cinquantaine de titres, soit moins de 10% des nouveautés romanesques de la rentrée, mais ces cinquante auront une visibilité accrue, en raison des pronostics sur les prix. 

Qu’advient-il des 90% de livres restants, sont-ils destinés à l’oubli ou au pilon ?

Certains livres sont voués à l'obscurité, peut-être au pilon en effet, mais aujourd'hui les capacités de réimpression rapide permettent aux éditeurs de mieux ajuster les tirages au rythme des ventes. Il ne faut pas oublier cependant qu'il subsiste des cercles restreints de lecteurs, souvent des écrivains eux-mêmes, qui peuvent s'intéresser à des titres moins visibles et faire entrer leurs auteurs dans ce que Pierre Bourdieu appelle le "champ littéraire", espace de reconnaissance littéraire, où il pourront être reconnus pour un deuxième ou troisième livre. Sans compter les poètes qui évoluent dans un circuit distinct. A l'autre pôle, celui de la grande diffusion, la plupart des best-sellers ne participent pas à ce qu'on appelle la "rentrée littéraire", ils ne sont quasiment pas recensés par la critique mais monopolisent les points de vente des grandes surfaces, des gares et des aéroports.
 

Quel a été le rôle des émissions de télévision littéraires comme Apostrophes ou Bouillon de culture, à partir des années 70 ? Pourquoi cette soudaine médiatisation de la littérature ?

Cette médiatisation de la littérature n’a rien de neuf, elle existait déjà avant la télévision, dans la presse écrite, depuis le XIXe siècle et plus encore depuis l’entre-deux-guerres. Les écrivains jouent aussi un rôle important à la radio après la Deuxième Guerre mondiale. C’est le média télévision qui est nouveau et qui se donne des objectifs culturels et pédagogiques, en même temps que celui de divertissement. Le rôle des émissions de télévision commence dès 1953 avec Lectures pour tous, qui va durer jusqu’en 1968 - Sophie de Closets, aujourd’hui PDG de Fayard, lui a dédié un ouvrage  en 2004 intitulé Quand la télévision aimait les écrivains. Elle sera relayée ensuite par Apostrophes et Bouillon de culture. Mais la télévision va avoir un impact très important dans la diffusion des livres avec l’émission Apostrophes notamment. Ainsi, quand Marguerite Duras obtient le prix Goncourt pour L’Amant en 1984, son roman s’est déjà vendu à environ 300.000 exemplaires suite à son invitation à cette émission animée par Bernard Pivot. Cette émission est donc devenue un enjeu commercial pour les éditeurs, en raison de son impact sur les ventes, supérieur à celui de la presse écrite. 

Pourquoi la rentrée littéraire passe pour être une spécificité française ? 

La rentrée littéraire existe aussi en Belgique francophone, mais on peut supposer que c’est en raison de sa proximité avec la France. Cette spécificité tient sans doute en partie à la centralisation géographique de la vie culturelle française autour de la capitale, qui en fait un espace très concentré de débats, de négociations et de luttes, aussi bien publics que privés. Elle est probablement due aussi aux liens entre l’édition et la presse écrite. Elle tient enfin à l’importance qu’a encore la littérature en France, alors que son statut dans la société décline ailleurs, notamment sous l’influence des Etats-Unis, où l’intérêt pour la non-fiction l’emporte désormais sur celui pour la fiction.

A titre personnel, que pensez-vous de cette "rentrée littéraire", devenue institution ?

Je pense que ce phénomène est important, dans une conjoncture de réduction de la place de la littérature dans les médias, pour maintenir un espace d’attention et de débat autour d’elle, et notamment autour des œuvres les plus novatrices, qui n’ont de chance de survivre en librairie (ou même d’y accéder) qu’à cette condition. C’est aussi une condition pour que les librairies indépendantes puissent proposer des œuvres autres que celles à grande diffusion. Cela dit, on peut regretter que la focalisation sur quelques titres et quelques noms laisse dans l’ombre un grand nombre d’œuvres méconnues.