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Republier les pamphlets antisémites de Céline ? Les questions juridiques, morales... et le bon sens

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Louis-Ferdinand Céline en 1951, lors du procès où il sera amnistié.
Louis-Ferdinand Céline en 1951, lors du procès où il sera amnistié.
© Getty - Keystone/Hulton Archive

"Bagatelles pour un massacre" est un brûlot antisémite sans ambiguïté. De son retour en France, en 1951, à sa mort, en 1961, Céline a cherché à le faire oublier. Sa veuve a respecté son souhait, et l'écrivain y a gagné en respectabilité. Elle vient d'autoriser Gallimard à ressortir quatre pamphlets.

Alors que Gallimard annonçait son intention de rééditer quatre pamphlets de Louis-Ferdinand Céline, qui comptent parmi ses textes les plus farouchement antisémites, le gouvernement a sommé l’éditeur de fournir “des garanties”. “Aucune censure”, assure Frédéric Potier, le délégué interministériel à la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et la haine anti-LGBT (Dilcrah), mais un souci de prévention. En effet, Bagatelles pour un massacre (1937), L'Ecole des cadavres (1938) ou encore Les Beaux draps (1941), qui doivent sortir en mai 2018 dans un épais volume intitulé Ecrits polémiques, ne peuvent être diffusés sans d’amples précautions, pour le gouvernement. Des précautions liées aux textes eux-mêmes, mais aussi au contexte dans lequel cette reparution intervient. 

Voici ce que dit le courrier qu’adresse à Antoine Gallimard le délégué interministériel qui se présente en “lanceur d’alerte”:

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Dans un contexte où le fléau de l'antisémitisme doit être plus que jamais combattu avec force, les modalités de mise à disposition du grand public de ces écrits doivent être réfléchies avec soin. [...] La qualité de l'appareil critique qui les accompagne, et notamment sa capacité à éclairer le contexte historique et idéologique de leur production, ainsi que le décryptage des biais de l'auteur et des erreurs factuelles contenues sont dès lors déterminants. [...] Afin de lever les inquiétudes que fait naître à cet égard le calendrier serré annoncé, je vous serais très reconnaissant de bien vouloir m'éclairer sur les conditions d'élaboration de cette édition critique et sur les mesures prises pour en garantir la scientificité et la pluridisciplinarité.

Alors que Voyage au bout de la nuit fait aujourd’hui figure de classique, tous les textes de Céline n’ont pas connu cette postérité. L’idée de les faire reparaître un jour n’est pas nouvelle, c’est même le fruit d’une longue tergiversation qui a vu s’enchevêtrer des questions juridiques et éthiques, mais aussi une part de pragmatisme.

1. Les questions de droit

Rééditer ces quatre œuvres pamphlétaires de Louis-Ferdinand Céline a d’abord posé des questions juridiques de plusieurs ordres. D’abord, ces textes se sont peu à peu effacés de notre mémoire littéraire collective du fait de l’écrivain en personne. C’est Céline lui-même qui avait en effet décidé de les occulter en exigeant qu’ils ne soient plus réédités. Car, en vertu du droit à la propriété intellectuelle, un auteur a tout loisir de décider d’envoyer tout ou partie de son œuvre aux oubliettes. Peu importe les raisons : il peut enterrer certains de ses écrits pour la postérité parce qu’il ne les assume plus ou parce qu’ils lui coûtent trop. C’est ce qu’avait décidé Louis-Ferdinand Céline pour ces pamphlets qui lui ont beaucoup été reprochés à la Libération. A l’époque, Céline, réfugié au Danemark, est condamné par contumace pour collaboration à un an de prison (peine déjà purgée au Danemark), 50 000 francs d'amende, la confiscation de la moitié de ses biens et à l'indignité nationale

L'avocat de Céline, Jean-Louis Tixier-Vignancourt (qui candidatera peu après à l’élection présidentielle pour l’extrême-droite), obtiendra son amnistie lors de son procès, qui a lieu en 1951. Ses pamphlets antisémites sont au cœur de ce qu’on lui reproche. La justice cherchera notamment à distinguer la date de leur publication ou republication, au regard de la connaissance que Céline pouvait avoir des persécutions contre les Juifs ou de l’Holocauste. Découvrez par exemple cette note qu’écrira pour sa défense l'avocat Tixier-Vignancourt :

La réédition de Bagatelles pour un massacre a eu lieu sous l'occupation par le fait et à la demande de Robert Denoël, éditeur [antisémite notoire, assassiné à la Libération, ndlr] qui, sur cet ouvrage, avait perdu de l'argent. Cette perte avait été causée par des procès en diffamation et en suppression de pages. Or, les prix ayant été bloqués par le gouvernement à la date du 2 Septembre 1939, une réédition n'était possible à un prix supérieur que si des éléments nouveaux étaient incorporés au livre réédité. C'est pourquoi Céline a écrit une préface et Denoël a ajouté quelques photographies.

