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Rentrée scolaire : quand le prof renforce les inégalités dès le premier cours

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Près de quatre élèves sur cinq est mal à l'aise lorsqu'il doit remplir une fiche de renseignements à la rentrée.
Près de quatre élèves sur cinq est mal à l'aise lorsqu'il doit remplir une fiche de renseignements à la rentrée.
© Getty - DigitalVision Vectors

Préjugés, tri précoce, impact sur la scolarité, stratégie d'image pour se faire bien voir... lucides, les lycéens redoutent les fiches de renseignements que les enseignants font remplir à la rentrée. Une étude montre que 74% d'entre eux mentent sur leur fiche.

Profession des parents, loisirs, matières préférées et parfois lectures favorites, voire carrément projet professionnel… De mémoire d’ancien(ne) élève scolarisé(e) dans les années 80 ou 90, c’était à peu près systématique : à chaque rentrée, et dans chaque matière, l’enseignant entamait le tout premier cours en faisant remplir à ses élèves une fiche de renseignement. 

Une pratique qui serait, paraît-il, sur le déclin aujourd'hui ? N’empêche :  il y a moins de deux ans, enquêtant sur le terrain, la chercheuse en sciences de l’éducation Audrey Murillo notait dans son carnet de recherche (accessible en ligne sous la forme d’un blog) que dans les lycées agricoles où elle avait posé carnet et enregistreur avec plusieurs chercheurs de ses collègues, huit enseignants sur quinze faisaient toujours remplir ces fameuses fiches en début d’année. A des élèves qui racontaient pour la plupart combien ce rituel leur apparaissait banal : “Depuis qu’on est petit, on fait ça”.

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Les profs, eux, expliquaient cette année-là aux chercheurs en entretien deux usages de ces fameuses fiches :

  • souvent dès le début d’année, pour un tour d’horizon des élèves, comme on cherche à voir à qui on a affaire
  • parfois en cours d’année, “lorsqu’il s’agit d’expliquer les comportements ou résultats de certains élèves”

Or on sait depuis déjà un moment que ces fiches n’ont pas grand chose de neutre ou de banal - même quand elles partent d'une bonne intention. Ce que la sociologie a commencé par montrer, c’est l’incidence de cette pratique a priori informelle (mais rituelle) sur la manière dont ils appréhendent leurs élèves.

À lire : La sociologie face aux neurosciences : l’enfant au cœur d’une bataille de disciplines

Plusieurs travaux documentent ça, parmi lesquels on peut citer par exemple :

  • dès 1946, Solomon Asch a montré que ces premières impressions pèsent souvent davantage que les suivantes : c'est “l’effet de primauté” (accessible dans le détail et en anglais par ici)
  • en 1968, les Américains Robert Rosenthal et Lenore Jacobson précisaient en quoi le jugement précoce d’un enseignant peut impacter et parfois même induire la manière dont un élève sera en mesure de réussir (ou pas) : c'est “l’effet Pygmalion” (et c’est l’objet d’un livre, Pygmalion in the Classroom)
  • Un quart de siècle plus tard, le Français Pierre Merle montrera en 1994 (dans la Revue française de sociologie) que les informations obtenues par ces fiches pouvaient inciter les enseignants à se décharger de la responsabilité de la réussite des élèves

Inégaux devant l'école, inégaux à l'école

Brique par brique, ces démonstrations confirment, parmi d’autres, combien les élèves ne sont pas égaux devant l’institution scolaire, tandis que le montrent aussi les travaux plus contemporains de sociologues comme ceux qui ont contribué au livre collectif dirigé par Bernard Lahire et qui sort ce jeudi 29 août, Enfances de classe. La manière dont l’école (et notamment les enseignants), rencontre ses élèves, ce qu’elle leur demande de dire d’eux-mêmes et ce qu’elle en retient, contribue à enraciner ces adolescents dans une trajectoire, à les arrimer à une histoire que la même école considérera plus ou moins vaillante, plus ou moins compatible, plus ou moins réussie.

On savait donc depuis un petit moment que ces fiches renforcent les disparités en induisant ces biais : au deuxième cours, l’adolescent n’arrive pas tout à fait vierge devant son enseignant une fois la fiche renseignée. On pouvait aussi présumer qu’en induisant ces biais, la petite tradition de ces fiches soit-disant innocentes tendait à fragiliser les élèves les moins familiers du système scolaire, de ses valeurs, de ses attentes, puisque ces fiches sont la première occasion pour l’élève de se raconter à cet enseignant-là. Mais encore fallait-il le démontrer, et c’est ce que permet l’étude d’Audrey Murillo, maîtresse de conférence en sciences de l’éducation à Toulouse, qui est à l’origine de l’article paru cette année dans la revue La Recherche en éducation : “Des élèves doublement inégaux face aux fiches de renseignements de début d’année”

