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Rentrer le ventre et tenir son rang : l'hypocrisie des magazines féminins n'a pas pris une ride

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Image d'illustration accompagnée des mots-clés "femme" et "régime"
Image d'illustration accompagnée des mots-clés "femme" et "régime"
© AFP - CHASSENET / BSIP

Dans la presse dite "féminine", il y aurait des magazines franchement aliénés aux canons de la séduction servile, et puis d'autres titres, plus émancipateurs et généreux. Pure manipulation, dénonçait il y a déjà 45 ans un classique de la littérature féministe qui vient de ressortir à La Découverte.

Mi-juillet, plusieurs médias viralisaient un sondage indiquant que seulement 22% des femmes se trouvaient “jolies”. Beaucoup d’entre eux omettant au passage de préciser que l’enquête en question, réalisée par l’IFOP, avait été commandée par Naturavox. Qui n’est autre qu’une marque de régime pour maigrir... mais que le magazine Elle présente pudiquement (et très bizarrement) comme un “site d’informations”. Car, sur Twitter et dans un article publié le 12 juillet, le magazine féminin “s’étonne”

Seulement 22 % des Françaises ?

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L’article démarre ainsi :

Les Françaises complexées ? Mal dans leur peau ? En manque de confiance en elles ?

Puis, en tête du deuxième paragraphe, ce passage ingénu : 

Pourquoi donc les Françaises ne s’aiment-elles pas dans le miroir ? Subissent-elles de plein fouet la pression du "corps parfait" affiché sur réseaux sociaux ? Les injonctions de la société ?

Puis l’article s’achève sur un florilège d’une vingtaine de “citations sur la liberté pour vous donner des ailes” qui brasse Simone de Beauvoir, Françoise Sagan, Simone Veil, Rosa Parks, Jean Yanne, Nicole Garcia, François Mitterrand ou l’Afghane Malala Yousafzai.

La liberté, les ailes, et les canons féminins

Sur les réseaux sociaux, quelques hommes et beaucoup de femmes ont aussitôt taclé Elle, qui occupe toujours une place centrale parmi les titres phare de la presse féminine (même si le fleuron du groupe Lagardère a récemment été cédé à une holding tchèque). En cause : “l’hypocrisie” pour les un(e)s, un “sacré foutage de gueule” pour une autre, de la part d’un magazine qui, avec d’autres, contribue largement à inonder les lectrices d’injonctions et de normes (esthétiques, mais pas seulement).

L’hebdomadaire fondé en 1945 n’est pas le seul magazine sur papier glacé à s’être virginalement ému des chiffres de ce sondage. La veille, le 11 juillet, c’est Glamour qui écrivait qu’il “y aurait donc encore beaucoup à faire en termes de body-positivisme et d'estime de soi dans l'Hexagone”, estimant “troublant” “ce manque de confiance en soi” des Françaises “très dures envers elles-mêmes”.

Mais concernant Elle, ce double niveau de discours est particulièrement intéressant dès lors que le magazine fondé par Hélène Lazareff et Marcelle Auclair (et dont Françoise Giroud fut rédactrice en chef de 1946 à 1953), passe régulièrement pour un titre au service de l’émancipation féminine. Voire carrément un hebdomadaire engagé à la cause des femmes.

Une réputation (presque une aura), solidement arrimées, qu’importe si la place de la mode est allée crescendo, ainsi que le nombre de couvertures consacrées aux régimes et aux canons de la beauté mince. Qu’importe aussi la baseline qui, dès sa création, proclamait, loin de la doxa militante du combat pour le droit des femmes : "Le sérieux dans la frivolité, de l'ironie dans le grave".

Un classique écrit au lance-flammes

C’est justement cette ambivalence qui se trouve très bien éclairée par Femmes - femmes sur papier glacé. Sous-titre : “La presse “féminine”, fonction idéologique”. Un livre iconique dont la toute première édition remonte à 1974. A l’époque, c’est la Librairie François Maspero qui publie cet essai au vitriol signé Anne-Marie Lugan Dardigna, aujourd’hui “professeure de lettres, romancière et essayiste”

Ce livre, qui circulait largement dans les cercles féministes à l’époque, est devenu un classique de la littérature féministe. Il est aussi un brûlot écrit au lance-flammes, aussi drôle que tragique en bien des passages. Il est surtout fascinant à (re)lire, tandis que quarante-cinq ans ont passé depuis sa toute première parution. Les éditions La Découverte ont décidé de le rééditer cette année juste avant l’été, à l’occasion des 60 ans de la création des éditions Maspero (dont La Découverte est la maison héritière).