Amnistié, Céline œuvrera à faire oublier Bagatelles pour un massacre ou Dans de beaux draps. Pour un écrivain, cela s’appelle “exercer son droit de retrait”. En droit, c’est l’article L. 121-4 du Code de la propriété intellectuelle qui le lui permet - “une prérogative morale véritablement extraordinaire du droit commun”, notait l’avocat Emmanuel Pierrat dans un billet de blog en 2014 :

Grâce à ce droit, l’auteur peut revenir sur la publication de son œuvre. En dépit de tout engagement contractuel, il peut choisir de reprendre son manuscrit et, si l’œuvre est déjà publiée, d’en arrêter la commercialisation. Ce droit exorbitant est bien entendu fortement encadré : d’une part, l’auteur est tenu d’indemniser l’éditeur du préjudice subi ; d’autre part, pour le cas où il reviendrait sur sa décision, il est tenu de proposer à nouveau son œuvre au même éditeur avant tout autre et aux mêmes conditions que précédemment conclues. L’auteur ne peut exercer cette prérogative, particulièrement exorbitante du droit commun, que pour des raisons purement morales. En aucun cas des motifs pécuniaires ne doivent intervenir. S’il peut ainsi s’appuyer sur des préoccupations morales pour exercer son droit de retrait ou de repentir, il ne peut invoquer une rémunération trop faible.

Une fois Céline mort (en 1961), ce sont ses ayant-droits qui sont devenus responsables du devenir de l’intégralité de sa prose. A commencer par sa veuve, Lucette Destouches. Personne ne peut décider à sa place de la republication d’écrits que Céline a voulu discrets. Pas même son éditeur, qui est devenu Gallimard dès le retour en France de l’écrivain en 1951. 

Depuis la mort de Céline, Lucette Destouches avait toujours exclu la republications des pamphlets polémiques. Biographe de Céline et futur légataire à la mort de cette dernière, l’avocat pénaliste François Gibault, 85 ans, affichait quant à lui de longue date la même ligne, affirmant que “Céline s'est bien rendu compte qu'il n'aurait jamais dû écrire ces pamphlets". Officiellement, l'avocat entend honorer le souhait de l’écrivain. Mais la stratégie est aussi très maline : ce faisant, on expurge non seulement l’œuvre de Céline, mais son souvenir, et il gagne en respectabilité au fil des années. Ce qui permet à son ami Gibault de répondre par exemple aux Inrocks en 2011, quand l’idée de republier les pamphlets antisémite faisait déjà son retour :

Comme Mme Céline, je suis contre la réédition de ces pamphlets. Ce serait même de la provocation, car ce sont des livres de circonstance écrits à une époque donnée. Je ne défends en rien les idées de Céline mais il faut rappeler le contexte historique très particulier. La majorité des Français et beaucoup d'écrivains étaient antisémites, il était très courant de l'être et d'exprimer ce type d'opinions. Céline naît avec l'affaire Dreyfus et il a toujours entendu ses parents tenir ce type de propos contre les Juifs. Lucette, qu'il rencontre en 1935, lui a toujours dit qu'il avait tort d'écrire ces pamphlets, qu'il aurait dû se consacrer à ses romans. Quand il les a écrits, Céline ne connaissait pas l'existence des camps de concentration. Il n'en aura connaissance qu'après la guerre, comme la majorité des Français.

Droit de retrait ou droit de repentir ? Emmanuel Pierrat soulignait en 2014, toujours sur son blog :

Il y a beaucoup de livres censurés en France. Mais la plupart des auteurs antisémites des années 1930 et 1940 ont procédé à leur propre “censure" en demandant eux-mêmes que leurs livres ne soient pas réédités, en les retirant de leur catalogue, espérant que ceux-ci tomberaient dans l'oubli.

Depuis, Lucette Destouches a changé d’avis et accepté que Gallimard republie les textes au cœur de la controverse. Toutefois, le droit contraint encore cette publication annoncée pour le printemps. Car les questions de droit ne s’arrêtent pas à la question du droit de retrait. En France, l’incitation au racisme ou à la haine est prohibée par la loi. Ainsi, il n’est pas illégal de publier Mein Kampf mais il est illégal de le publier sans un avertissement. Le texte d’Adolf Hitler, pas plus que les pamphlets antisémites de Louis-Ferdinand Céline ou toute une prose d’entre-deux guerres ne sont interdits en droit français. Mais depuis une décision de 1979 de la Cour d’appel de Paris, ils doivent obligatoirement être précédés d’un préambule les resituant dans l’histoire, et notamment au regard de la Shoah.

