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Réouverture des librairies : des best-sellers à la rescousse ?

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Un client chez Gibert Jeune, célèbre librairie du boulevard Saint-Michel à Paris, le 11 mai 2020.
Un client chez Gibert Jeune, célèbre librairie du boulevard Saint-Michel à Paris, le 11 mai 2020.
© Maxppp - Olivier Corsan

le fil culture. Après deux mois de confinement qui ont affecté la chaîne du livre, les éditeurs réduisent leur production et revoient leurs calendriers des sorties. Dans les quelques nouveautés en mai et juin figurent des auteurs de succès d'édition qui pourraient attirer du monde dans les librairies.

Les librairies ont rouvert leurs portes au public mais en coulisses, la reprise n’est que progressive. Entre mars et juin, 5 300 nouveautés et nouvelles éditions étaient au programme des éditeurs avant l’annonce du confinement. La production est désormais réduite et les sorties étalées pour laisser le temps aux librairies de se réorganiser. Des maisons d’édition, qui elles aussi connaissent des difficultés économiques, misent sur des best-sellers annoncés pour reconstituer une partie de leur trésorerie. "On avait prévu, si rien ne s’était passé, de publier 21 nouveautés cette année entre le mois de mai et le mois de juin. Le même nombre que l’année dernière. On en publiera neuf. Je pense qu’il faut être très attentif et y aller doucement" pour l’ensemble de la chaîne, estime le directeur général des éditions de Calmann-Lévy Philippe Robinet. "On a tous pris une grosse claque pendant ces deux mois" mais "il est un peu tôt" pour évaluer les pertes, selon lui. "Oui, il va y avoir une baisse [du chiffre d’affaires, ndlr]. De quelle ampleur ? On y verra un peu plus clair dans quelques mois. La reprise va être essentielle", confirme-t-il. "Ça a validé ce qu’on dit depuis des années, c’est-à-dire : attention à avoir une production raisonnable, raisonnée, limitée". La maison peut néanmoins compter sur la sortie du dernier ouvrage de Guillaume Musso, auteur le plus vendu en France, notamment pendant le confinement.

Guillaume Musso et Joël Dicker parmi les sorties très attendues

La vie est un roman, tiré à plus de 400 000 exemplaires, sera disponible le 26 mai prochain. "C’est un livre qui touche énormément de lecteurs" notamment "par le réseau de la librairie", affirme Philippe Robinet. "On avait envie de soutenir les libraires avec la sortie du livre de Guillaume Musso. C’est aussi pour ça qu’on a annoncé très tôt, dès le début du mois d’avril, qu’on allait le reprogrammer le 26 mai."

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C’est du rôle de l’auteur numéro un, c’est du rôle aussi de l’éditeur de l’auteur numéro un, que d’aider dans notre mesure à rallumer les lumières dans les librairies. On a voulu donner ce signal d’un redémarrage.        
Philippe Robinet, directeur général des éditions Calmann-Lévy

"Il n’y a pas que Guillaume Musso que nous publions, mais une centaine d’écrivains. On essaie d’avoir une production la plus cohérente possible. Évidemment, avoir le numéro un, c’est d’abord une fierté et le gage d’une certaine solidité et stabilité", confirme Philippe Robinet. 

Les éditions de Fallois ont également connu une période difficile mais cette maison aussi peut s’appuyer sur auteur très populaire : Joël Dicker. Le dernier livre du romancier suisse, L’énigme de la chambre 622, est lui aussi tiré à 400 000 exemplaires. "Pendant la période de fermeture, la baisse de chiffre d’affaires a été égale ou supérieure à 80%", note le PDG de ces éditions, Dominique Goust. 

Dans la Librairie des Volcans, à Clermont-Ferrand, le 14 mai 2020
Dans la Librairie des Volcans, à Clermont-Ferrand, le 14 mai 2020
© Maxppp - Richard Brunel / La Montagne

D’après un sondage du Syndicat national de l’édition publié mardi, la moitié des sondés anticipent une baisse de chiffre d’affaires de 20% à 40% cette année par rapport à l’an dernier. Malgré la réouverture des librairies, un peu plus d'un tiers des maisons d'édition s’attendent à un recul de 60% de leurs revenus en mai. "Tout dépendra de ce qui va se passer à partir de maintenant, selon Dominique Goust. Dans l’ensemble, je serais plutôt optimiste, sauf deuxième vague, parce que le livre de Joël Dicker était très attendu, il est très bien accueilli et les commandes sont supérieures à celles de son précédent roman paru il y a deux ans, la Disparition de Stephanie Mailer." 

Dans les premières semaines, les librairies seront tellement submergées de travail de toute sorte que, en dehors de titres très attendus comme celui de Joël Dicker, il faut avoir le souci d’alléger leurs tâches.        
Dominique Goust, PDG des éditions de Fallois

La reprogrammation des sorties des livres "doit se faire dans un grand dialogue qu’on a eu avec les auteurs et qui ont été formidables dans ce moment, assure Philippe Robinet. Il faut avoir une grande pensée vis-à-vis des auteurs. Il y a beaucoup de mouvements qui sont en route, de pétitions ou de tribunes qui circulent, il y a eu des annonces du ministère de la Culture. On est sur un groupe de créateurs dans lequel certains peuvent se trouver en fragilité. Il faut vraiment qu’on soit dans cet accompagnement au plus proche. Décaler un livre, ça veut aussi dire pour certains décaler des recettes, des revenus, ce qui permet de vivre de son art__."

