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République Démocratique du Congo : "Docteur Ebola" et candidat à la présidentielle

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Donat Mupapa Kibadi (à gauche), en 1995, à l'hôpital de Kikwit, dans l'ouest de la RDC, où il est devenu "Docteur Ebola"
Donat Mupapa Kibadi (à gauche), en 1995, à l'hôpital de Kikwit, dans l'ouest de la RDC, où il est devenu "Docteur Ebola"
- Collection personnelle

Entretien. Ebola a refait son apparition en RDC. Dans ce pays où le virus a déjà sévi 8 fois par le passé, une campagne de vaccination a commencé. Un homme le connaît bien : il l'a combattu en 1995. Donat Mupapa Kibadi, surnommé à l'époque Docteur Ebola. Aujourd'hui, il veut se présenter face à Joseph Kabila.

Le virus Ebola a refait son apparition en République Démocratique du Congo. 52 cas ont été enregistrés dans le nord ouest du pays et 22 décès déclarés. L'épidémie a commencé début mai à Bikoro, à 600 kilomètres de la capitale Kinshasa, avant de se propager dans une ville de plus d'un million d'habitants, faisant craindre le pire dans un pays où Ebola a déjà sévi 8 fois par le passé. Une campagne de vaccination a commencé pour tenter d'endiguer sa propagation. Rencontre avec Donat Mupapa Kibadi, un médecin congolais installé en France et qui porte le surnom de Docteur Ebola. Il veut se présenter à la future présidentielle dans son pays. 

Avant, il y avait un mythe, qui entourait cette épidémie. Ils croyaient qu’il y avait un médecin blanc qui avait une grosse seringue. C’est ce qui se racontait dans la ville…

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D’où vous vient votre surnom de Docteur Ebola ? 

Ce surnom vient de la population de la ville de Kikwit, une ville située à 500 km de Kinshasa, la capitale de la République Démocratique du Congo. Cette ville a été l’épicentre de la deuxième grande épidémie du virus Ebola, en 1995. J’étais le chef d’équipe de prise en charge des malades atteints du virus Ebola, mis en quarantaine dans l’hôpital général de la ville de Kikwit. Et ce sont les habitants de la ville de Kikwit, dont je suis aussi ressortissant, qui m’ont donné ce surnom. Avant, il y avait un mythe, qui entourait cette épidémie. Ils croyaient qu’il y avait un médecin blanc qui avait une grosse seringue. C’est ce qui se racontait dans la ville… Un médecin qui prélevait le sang et l’envoyait en Europe. Alors que c’était moi ! Comme j’étais en scaphandre, bien habillé, les gens ne savaient pas que c’était un Congolais_._ Et le jour où j’ai enlevé cela, j’ai expliqué à la population, puisque nous avions des séances de sensibilisation, que c’était un Congolais, un Kikwitois, puisqu’on les appelle comme ça. C’était un natif de la région qui était là, donc n’ayez pas peur. Car les gens fuyaient et ne voulaient pas venir à l’hôpital. 

Il fallait que nous allions vers la population, faire de la sensibilisation, pour que les gens comprennent que ce n’était pas des occidentaux qui étaient là. C’était nous. Les occidentaux nous aidaient en nous apportant un appui logistique surtout. Et les chercheurs de l’Institut Pasteur étaient là avec nous. Ils nous ont beaucoup aidés, mais ceux qui étaient en contact direct avec des malades et qui soignaient les malades, c’était une équipe congolaise que je dirigeais. C’est ainsi qu’à la fin de cette épidémie, les étudiants de l’Université de Kikwit, où j’étais aussi assistant, m’ont surnommé « docteur Ebola ». Et ils ont propagé la nouvelle dans la ville.  

Le docteur Donat Mupapa Kibadi dans sa tenue de protection de l'époque
Le docteur Donat Mupapa Kibadi dans sa tenue de protection de l'époque
- Collection personnelle

A l’époque, vous avez développé un protocole de soin d’immunothérapie 

Cette grande épidémie avait déjà commencé en 1976 au Congo - c’était la première épidémie, qui avait eu lieu dans la zone de Yambuku, le long d’une rivière qui s’appelle encore aujourd’hui Ebola. Il y a eu 50 villages décimés par cette épidémie. Et 20 ans après, nous avons eu cette grande épidémie située à Kikwit, à environ 1 000 km de la zone de la première épidémie. Cela n’avait rien à voir avec cette épidémie de 1976. L’épidémie de 1995 avait sévi d'emblée dans une grande ville de 500 000 habitants, dans un grand hôpital. Il y a eu plusieurs morts dans cet hôpital. Bien sûr la, la prise en charge était très différente. Il fallait une bonne organisation, parce que l’épidémie rampait depuis le mois de janvier. Nous l’avons diagnostiquée 4 mois après, parce qu’ils pensaient à une fièvre shiguellose de diarrhée rouge comme on l’appelait. Actuellement, le virus sévit encore au Congo, pour la neuvième fois.