Sur la couverture, sous le titre et le sous-titre, on peut lire :

Modes et Travaux et Vogue, Elle, Marie-Claire et Cosmopolitan : soyons critiques. La presse dite "féminine" se met à l'heure du féminisme. Il s'agit toujours de manipuler les femmes.

A l’aune de 250 articles puisés dans treize mensuels, neuf hebdomadaires et un trimestriel (tous lus ”en majorité par des femmes, la plupart du temps entre 75 et 80%”), Anne-Marie Lugan Dardigna offrait en 1974 une brochette édifiante de la prose destinée aux lectrices. Largement nourrie de la lecture de Barthes et notamment de ses Mythologies (parues en 1957 au Seuil), elle étrille par exemple la manière dont ces titres de presse naturalisent le genre et le sexe, souvent en ne lésinant pas avec le lyrisme dans l’écriture.

Ainsi, Lugan Dardigna entamait par exemple son tout premier chapitre par cette citation puisée dans le numéro 109 du magazine 20 ans, qui ne radinait ni en stéréotype, ni en tautologie : 

La femme sera toujours la femme.

Son analyse est d’abord le décryptage d’une fiction qu'on a construite : celle d’un “Nous” imaginaire, éthéré, hors sol et qui nous apparaît aujourd'hui singulièrement apolitique. Une vision très idéologique en réalité, qui concourait déjà à vider de sa substance toute prise de parole collective par des femmes sous prétexte qu’il existerait une forme de solidarité naturelle qui passerait en somme par les ovaires : toutes unies parce que femmes et pas parce qu’engagées dans la défense de l’égalité et de droits à conquérir. Ainsi, dans un style cinglant mais souvent drôle, Lugan Dardigna épingle le discours sur la fidélité comme “une solidarité de propriétaire”.

Tout au long d’un essai de quelque 280 pages où l’on croise Engels et une lecture marxiste qui ne se cache pas, l’auteure fait aussi la démonstration d’une offre différenciée selon qu’un titre (comme Nous Deux par exemple) s’adresse à des femmes d’un milieu populaire ou à de plus bourgeoises (comme Elle par exemple). Page 33, l’auteure écrit par exemple : 

Il existe une différenciation très nette dans cette mythologie des magazines féminins suivant la couche sociale à laquelle ils sont destinés.

Un exemple concret ? L’IVG et, plus globalement, le rapport à la sexualité, qui apparaissent, au tamis des 250 articles analysés par l’essayiste, moins moralisateurs et moins ourlés de rappels à la norme dans les titres destinés à des lectrices plus socialement plus favorisées. Dans les pages de courrier des lecteurs, par exemple, les plus modestes sont facilement renvoyées fissa à leur petite vertu, alors qu’on trouve des extraits sidérants sur le plaisir, le viol, et les fantasmes de sexe bestial dans d’autres magazines plus sophistiqués. Relire l’édition de 1978 (retravaillée par Anne-Marie Lugan Dardigna quatre ans après sa première publication) est à cet égard passionnant : entre les deux éditions, a eu lieu le vote de la loi Veil (promulguée un 17 janvier 1975). C’est cette édition qui reparaît aujourd’hui mot pour mot à La Découverte, sans avoir été retravaillée, simplement enrichie d’une préface signée Mona Chollet.

Introduire le doute

Mais ce que l’auteure réussissait peut-être de plus percutant encore voilà 45 ans, et ce qui frappe particulièrement aujourd’hui si longtemps après sa sortie, c’est la démonstration, au scalpel, de l’ambivalence (ou de l’hypocrisie) dont certains de ces titres dits “féminins” ont fait preuve quant à l’émancipation de la femme, et à l’égalité entre les sexes. Et c’est pour ça que relire Femmes-femmes sur papier glacé quelque jours après le sondage sur les complexes féminins (commandé par une firme de régime) et les cris d’orfraie des magazines féminins ne manque pas de sel. Lugan Dardigna écrivait par exemple :

Alors qu’il feint de donner la parole aux femmes, de traduire leurs préoccupations, le magazine féminin ne fait au contraire que la leur supprimer.

Dans son essai, Anne-Marie Lugan Dardigna décrypte ainsi  la manière dont certains titres ont pleinement servi et co-construit un système de représentations, de canons de beauté, d’étalon d’un horizon désirable (en termes de tour de taille mais aussi dans le rapport au célibat ou à la maternité)... tout en réussissant le tour de force de passer pour des magazines œuvrant à l’émancipation de la femme. 

C’est aussi pour ça que Lugan Dardigna écrit par exemple, au sujet de son entreprise de dévoilement : 

Ce travail aura atteint son but s’il réussit à introduire le doute dans toute lecture d’un magazine “féminin”.

