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Restauration du patrimoine : "La modernité aujourd’hui, ce n’est pas la mécanisation à outrance"

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Les Charpentiers sans Frontières sont en train de préparer la future charpente de la chapelle Saint-Hubert au château d'Amboise
Les Charpentiers sans Frontières sont en train de préparer la future charpente de la chapelle Saint-Hubert au château d'Amboise
© Radio France - Fiona Moghaddam

Entretien. Depuis une trentaine d’années, les Charpentiers sans Frontières interviennent sur des chantiers notamment de bâtiments historiques. Sur celui de la chapelle Saint-Hubert du château d’Amboise, ils restaurent la charpente, devant les visiteurs, entièrement à la main.

Une trentaine de bénévoles de Charpentiers sans Frontières, venus de huit pays (États-Unis, Angleterre, Allemagne, Espagne, France, Roumanie, Pologne…), restaurent actuellement la charpente de la chapelle Saint-Hubert, datant du XVIe siècle et qui abrite le tombeau de Léonard de Vinci au château d’Amboise. En ces journées du patrimoine, les visiteurs peuvent observer le travail de ces hommes et de ces femmes. Une équipe composée de maîtres et de jeunes apprentis, où toutes les générations et expériences sont représentées. Un chantier comme un autre pour cette association qui oeuvre depuis près de trente ans sur des bâtiments historiques, à raison d’un chaque année. "Un creuset pour partager les émotions et les savoirs", déclare François Calame, le fondateur des Charpentiers sans Frontières

La chapelle Saint-Hubert va faire l'objet de diverses restaurations pendant 2 ans
La chapelle Saint-Hubert va faire l'objet de diverses restaurations pendant 2 ans
© Radio France - Fiona Moghadadm

Que faites-vous sur ce chantier à Amboise ?

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Notre équipe de 30 charpentières et charpentiers est en train de retailler entièrement à la main une charpente qui va prendre sa place sur la chapelle Saint-Hubert du château d’Amboise, en tirant partie de la ressource de la terre elle-même. Nous avons choisi nos arbres, des chênes de la forêt d’Amboise à deux kilomètres d’ici. À présent, nous les mettons en œuvre par un dialogue très intime entre la matière vivante et les ouvriers. C’est ce rapport qui nous intéresse, c’est-à-dire qu’il n’y a plus de médiation par la machine, par des mécanismes qui quelque part déshumanise le travail. Ce dialogue se fait de matière vive à matière vive, c’est la marque de fabrique de notre groupe.

Vous utilisez aussi un savoir-faire particulier ?

Oui et pour cela, nous travaillons encore les arbres à l'état de bois vert [une vingtaine d’arbres a été abattu en février puis conservé à l’ombre afin de ne pas sécher avant le début du chantier en septembre, ndlr]. C'est très important à savoir. Depuis le Moyen Âge, on a toujours travaillé le bois vert parce qu'on l'équarrie mieux en le travaillant à la hache. Sur ce chantier de Saint-Hubert, nous allons également utiliser la scie de long, là aussi, on utilise du bois vert, du bois frais. Et on montre aussi, qu’en une semaine, l’ouvrage est bien mené, cela va très vite. Nous ne sommes pas du tout à la traîne de techniques mécanisées et cela se passe également dans une atmosphère de cordialité et de rapports amicaux qui est très riche. 

Une dizaine d’arbres a été utilisée pour réaliser l'abside de cette chapelle que nous recréons complètement à neuf sur les instructions de l'architecte en chef Étienne Barthélemy. La structure d'origine, qui datait de 1840 environ, était une structure très faible qui n'avait pas été réellement conçue pour recevoir la fameuse flèche de l'architecte Ruprich-Robert, certes très élégante, mais qui est arrivée un petit peu par hasard et qui n'a pas été conçue pour cela. Ruprich-Robert, qui était un concurrent et un collègue de Viollet-le-Duc, a été quelque peu frustré de sa flèche quand Viollet-le-Duc faisait celle pour Notre-Dame. La flèche de Saint-Hubert est donc plus modeste, très jolie, très élégante mais la base du travail a été un peu négligée. Cette flèche est mal liaisonnée à sa base et donc nécessite d'être entièrement démontée, puis ensuite remontée avec une structure beaucoup plus conséquente conçue par Étienne Barthélemy.

Maquette de la charpente restaurée par les Charpentiers sans Frontières
Maquette de la charpente restaurée par les Charpentiers sans Frontières
© Radio France - Fiona Moghaddam

Le fait de travailler à la main, comme c'est le cas actuellement, est une spécificité de votre association ?

C’est vraiment notre marque de fabrique. C'est un groupe que j'ai constitué il y a plus de vingt ans et je peux vous dire qu'il y a vingt ans, quand je cherchais à promouvoir ces techniques, il n'y avait pas un charpentier en France qui savait travailler des bouts de bois à la main ! Aujourd'hui, il y a des quantités de volontaires et les gens font cela, non seulement professionnellement, mais aussi par plaisir. C'est vraiment un mouvement de notre temps. Ce n'est pas un mouvement archaïque. On nous a souvent dit "Vous vivez dans le passé, vous poursuivez des chimères d’une autre époque". Mais la modernité aujourd'hui, ce n'est pas la mécanisation à outrance. C'est aussi ce retour à un besoin de dialoguer avec la matière vivante, de retrouver une forme d'énergie vitale de son corps, travailler en liaison entre l'esprit et la main. Ce sont des questions de notre temps. Ce travail à la main nous convient d'un point technique et spirituel. C'est le rapport direct avec la matière vivante, à la forêt, aux arbres. 

Des techniques que vous partagez avec d’autres pays ?

