Représentation de Mahomet derrière un voile, 1543
Représentation de Mahomet derrière un voile, 1543

Représenter Mohamet : les évolutions de l'islam

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Représenter Mahomet : les évolutions de l'islam

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Pendant des siècles, des musulmans ont représenté leur Prophète ou les imams, et certains continuent à le faire aujourd’hui, dans le respect et la dévotion, loin des débats sur des caricatures polémiques. L'historienne Vanessa Van Renterghem éclaire le fil de cette histoire complexe et nuancée.

Les récents débats suscités par la diffusion de caricatures de Mahomet alimentent souvent l'idée fausse d'un interdit inconditionnel et irrévocable de la représentation du Prophète dans la culture musulmane. Vanessa Van Renterghem, historienne arabisante, professeure à l'Inalco, nuance, car les pratiques de l'islam, plurielles au fil du temps et de leur expansion géographique, n'échappent pas aux mutations : "La question de la représentation figurée en islam doit être considérée dans le contexte d’une pluralité et d’une évolution permanentes." Une affirmation qui vaut dans les deux sens de l'histoire : ce n'est pas parce qu'aujourd'hui des juristes musulmans ou des pratiquants se refusent à représenter Mahomet  qu'il n'a pas été représenté, sous des traits humains dans le passé. Mais comme le souligne Vanessa Van Renterghem, l'inverse est tout aussi vrai : "Ce n’est pas parce qu’on a représenté le Prophète en islam sunnite comme en islam chiite pendant plusieurs siècles, qu’aujourd’hui, ce serait une question qui ne poserait pas de problème. Il y a une interdiction qui est en train d’être posée. Et on ne peut pas se prévaloir de pratiques du XIII-XIV-XVe siècle pour dire que cette interdiction n’existe pas aujourd’hui."

A l'origine, pas de débat enflammé

Dans les premiers siècles de l’islam, représenter le Prophète, ou tout être vivant, humain et animal, ne provoque pas de débat enflammé. Dans le Coran, on ne trouve pas d’interdiction formelle de ces images. Mais ce qui est interdit, dès le départ, c’est l'idolâtrie, et donc, les idoles. Vanessa Van Renterghem : “Ces idoles font référence notamment aux cultes polythéistes de l’Arabie préislamique, dans lesquels, d’après la tradition musulmane, on utilisait des statuettes représentant les divinités pour leur rendre un culte. Le Coran condamne très fermement ces pratiques, et exige que les pratiques rituelles de l’islam se déroulent en dehors de tout risque d’idolâtrie." 

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Un passage célèbre de la vie du Prophète illustre cette interdiction : la destruction des idoles à La Mecque. "On fait parfois de cet épisode un épisode iconoclaste en soi, qui serait dirigé contre les images. Il est plus correct historiquement d'y voir une expression, une mise en scène du triomphe de l’islam sur les anciennes religions de la péninsule arabique, et notamment sur le polythéisme arabe."

Dans les premières mosquées, premiers lieux de culte, aucun être animé représenté, donc, mais des fleurs, des villes, des arbres… Et au même moment, hors des lieux de culte, dans le domaine profane, s’épanouit un art figuratif : fresques de danseuses, scènes de chasse sur les murs de palais, ornements de vaisselle, d’objets du quotidien.... Vanessa Van Renterghem : “Et cela ne pose pas véritablement problème, ni aux gens qui les fabriquent, ni aux gens qui les utilisent, malgré une réticence croissante de la part des juristes musulmans devant le fait de représenter le vivant. C’est une opinion variable. Certains sont hostiles aux images, d’autres sont indifférents. Ils sont en train de construire et d’élaborer un droit. Et bien sûr, qui s’élabore en réaction à un contexte, à une ou des actualités, c’est encore le cas aujourd’hui. Les hadiths sont globalement hostiles aux images. Ils disent par exemple que les anges ne visiteront pas une maison qui contient des images, mais ils ne contiennent pas non plus une interdiction formelle, univoque de représenter." Se développent ainsi différentes traditions juridiques, et divers usages sociaux, qui eux-mêmes ne se conforment pas toujours aux textes juridiques et aux hadiths. En Irak, Syrie, Iran, Turquie... on représente humains et animaux dans des enluminures d’ouvrages médicaux ou littéraires. 

Danseuse sur une fresque du Palais Qusayr ‘Amra (Jordanie)
Danseuse sur une fresque du Palais Qusayr ‘Amra (Jordanie)

Entre le XIIIe et le XVIe siècle : le visage du Prophète

Peu à peu, à partir de 1200, on voit même apparaître des images du Prophète, tout jeune ou d’âge mûr. “Avec une belle barbe bien soignée, deux grandes mèches de cheveux, généralement tressées de chaque côté de son visage.” Ces peintures illustrent de riches biographies du Prophète, commandées par des notables, avec, sur certaines, des traces de dévotion : prières ou larmes. A partir de 1500, le visage du Prophète commence à disparaître, dissimulé par un voile ou un nimbe, une flamme. “Ce nimbe, cette flamme, est une expression symbolique de cette lumière prophétique qu’on lui attribue, sur laquelle on insiste de plus en plus dans les textes théologiques.” 

Mahomet devant l'ange Gabriel. Compendium des Histoires (Jâmi‘ al-tawârikh) de Rashîd al-dîn, manuscrit illustré produit à Tabriz au début du XIVe siècle (Edinburgh University Library).
Mahomet devant l'ange Gabriel. Compendium des Histoires (Jâmi‘ al-tawârikh) de Rashîd al-dîn, manuscrit illustré produit à Tabriz au début du XIVe siècle (Edinburgh University Library).

Le tournant de la fin du XIXe siècle 

Plus tard, avec la multiplication des images, puis le cinéma et la télévision, les pays musulmans sont exposés à une profusion de représentations de corps animés. Vanessa Van Renterghem : "Le XIXe-XXe siècle, c’est aussi une période de redéfinition d’un certain nombre de thèmes, juridiques, dogmatiques, en islam. C’est une période de réforme. Les juristes musulmans s’emparent de cette question et donnent des avis, qui sont d’ailleurs des avis divergents."

Contrairement aux sunnites, les chiites représentent aujourd’hui encore le Prophète et les imams. C’est devenu d’ailleurs une sorte de ligne de démarcation entre islam sunnite et islam chiite, mais ça l’est devenu relativement récemment, depuis la révolution islamique en Iran. Mais même entre sunnites, les avis peuvent diverger. Par exemple, en 1976, un film consacré à la vie du Prophète, tourné en caméra subjective pour éviter de le représenter, divise les autorités religieuses. Vanessa Van Renterghem : "Ce film fait l’objet d’un avis favorable des Oulémas d'Al-Azhar au Caire, en revanche il est interdit par la Ligue islamique, financée par l’Arabie saoudite. Tout le monde n’est pas d’accord sur ce qui est acceptable, et ce qui ne l’est pas."

Déjà en débat au milieu du XXe siècle, la question de la représentation, et celle du Prophète en particulier, se raidit à partir de 2005 avec la publication de caricatures, des images pourtant d’un tout autre statut, à charge polémique.  "La question de la représentation figurée en islam selon moi s’est retrouvée sous les projecteurs de l’actualité un peu à tort. Il faut vraiment très bien distinguer la question de la représentation figurée en islam, qui est une question très large et très nuancée,  et la question de la caricature et de sa réception par un public musulman, par des publics musulmans plutôt, qui est une question totalement séparée, et totalement différente."