L'image traditionnelle époussetée, repeinte

Plus loin, elle parle de “manipulations occultées que nous allons essayer de ramener en surface”. Et la voilà qui s’attelle à montrer comment, sous le vernis d’une image progressiste, c’est en réalité une “image traditionnelle” des femmes qu’on voit resurgir, “un peu époussetée, repeinte aux couleurs de la mode” mais “prête à plonger dans la pire des régressions”.

Dans sa préface d’une vingtaine de pages, Mona Chollet (qui avait publié, déjà à La Découverte, Beauté fatale : les nouveaux visages d'une aliénation féminine en 2015, avant son remarqué Sorcières : la puissance invaincue des femmes en 2018), rend hommage à la manière dont Anne-Marie Lugan Dardigna met au jour “ruses misérables et moyens immenses pour maintenir le status quo et assigner les femmes à rester à une certaine place”

De Femmes - femmes sur papier glacé, qu’elle avait lu, adolescente, à la bibliothèque comme un “contrepoison” à boire “aussi goulûment que le poison”, Mona Chollet écrit par exemple ceci :

Elle montre surtout comment cette presse, dans son ensemble, s’est efforcée d’endiguer la deuxième vague du féminisme, celle qui a débuté à la fin des années 1960. On croit en général que le backlash, le “retour de bâton” contre les féministes, date des années 80. On s’aperçoit ici que la contre-offensive dans la presse féminine française n’a pas été postérieure au mouvement, mais concomitante : elle s’observe dès les années 1970, alors que le Mouvement de libération des femmes (MLF) est né en 1970.

Et Mona Chollet de rappeler le travail de l’Américaine Susan Faludi dont le Backlash avait paru en 1993 aux Editions des femmes. Car c’est aussi un des mérites de la lecture de Femmes - femmes de papier glacé, quarante-cinq ans après sa sortie : comme d’autres essais féministes, il pousse à (re)plonger dans d’autres titres consacrés à l’émancipation des femmes, et à historiciser les débats d’aujourd’hui - par exemple avec cette vidéo tirée des archives de l’émission Apostrophe, le 26 janvier 1979. 

Ce soir-là, Anne-Marie Lugan Dardigna est invitée sur Antenne 2 par Bernard Pivot, ainsi que cinq autres femmes pour une émission intitulée : “Quelles nouvelles femmes ?”  Sur le site de l'Ina, cette archive est accompagnée de ce texte qui n'est pas le dernier à naturaliser : 

Bernard Pivot nous propose une émission au cours de laquelle toutes les nuances de la sensibilité féminine sont censées être représentées, et qui inventorie toutes les attitudes de la femme intellectuelle devant le fait féminin : la "femme-femme" (Mariella Righini), la femme-mère au foyer (Christiane Collange), la femme engagée dans la lutte des classes (Yann Viens, auteur de La Condition féminine) la femme qui veut avoir sa place dans le monde du pouvoir masculin, la femme savante qui a des positions tranchées sur tous les problèmes actuels, la femme romancière... Beaucoup de diversité chez ces dames invitées par Bernard Pivot, parfois des divergences : on retrouve les clivages droite-gauche, mais peut-être moins accentués, moins accusés que chez certains hommes ; et surtout, chez toutes, une sorte de recherche, d'aspiration à d'autres valeurs.

En plateau, la toute première question de Bernard Pivot est pour la journaliste Christiane Collange... et dit aussi quelque chose d'un rapport de genre : 

"Alors, caprice ou profession de foi tardive ?"

Quarante ans ont passé depuis cette émission, et encore une année de plus depuis la parution de l’édition définitive du livre qui offre une photographie très blanche de ce que les magazines féminins semblent tenir pour l’éternel féminin. Et qui s’intéresse malgré tout davantage à l’assignation depuis la classe que depuis la race - et c'est une des limites de ce livre qui reste un livre de son époque. En 2011, la chercheuse Virginie Sassoon a soutenu une thèse intitulée Femmes noires sur papier glacé : les ambiguïtés de la presse féminine noire, qui donnera lieu à un livre du même nom (paru en 2015 aux éditions de l’INA). 

Elle y décryptait en particulier l’offre éditoriale de trois titres de presse destinés aux femmes noires, “dans l’angle mort du modèle républicain, là où la couleur et le sexe séparent les publics”. Et montrait à son tour une même ambivalence prégnante de magazines qui affichent l’ambition de promouvoir une forme d’émancipation noire, et de fierté… mais qui, dans les faits, mettent rarement en Une des modèles aux cheveux crépus ou vendent un tiers de leurs espaces de publicité à des produits éclaircissants.

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