Notre principe est un peu, au fond, une sorte de banque internationale des techniques. Chaque pays possède des pans entiers du savoir et du génie technique et c’est intéressant de mettre en commun ces énergies, ces savoirs et de les partager. Au tout début de notre action, nous avons appris énormément de nos collègues roumains qui, au sortir de la révolution de 1989, nous ont appris à travailler à la main. En France, on avait complètement oublié ces techniques. Les Français, aujourd'hui, ont une ressource très enviée dans le monde entier : le savoir du trait. Avec Charpentiers sans Frontières, nous avons présenté le dossier pour faire reconnaître le trait de charpente au patrimoine culturel immatériel de l’Unesco. Il est donc reconnu au patrimoine mondial depuis 2009

Quelle est cette technique du trait de charpente à la française ?

C’est une manière très française de concevoir des solutions pour résoudre des problèmes de géométrie complexes, de géométrie dans l'espace dans laquelle tout est possible (les Japonais le pratiquent, les Allemands également mais de manière différente). La pénétration des volumes complexes est totalement maîtrisée par des tracés très précis qui sont réalisés à échelle réduite, mais aussi à échelle grandeur nature. Cela a été un besoin français de maîtriser ce savoir dès l'époque de Notre-Dame, c'est-à-dire à la charnière de l'architecture romane et de l'architecture gothique, à la toute fin du XIIe siècle. Les bâtisseurs français ont commencé à maîtriser cette géométrie complexe et ils ont abandonné petit à petit la géométrie plane qui était celle de l'architecture romane. Les premières manifestations, comme à la cathédrale d'Auxerre vers 1215, montrent déjà une maîtrise parfaite de cette géométrie complexe qui ne fera que se développer ensuite par la force du génie français. C'est vraiment quelque chose de particulier à notre pays. Et cela nous est très envié par nos amis étrangers qui, eux, ont développé d'autres techniques. Chacun doit partager et peut partager ce trésor de savoirs. 

Dessin de la future charpente de la chapelle Saint-Hubert, conçu par les Charpentiers sans Frontières
Dessin de la future charpente de la chapelle Saint-Hubert, conçu par les Charpentiers sans Frontières
© Radio France - Fiona Moghaddam

Pourquoi avoir choisi les monuments historiques ?

Car la plupart ont été mis en œuvre à la main à l'époque où il y avait ce rapport à la matière vivante. Nous retrouvons ainsi les mêmes gestes et les matériaux. Cette approche permet une restitution sensible et de respecter ces édifices qui nous ont été transmis et dont on souhaite prolonger la durée de vie. Nous sommes quasiment les seuls à apporter ce type de réponse. Aujourd'hui, certains édifices anciens sont restaurés avec des techniques quasiment industrielles, au détriment de la qualité patrimoniale. Depuis plus de vingt ans, nous travaillons à sensibiliser les services des monuments historiques à nos techniques. Désormais, nous parvenons parfois à faire introduire au cahier des charges la restauration de la charpente à la main, cela ne se faisait pas avant. C'est le cas notamment pour le grand comble de Notre-Dame de Paris. Mais c'est un travail de longue haleine.

Vous n’intervenez que sur des bâtiments historiques ?

C'est évidemment à chaque fois un lieu exceptionnel qui nous est offert. Nous avons des enjeux patrimoniaux mais parfois des enjeux sociaux également. Nous sommes intervenus, par exemple à la jungle de Calais (2015-2016) pour créer un lieu qui permettait d'accueillir un conseil juridique en faveur des migrants. Les opportunités sont à chaque fois différentes. Chaque lieu est spécifique. Il faut vraiment qu'il y ait une dynamique, qu'on soit porté par un élan, par une envie, une appétence pour que les bénévoles viennent. Mais c'est un échange. Socialement, tout le monde doit y trouver son compte. Techniquement, si le travail n'est pas intéressant, les gens ne voudront pas venir. Il y a souvent un noyau de personnes qu'on connaît bien, mais on veille à ce qu'il y ait également de nouvelles têtes. Ce n'est pas une réunion d'anciens combattants depuis vingt ans ! On a des jeunes, on a beaucoup de femmes. C'est très important que la profession se féminise. Et les nationalités sont variées, les expériences sont multiples. En Chine, en 2015, nous avons travaillé avec des maîtres chinois d'une minorité ethnique qui ne parlaient même pas le mandarin, et le contact s'est parfaitement passé parce que si la langue est une chose importante, il y a toute une dynamique qui fonctionne notamment par la culture technique. C'est un moteur essentiel. 

C’est aussi une manière de transmettre ce savoir-faire ?

Les savoirs se transmettent. Les bénévoles ont envie d’être là, de pratiquer, d’apprendre. C’est aussi une manière d’éduquer les maîtres d’ouvrage et les maîtres d’œuvre potentiels, de les initier, de les sensibiliser à ces techniques. Aujourd’hui encore, beaucoup de professionnels ignorent complètement l’existence même de ces techniques. Ils n’imaginent pas que c’est possible ni même souhaitable, car la mécanisation a été érigée en système. Toute voie latérale est donc considérée comme négligeable voire méprisable et ne nécessitant pas une prise en considération. L’intérêt est aussi de prouver que d’un point de vue économique, nos modèles sont utilisables.

La donne est en train de changer grâce à différentes entreprises affiliées à notre association qui pratiquent, sur des chantiers de monuments historiques ou non, ces techniques à la main, totalement ou partiellement. Car toutes les combinaisons sont possibles. Nous ne cherchons pas à imposer un mode de vie moraliste. Ce que nous souhaitons faire passer, c'est l'idée que l'être humain a le choix. Il n'est pas condamné à utiliser ces techniques, ni à utiliser des technologies exclusives car le marché les lui impose. L'un n'exclut pas l'autre. C'est vraiment le souhait que nous portons.

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