Répression d'internet : la carte des coupures politiques

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Répression d'internet : la carte des coupures politiques

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Les coupures politiques d'Internet dans le monde
Les coupures politiques d'Internet dans le monde
© Radio France - Camille Renard

Cartes. Depuis deux mois, une partie du Cameroun est coupée d'internet. A l'heure de la journée mondiale contre la censure sur internet, voici un état des lieux en cartes et graphiques des blocages d'internet dans le monde depuis 2006. Une nouvelle forme de répression politique.

Depuis mi-janvier, deux régions du Cameroun anglophone sont coupées d'internet. Cette censure par le gouvernement central intervient après des manifestations dénonçant des discriminations. Cette coupure longue de près de deux mois prend une résonance particulière ce dimanche 12 mars, que Reporters sans frontières (RSF) célèbre comme " journée mondiale contre la censure sur internet". Peu médiatisée, cette censure camerounaise n'est ni isolée, ni sans précédent. Elle est le signe d'une nouvelle forme de répression politique, alors que l'ONU considère l'accès à internet comme un droit de l'Homme depuis 2012. Voici en cartes et en graphique les nombreuses coupures politiques d'internet depuis la première censure du réseau recensée : c'était au Népal, en 2005.

140 coupures politiques, partielles ou totales, en dix ans

Graphique de l'évolution des coupures politiques d'internet dans le monde
Graphique de l'évolution des coupures politiques d'internet dans le monde
© Radio France - Camille Renard

S'il n'existe pas de décompte exhaustif de toutes les coupures, le regroupement d'ONG " Access now" recense de très nombreux cas de coupures politiques d'internet, par le biais de sa campagne " #KeepItOn". "Politique" est entendu au sens large de décision de la coupure par les institutions de l'Etat, et écarte les accidents techniques ou les erreurs humaines : les cas de censure face à des contenus considérés comme pornographiques ou blasphématoires, au Pakistan par exemple, en font partie.

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Pour Benjamin Loveluck, qui enseigne à Paris Tech, et dont les recherches croisent économie politique et sociologie des usages du numérique, ces coupures d'internet peuvent prendre différentes formes : "selon les "couches" du réseau auxquelles on s'intéresse. Les interventions peuvent se faire à différents niveaux : matériel (accès aux infrastructures), logique (adressage, DNS, BGP) ou applicatif (services du Web tels que médias sociaux etc.). Mais il est rare qu'internet reste totalement inaccessible, sauf dans les pays dont le réseau domestique est très faiblement relié avec le reste du monde, ou contrôlé par un très petit nombre d'acteurs". Au Cameroun, depuis plus de 40 jours, les citoyens peuvent ainsi se relier au web par une connexion satellitaire, ou bricolent un système D, comme la préparation de SMS pour les faire envoyer par un coursier qui se déplace en zone accessible à internet ( lire l'article de Pierre Haski à ce sujet).

A LIRE " Peut-on vraiment couper internet", 11 juillet 2016

25 gouvernements ont coupé leur réseau internet en 10 ans

Carte des coupures politiques d'Internet
Carte des coupures politiques d'Internet
© Radio France - Camille Renard

L'ONG "Access Now" distingue ainsi les cas de figure : coupure totale du réseau internet et ses affectations (web mobile, ensemble de l'internet, SMS…), étranglements partiels de certains accès, ou censure de services ciblés. Cette carte représente les cas de coupure entière du réseau, mais qui peuvent n'avoir que des applications sélectives : en Inde et au Pakistan par exemple, où ont lieu le plus de coupures, ce sont les réseaux mobiles qui sont généralement affectés. Dans la région du Xinjiang, en Chine, en 2009, tout le réseau a été bloqué par les autorités, coupant la minorité Ouïghour à la fois de l'internet, des services mobiles, et des appels internationaux.

A LIRE " L'internet chinois, c'est comme un tableau cubiste", La vie numérique

La principale raison invoquée pour justifier ces coupures est celle de la préservation de la sécurité nationale. Un terme assez flou pour correspondre à un large éventail de situations : crise électorale (Biélorussie en 2006, Myanmar en 2010, Tchad en 2016), prévention de la dissidence (Chine en 2008, Egypte en 2011, Soudan en 2013, RDC en 2015), préservation de l'harmonie sociale (Inde à de nombreuses reprises, Niger en 2015), censure niée par l'Etat (Iran en 2009, 2012, 2013). Des situations de guerre et de lutte contre le terrorisme sont invoquées au Nigeria (blocage pendant 8 mois dans le cadre de la lutte contre Boko Haram), en Irak (prévention de la propagande de l'organisation Etat islamique), au Pakistan (prévention de risques d'attentats terroristes en 2012 - 2013), ou dans le cadre de la guerre civile en Syrie. A noter enfin quelques cas particuliers : l'internet mobile de l'ensemble du pays a été coupé quelques heures plusieurs jours de suite pour éviter la triche lors d'examens en Irak en 2015 et 2016, en Ouzbékistan en 2011, en Inde début 2016, et en Algérie en juin 2016 (ce dernier cas n'est pas mentionné, car la base de données recense les coupures jusqu'en mai).

Censure partielle : 18 gouvernements ont procédé à des étranglements et des blocage de services ciblés

carte des blocages partiels d'internet
carte des blocages partiels d'internet
© Radio France - Camille Renard

Les cas ici représentés concernent la désactivation de certains canaux, ce qui a notamment pour effet de ralentir les débits et donc de rendre certains services comme la téléphonie via IP, et surtout la vidéo, inaccessibles. Le ciblage de certains services précis est aussi concerné, en jouant cette fois-ci sur l'adressage, et donc des plateformes identifiées comme Facebook, dont l'url a été bloqué pendant six mois sur l'île de Nauru en 2015, à cause de contenus considérés comme pornographiques, tout en laissant les autres services fonctionner normalement. Les coupures peuvent aller de quelques heures - services mobiles à San Francisco en août 2011 pour éviter une manifestation, ou WhatsApp au Brésil en 2015 et 2016, pour des raisons judiciaires et de concurrence économique - à plusieurs semaines voire plusieurs mois (Thaïlande, Syrie, Inde, Turquie…). Au Pakistan, les blocages réguliers de Youtube pendant plus de trois ans à cause de la diffusion du film "Innocence of Muslim" ont par exemple donné lieu à une dérogation pour rendre accessible une déclinaison locale plus facilement contrôlable.

Si les conséquences en termes de droits de l'Homme et de liberté d'expression sont incontestables, les conséquences économiques sont aussi soulignées, désastreuses pour les pays concernés : le centre de recherches sur l'innovation technologique de Brookings évaluait le coût de ces coupures à plus de 2,4 milliards de dollars pour l'économie mondiale en 2016.

Dans le cadre de la Journée mondiale contre la censure sur internet, Reporters sans frontières (RSF) publie un rapport sur la surveillance et censure en ligne. Pour la 3e année consécutive, l'organisation internationale poursuit sa lutte contre la cybercensure en débloquant l’accès à 24 sites interdits dans 16 pays "ennemis d’Internet."

A LIRE " Cameroun : le pouvoir continue de priver les anglophones d'internet" Le numérique et nous, par Catherine Petillon