2. Une question morale

Même avec un appareil critique dynamique, comme l’y enjoint le gouvernement, Gallimard transgresse-t-il une ligne rouge éthique, en annonçant son projet de volume “Ecrits polémiques” ? C’est un autre pan de ce débat qui est allé crescendo à mesure que Céline gagnait sa part paradoxale de glamour - et peut-être une nouvelle respectabilité. Pour mémoire, Nicolas Sarkozy, qui était peu disert quant à ses préférences culturelles, n'hésitait pas à faire de Céline son "écrivain préféré" mais nombreux, à gauche, sont ceux qui l'encensent aussi. Céline est devenu mainstream. Cependant, le délégué interministériel à la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et la haine anti-LGBT (Dilcrah) le souligne : dans le contexte actuel, et alors que les agressions antisémites n’ont jamais été aussi nombreuses, est-il bien fondé de republier des brûlots ouvertement haineux envers les Juifs ? En d’autres termes, l’appareil critique suffira-t-il à enjoindre le lecteur à toute la distance nécessaire ?
Sur ce point, les avis sont partagés : certains estiment qu’en étant tronquée, l’œuvre de Céline passe finalement pour plus acceptable qu’elle ne le fut réellement. Et qu’on y gagnerait donc à faire apparaître noir sur blanc quel genre d’écrivain profondément antisémite il a pu être. Pour les partisans de la republication, orchestrer l’oubli des pamphlets de Céline, c'est donc aussi blanchir l'écrivain littérairement, ne donner à lire que la prose où il excelle. Procéder à l’effacement des textes les plus ignobles permet à l’écrivain, puis à ceux qui gèrent son image posthume, de l’absoudre politiquement. Alors qu’un écrivain comme Philippe Forest soulignait dans une conférence diffusée sur franceculture.fr combien Céline lui-même avait pu revendiquer “une écriture de combat” :

Céline s’est situé comme un ardent porte-parole d’une vision militante du roman, compromise dans son cas avec le fascisme. Céline prend position contre Proust, qu’il considère comme un écrivain désengagé, et entend produire par son œuvre une rupture [...] je crois que Proust est d’ailleurs le seul romancier que Céline cite dans "Voyage au bout de la nuit", et il le cite de manière assez dépréciative, comme un écrivain du passé auquel il s’agit désormais d’opposer une littérature vivante…

La question peut déjà se poser lorsqu’on regarde à nouveau les entretiens que Céline accorde à Pierre Dumayet ou André Parinaud, qui n’abordent pas frontalement la question des pamphlets antisémites, au moment où commençait à se dire qu’il fallait distinguer l’écrivain (sous-entendu, le génie) de l’homme (sous-entendu, l’antisémite haineux) :

Datant de la même époque, vous pouvez aussi redécouvrir des entretiens radiophoniques menés avec Louis-Ferdinand Céline, que Matthieu Garrigou-Lagrange a compilés sous forme de cinq épisodes de l’émission “A voix nue” en 2011 sur France Culture :

D’autres pourtant partent du principe qu’il faut chercher à interdire toute prose raciste ou antisémite, quel qu’en soit l’auteur. Si Tartampion ou Bidule écrivaient la moitié de ce qu’a pu écrire Céline sur un blog quelconque, ils seraient aussitôt poursuivis. Pourquoi pas Céline, alors ?, interrogent en substance les adversaires de cette reparution sous le sceau de Gallimard. Une association pourrait ainsi se saisir d’une republication pour porter le débat sur la place publique, et dénoncer, par exemple, un appareil critique trop peu convaincant. 

C’était par exemple la position de Serge Klarsfeld lorsque Les Inrocks l’interrogeaient en 2011 sur une republication encore hypothétique à l’époque :

Je serai contre une publication des pamphlets. Si nous étions dans un monde pacifié, il n'y aurait pas de problèmes. Mais ces textes sont trop nocifs. Les republier serait dangereux.

3. Un principe de réalité

Un dernier registre surgit, enfin, dans cette controverse autour de la sortie des pamphlets dans ce volume Ecrits polémiques : celui du pragmatisme. C’est l’argument invoqué par une partie des partisans de la reparution, qui plaident une forme de bon sens. Pour ceux-là, la correspondance de Céline, accessible dès son volume à la Pléiade, trahit déjà très explicitement les élans antisémites de l’auteur. Pis : les écrits les plus virulents de Céline circulent en réalité sous le manteau depuis belle lurette.

Des éditions sauvages, souvent d’obédience d’extrême-droite, s’en sont en effet saisies à plusieurs reprises pour faire reparaître les textes en version pirate. Une version pirate qui tend d’ailleurs plutôt à auréoler les pamphlets en question d’une aura subversive particulière, qui pourrait aller déclinant si Gallimard reprenait le contrôle de la diffusion. Le même Emmanuel Pierrat interpellait ainsi avant que la polémique ne resurgisse :

A quand verra-t-on une édition scientifique irréprochable chez Gallimard, avec un apparat critique inattaquable, préfacée avec dignité et respect de la mémoire de la Shoah, pour couper court à cet atroce traficotage ?

Pour mémoire, Bagatelles pour un massacre (dont le titre ne fait pas référence à la Shoah comme massacre mais à celui des soldats de la Première guerre mondiale, rappelons-le) avait été publié du vivant de Céline avec un bandeau affichant :

Pour bien rire dans les tranchées

Le texte sera republié à deux reprises avec l’aval de Louis-Ferdinand Céline en 1942 et 1943.

Vous pouvez redécouvrir par ici Voyage au bout de la nuit à travers ce travail de ré-éditorialisation des archives pour feuilleter le roman de Louis-Ferdinand Céline :