Un best-seller "ne demande pas de soutien précis"

"La logique veut que des titres forts sortent à ce moment-là et déroulent un peu tout seuls, résume l’éditrice Lola Nicolle du groupe Delcourt. Le fait que Gallimard mette le Elena Ferrante à ce moment-là [La Vie mensongère des adultes, par l’auteure de la saga à succès L’Amie prodigieuse, sera disponible le 9 juin, ndlr], c’est aussi parce que c’est un titre qui ne demande pas de soutien précis." Lola Nicolle et Sandrine Thévenet avaient prévu de lancer le 8 avril dernier Les Avrils : "un label de découverte", une nouvelle collection dédiée à la littérature française hébergée par le groupe Delcourt et dans laquelle figurent de nombreux primo-romanciers. Le lancement est finalement reporté à janvier 2021. 

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"C’est sûr que quand on fait des découvertes, des premiers romans, on a besoin de fédérer les libraires autour, de faire lire, d’avoir aussi de la presse, presse qui est doublement fragilisée par la crise Presstalis et la crise sanitaire. Sur des titres qui n’ont pas besoin spécifiquement d’être lus, poussés, découverts, c’est plus facile pour les libraires qui ont d’autres préoccupations en ce moment. Mais pour nous, sortir que des best-sellers, ce n’est pas forcément une bonne logique économique", précise Lola Nicolle. "La meilleure réponse, c’est aussi nos auteurs qui l’ont apportée, raconte Sandrine Thévenet. Quand on leur a annoncé la nouvelle, évidemment qu’il y a eu un peu de déception, que c’est difficile de se projeter pour tout le monde dans un temps long, mais il y a eu aussi beaucoup de soulagement et d’admiration pour cette forme de courage. Ils ont compris que c’était leur intérêt avant tout qu’on défendait en décidant cela."

Il y a la parution du livre en tant que tel, mais aussi toute la sociabilisation autour du livre. Les salons, les rencontres en librairie : pour les auteurs, ce sont des choses très importantes. C’est vraiment une expérience à part entière de sortir un livre. Sur des premiers romans, les priver de la rencontre avec le lecteur, en librairie, des salons littéraires, c’est quand même difficile.        
Lola Nicolle, cofondatrice de la collection Les Avrils.

"Tout ça étant complètement impossible, on préfère mille fois être un peu patient et leur offrir pleinement toutes les facettes de la promotion d’un livre", assure Lola Nicolle. Un report qui est aussi possible car la collection est adossée à un groupe solide. "On peut se permettre le luxe d’attendre et de ne pas avoir un lancement au rabais", conclut Lola Nicolle.

Dans la Librairie des Volcans, à Clermont-Ferrand, le 14 mai 2020
Dans la Librairie des Volcans, à Clermont-Ferrand, le 14 mai 2020
© Maxppp - Richard Brunel / La Montagne

La surproduction éditoriale en question

"Est-ce qu’on a vraiment besoin de toujours avoir de la nouveauté sur les tables ?" se demande la Lilloise Fabienne Van Hulle, fondatrice de la librairie indépendante Place Ronde, dont les clients viennent chercher autre chose que les derniers best-sellers. J’ai ressorti il y a quelque temps un livre de 1937 qui s’appelle Impossible Ici de Lewis, qui était ressorti en 2016 et vient d’être réimprimé. C’est un ouvrage des années 1930 que très peu de mes clients connaissaient, pour ainsi dire aucun. C’était une nouveauté pour eux"

Je pense qu’on peut aller tout à fait dans les fonds des maisons d’édition. J’ai déconfiné des vieux polars de ma bibliothèque personnelle, j’ai vu qu’il était encore possible de les commander, je suis allée les chercher. La nouveauté pour la nouveauté, je ne suis pas certaine que ce soit ce qui intéresse dans une petite librairie.          
Fabienne Van Hulle, fondatrice de la librairie Place Ronde à Lille 

D'après les chiffres du dépôt légal de la Bibliothèque nationale de France, plus de 82 000 titres, soit 225 livres par jour, ont été publiés en 2018. "C’est important aussi d’aller rechercher ce qui peut parler d’actualité et qui a été écrit il y a longtemps. C’est aussi de la découverte et de la nouveauté." Dix jours après le début du déconfinement, Fabienne Van Hulle n’a pas réglé tous ses problèmes logistiques. "La principale difficulté, c’est la relance de la chaîne du livre. Elle s’est complètement arrêtée et ça tousse très, très fort […] Je cours après des cartons perdus juste avant le confinement, mais je reçois des factures alors que la marchandise n’est pas arrivée." "Je suis en train de faire des mails de tous les côtés pour dire : 'où sont mes cartons ?' Tout le monde se renvoie la balle. Je pense qu’on est plus d’un dans cette situation-là."

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> Les librairies sont-elles passées à côté de leur chance d’être classées parmi les biens de première nécessité ? Sujet évoqué dans l'émission "Soft Power" de dimanche dernier