Des anthropologues vont être envoyés sur place parce qu’il est difficile de faire changer les comportements de l’entourage des personnes qui sont atteintes de ce virus. 

Oui, c’est très important, parce qu’en Afrique les gens ont des rites. Par exemple, les lavages du corps, qui ne se font pas comme ici dans les chambres mortuaires et funéraires. Là-bas, le corps est lavé par un membre de la famille. Or il y a beaucoup de virus sur le corps d’un cadavre atteint d’Ebola. Beaucoup, beaucoup de virus. Et il y a évidemment des fluides qui peuvent transmettre le virus Ebola : soit le vomi, soit le sang, et même la sueur. C’est pour cela qu'il était difficile d’arrêter la chaîne de transmission. Les sujets-contacts vont développer la maladie après une période d’incubation. En commençant par des fièvres, des maux de tête, des douleurs abdominales. Après, on passe à la deuxième phase, puisque la maladie a trois phases. La phase d’incubation, la phase de primo-infection, et la phase proprement dite d’infection, où nous avons tous les symptômes de la maladie qui apparaissent. Le problème au départ est qu’il n’y avait pas de laboratoire sur place. Il fallait prélever et envoyer très loin. Mais aujourd’hui nous avons des tests sur place. C’est très important, cela facilite la prise en charge rapide de ces malades.

Le fait d’être médecin ici en France, et de voir que ce virus n’est toujours pas sous contrôle dans votre pays, est-ce difficile à vivre ? 

Oui, bien sûr, parce que nous avions mis des mesures de surveillance, de prise en charge. Nous étions déjà très organisés il y a vingt ans. Or, le premier cas d’Ebola dans cette région est apparu au mois d’avril. On l’a déclaré le 8 mai. C’est très tard. En France, cela ne se ferait pas. Chaque fois que nous avons une petite méningite ici, la veille sanitaire est au courant à la minute ou quelques heures après. Il y a une bonne organisation de la politique de santé en France, et les systèmes fonctionnent normalement. Surtout, il y a des systèmes pour faire remonter l’information très rapidement. Il y a aussi des mesures préventives qui se mettent en place. Mais là, il y a eu quand même un retard, bien qu’aujourd’hui le ministère de la Santé récupère aussi ce retard et que le gouvernement s’organise un petit peu. Un mois, c’est beaucoup, on aurait pu éviter ce délai. 

Aujourd’hui, cela atteint une ville importante de la région de l’Equateur, une ville de 1,2 million d’habitants, vous vous rendez compte ? Donc s’ils ne font pas un travail de sensibilisation poussé pour atteindre tout le monde, on ne va pas endiguer rapidement cette épidémie. Car les gens ont des mentalités qu’il faut changer pendant la période d’épidémie, et même après, pour surveiller. L’épidémie rampe dans une ville de 1,2 million d’habitants… C’est difficile à circonscrire. Il faut de grands moyens, beaucoup d’argent pour atteindre toutes les couches de la population et leur interdire d’entrer en contact avec les cas suspects. 

Donat Mupapa Kibadi souhaite aujourd'hui conduire son pays sur le chemin de la paix
Donat Mupapa Kibadi souhaite aujourd'hui conduire son pays sur le chemin de la paix
© Radio France

On a l’impression que la RDC est atteinte de tous les maux : Ebola, des conflits interethniques, une situation politique qui se dégrade de mois en mois… Vous avez le remède ? 

Tout est possible avec un gouvernement à la tête du pays. Ce gouvernement pourrait mettre en place des structures et les choses peuvent évoluer positivement et rapidement. C’est un pays qui a beaucoup de potentiel. Si ce pays était stable sur le plan politique, on pourrait résoudre tous les problèmes. 

Depuis plusieurs décennies, le pays est dirigé par des despotes, des dictateurs. Cela ne permet pas à la RDC de se développer.

Le pays n’est pas stable politiquement ? 

Non. Depuis l’indépendance nous connaissons des situations difficiles. Depuis plusieurs décennies, le pays est dirigé par des despotes, des dictateurs. Cela ne permet pas à la RDC de se développer_._ Aujourd’hui, nous avons le pays le plus riche au monde d’après les experts. La richesse du sous-sol est estimée à 28 000 milliards de dollars. Rien que le sous-sol ! Or le sol est riche également, fertile. C’est le deuxième poumon du monde. Avec la forêt et le fleuve Congo.

Un pays comme cela peut se développer très rapidement, s’il y a une stabilité politique. Le problème ethnique vient d’un défaut de l’état de droit. 