Ce qu’on connaissait moins, c’était comment les intéressés pouvaient bien appréhender cette coutume des fiches de rentrée. Car, pas plus qu’ils ne sont égaux devant les effets de ce morceau de papier, les élèves ne sont des marionnettes naïves et écervelées le jour de la rentrée. Et l’enquête d’Audrey Murillo montre qu’ils sont plus d’un à mettre en oeuvre des stratégies au moment de remplir les cases, tandis que d’autres (ou les mêmes)  se révèlent mal à l’aise devant le protocole : seulement 22% des 758 lycéens à répondre confient n’avoir aucune gêne à répondre. Tous les autres (soit quand même 78%) se disent plus ou moins inconfortables devant l’exercice, auquel la moyenne des adolescents interrogés doit s’astreindre dans près de quatre matières (8 pour seulement 10% d’entre eux).

Ma famille, mon malaise

Les raisons de la gêne témoignent d'une clairvoyance certaine : dans 58% des cas, c’est bien “l’impression donnée à l’enseignant” qui les travaille, suivie par “les questions sur la famille” (pour 45% de ceux qui se disent mal à l’aise), et “les questions sur les projets” (pour 36%). Alors que certains enseignants confient avoir trouvé une façon moins violente de leur demander s’ils ont redoublé en posant la question de l’année de naissance, les questions qui concernent la scolarité sont celles qui finalement leur semblent les moins gênantes. Pour le reste, les témoignages des élèves dévoilent une perception plutôt fine de l’enjeu. C’est Jordan qui dit par exemple quant au jugement précoce : ”Inconsciemment, le prof peut avoir un préjugé avant même de faire connaissance, si on vient du centre-ville ou d’un quartier défavorisé, c’est pas pareil.” Et c’est Chloé qui dit aussi : “On nous classe dans une catégorie et on nous juge juste par rapport à ces critères-là.” 

Même l’effet Pygmalion, moins évident et plus subtil car insidieux, n’échappe pas à certains élèves auprès de qui la chercheuse a enquêté. Ils perçoivent combien les opportunités d’apprentissage et les stimulations ne seront pas équivalentes d’un élève à l’autre - c’est Alexis qui dit par exemple : ”Les élèves qui ont le plus de difficultés, sont dans des situations de chômage, de précarité, on pourrait se demander si les profs peuvent agir en fonction de ça (…) certains profs peuvent dire, je sais pas si c’est gentil mais… " C’est déjà difficile pour eux on va pas les embêter avec ça." La volonté n’est pas mauvaise mais au final…"

En savoir plus : Passer les frontières sociales grâce à l'école

Ce que montre Audrey Murillo, c’est que c’est bien la crainte d’être stigmatisé qui embarrasse l’élève, que le stigmate concerne la situation socio-économique de sa famille, ou son niveau scolaire à lui. Dans le détail, ça se traduit par exemple par le fait que les lycéens n’ayant pas obtenu le brevet sont trois fois plus nombreux à être gênés que ceux ayant obtenu le brevet avec la mention Très Bien. Ou par le fait qu’un enfant issu d’un milieu favorisé sera plus agile devant sa fiche qu’un congénère d’une famille défavorisé, ou encore qui ne verrait par exemple ses parents que épisodiquement.

"Lectures faciles" ou Emily Brontë et Jane Austen ?

Plus agile, mais sans doute aussi plus habile. Les élèves les plus insérés socialement sont par exemple ceux qui ont davantage tendance à faire le tri dans leurs lectures parce qu’ils ont les codes. La même Chloé dit encore : “Je vois pas en quoi ça aiderait le prof de savoir que je lis des livres comme Cinquante nuances de Grey (…) je lis beaucoup de fantastique, de livres romantiques, Jane Austen, Emily Brontë, ça c’est un peu mieux vu, scolairement parlant, c’est mieux de dire ça qu’une lecture facile.”

Alors qu’un élève sur quatre confie ne pas savoir quoi écrire quand il s’agit par exemple de son projet professionnel ou de son goût pour la matière, ils sont 74% à mentir en remplissant la fiche. Soit par omission, soit tout court. C’est particulièrement criant pour tout ce qui concerne la famille : un élève sur trois révèle avoir l’habitude de cacher des choses ou d’en inventer. Finalement, le travail de la chercheuse montre que les élèves les moins dotés ou les moins stables socialement sont ceux qui mentent sur leurs familles, tandis que les plus proches de l’institution scolaire mentiront sur leurs loisirs, leurs goûts voire leurs projets par anticipation d’un avis favorable. 

Et alors que les mieux dotés sont toujours les plus omnivores, on retrouve l’idée d’un braconnage culturel qui n’a pas le même coût selon où on se trouve sur l’échelle sociale, quand Bastien, mieux né que d’autres d’après les catégories de la chercheuse, dit par exemple : “Je geeke beaucoup et j’ai pas envie que les profs le sachent”.

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