Nous avons un problème au Congo : nous n’avons pas la paix, pas la justice et pas de travail. Cela fait 20 ans qu’il y a des guerres. Aujourd’hui, nous assistons à des massacres à l’est à du pays, avec le conflit entre Hemas et Lendus. Il y a 120 milices dans cette région. Et nous avons un président élu, en fin de mandat, qui devait se retirer le 20 décembre 2016 mais qui s’accroche au pouvoir. Joseph Kabila ne choisit pas de dauphin. Il veut se représenter, alors que l’article 70 de la Constitution est clair : il dit que le président de la République est élu au suffrage universel direct pour un mandat de 5 ans renouvelable une seule fois… Pourtant, Kabila continue de s’accrocher au pouvoir alors qu’il n’est plus légitime_._ Cette situation crée de l’instabilité. Les manifestations pacifiques sont violemment réprimées et cela engendre beaucoup de frustration au sein de la population. La solution est politique dans un premier temps. 

Vous avez créé un parti politique et vous souhaitez être candidat à la prochaine élection présidentielle. Quel est votre programme ? 

Je suis un acteur politique de la RDC depuis les années 80. Mon parti s’appelle la « Fédération des républicains et des démocrates congolais. » Ce mouvement a été lancé en 2013. Nous sommes prêts à gouverner depuis 2016.  Nous avons un programme publié en France sous la forme d’un livre qui s’intitule « La renaissance du grand Congo pour réenchanter le rêve congolais ». Quel était ce rêve justement ? Créer un pays plus beau qu’auparavant. Les Belges nous ont laissé un pays magnifique : premier producteur de cobalt et de cuivre. Nous étions également premiers sur le plan agricole… L’université de Kinshasa était l'une des plus prestigieuses du continent africain. Et tous les intellectuels des pays voisins venaient étudier au Congo.

C’est pourquoi nous avons décidé de créer ce mouvement : pour proposer un leadership. C’est ce qui manque au Congo : du leadership et des hommes politiques capables de redresser le pays. C’est la raison derrière ma candidature à l’élection présidentielle. C’est un pays qui a tous les atouts pour se redresser en peu de temps. Et nous aurons cette occasion après avoir pacifié, instauré la justice et donné du travail à tout le monde. Ce sera bénéfique car le Congo est une réserve mondiale. Cela va permettre au monde entier d’en bénéficier. 

Le Congo est un pays d’avenir. Parce que nous avons des matières premières stratégiques comme le cobalt,  l’uranium, le cuivre… Tout cela fait partie des technologies d’avenir. Et le Congo va jouer un rôle très important dans les années à venir par le numérique, les batteries, l’énergie électrique, les voitures électriques : c’est le cobalt ! Or, le Congo est le premier producteur de cobalt. Il renferme 75% de la production mondiale. Vous vous rendez compte ! 

Ce qui manque, c’est la volonté politique, le courage politique à ses acteurs actuels qui sont au pays, et qui veulent s’accrocher au pouvoir.  

Je pense que les Congolais m’attendent. Ils savent que si je n’ai pas eu peur du virus Ebola, je n’aurai pas peur de sauver ce pays.

Où en est-t-on de l’organisation de la prochaine élection ? 

Je dois vous dire que cette élection a été reportée à trois reprises. La première fois, elle devait se tenir le 28 novembre 2016. Elle a été reportée en décembre 2017. Elle n’a pas eu lieu. Aujourd’hui, on nous promet le 23 décembre 2018… Et ce n’est pas encore sûr car le calendrier électoral a déjà subi des modifications. Jusqu’à aujourd’hui, on est encore à la phase de nettoyage du fichier puisqu’il y a eu, vous vous rendez compte, 8 millions de doublons ! 

Des gens qui sont inscrits deux fois sur les listes ? 

Oui, 8 millions ! 

Vous vivez actuellement en France, quand allez-vous rentrer au Congo si vous êtes au candidat ? 

Aujourd’hui, rien ne m’interdit de me présenter comme candidat à l’élection présidentielle. Je voudrais profiter de l’occasion pour lancer un appel à la communauté internationale, à la France, à l’Union européenne, aux Etats-Unis, à l’Angleterre, pour qu’ils puissent protéger les candidats à l’élection présidentielle. C’est très important, car, dans cette insécurité, nous nous sentons menacés. Rien ne garantit notre sécurité. Mais nous voulons participer à cette élection présidentielle car nous ne voulons pas faire la politique du siège vide. 

Je suis donc déterminé à aller au bout de mes convictions et je vous jure que je vais gagner ces élections car le peuple congolais est demandeur d’un changement, d’une alternance à la tête de ce pays. Il nous faut un nouveau leadership. Je suis prêt à l’incarner car avec ma double culture, africaine, pour avoir vécu au pays 38 ans, travaillé sur place et aujourd’hui 20 ans en Europe, j’ai une symbiose de culture. Je veux apporter mon expérience. Je suis prêt et déterminé et je pense que les Congolais m’attendent. Ils savent que si je n’ai pas eu peur du virus Ebola, je n’aurai pas peur de sauver ce pays.

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