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Restaurer la confiance dans les médias : voici les recettes

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La critique - parfois virulente - des médias fait partie intégrante du mouvement des "gilets jaunes" débuté en novembre 2018. Ici, une manifestation à Paris le 27 avril 2019.
La critique - parfois virulente - des médias fait partie intégrante du mouvement des "gilets jaunes" débuté en novembre 2018. Ici, une manifestation à Paris le 27 avril 2019.
© Getty - Kiran Ridley

Les médias sont l'objet de vives critiques dans la société française, phénomène qui a pris de l'ampleur avec le mouvement des "gilets jaunes". Pour restaurer la confiance, des initiatives existent pourtant : rencontre avec le public, création d'un conseil de presse, régulation des réseaux sociaux...

La confiance dans les médias est au plus bas : "le baromètre annuel publié par la Croix depuis 1987 montre une défiance structurelle des Français mais la dernière édition de janvier est sévère ; nous atteignons un plancher", d'après Patrick Eveno, professeur en histoire des médias à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Alors que le mouvement des "gilets jaunes" avait commencé deux mois plus tôt, le baromètre montrait que seuls 50% des Français jugent crédible l'information donnée à la radio, la presse écrite ne réunissant que 44% de satisfaits, la télévision 38% et la presse en ligne 25%...

Comment restaurer la confiance dans les médias : dossier signé Maxime Tellier dans le journal de 12h30 de Thomas Cluzel le 12 novembre 2019

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Face à cela, que faire ? Le chantier est colossal mais des initiatives existent : de la rencontre avec le public à la création d'un conseil de déontologie de la presse en passant par des projets de régulation des réseaux sociaux... 

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"Une méconnaissance des médias, plus qu'une défiance"

La dernière idée en date pour restaurer la confiance dans les médias s'appelle "médias et citoyens", du nom d'un site internet lancé le 4 novembre. Cette plateforme a vu le jour par la volonté de plusieurs journaux et groupes audiovisuels (dont Radio France) qui se sont associés à Bluenove, une société qui a déjà travaillé sur l'analyse des contributions au "grand débat". Sur ce nouveau site, les internautes sont invités à témoigner ou donner leur avis et à en débattre pendant trois mois. Les discussions sont organisées par thèmes (votre relation à l'info, quelle indépendance pour les médias, quelle éthique, comment combattre les fake news, etc.) et une conférence de restitution finale est prévue en février en présence du public, des entreprises et des journalistes, qui s'engagent à en tenir compte.

"C'est avant tout la restitution qui nous intéresse dans cette opération, la rencontre avec le public", explique Éric Valmir, secrétaire général de l'information à Radio France et pilote du projet en interne. "Parce que nous organisons des concertations autour de l'information et de nos pratiques éditoriales tous les mois. Le principe est de se mettre devant une salle avec quatre ou cinq journalistes de Radio France et non pas de faire un débat entre journalistes, mais de répondre aux questions du public".

Cet échange avec le public est important parce qu'on voit très vite qu'il y a une méconnaissance, plus qu'une défiance. Si on a quelque chose à se reprocher, nous journalistes, c'est d'avoir vécu dans une forme de microcosme. Il suffit de penser qu'une personne sur dix sait ce qu'est une conférence de rédaction [cette réunion quotidienne où les journalistes choisissent les sujets, les angles, la hiérarchie des informations, etc.], donc neuf personnes sur dix ne le savent pas.                                      
Éric Valmir, secrétaire général de l'information à Radio France

Et dans ces rencontres, Éric Valmir est particulièrement intéressé par la confrontation des ressentis : celui des journalistes et celui du public. Parfois, l'ambiance est animée, voire tendue, comme à Toulouse le 14 février.

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On s'est retrouvé à Toulouse avec une salle qui était composée de beaucoup de "gilets jaunes" et ils nous disaient, "vous ne parlez jamais de nous" et on leur répondait, "mais, si on parle tout le temps de vous". Il était intéressant de confronter deux ressentis, parce qu'il en est beaucoup question ! Au sujet des violences policières qui auraient été insuffisamment traitées par exemple, nous pouvions mettre sur le tapis les dates de diffusion, la durée, l'horaire, etc. Mais les auditeurs ne peuvent pas tout entendre. Une rédaction travaille du matin au soir et ce qui est dit à 8 heures ne sera pas forcément répété à midi.                                      
Éric Valmir, secrétaire général de l'information à Radio France

À LIRE AUSSI : les programmes d'éducation aux médias lancés par le Clemi à destination des jeunes publics (lien ci-dessous).

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La France a désormais un conseil de déontologie de la presse

Mais aller à la rencontre du public est-il suffisant ? Sans doute pas, car la défiance vis-à-vis des médias atteint un niveau historiquement haut d'après Patrick Eveno, historien et porteur du projet de Conseil de déontologie journalistique et de médiation, lancé officiellement le 2 décembre à Paris. La France était l'un des rares pays européens à ne pas s'être doté de cette instance mais "il en existe dans 18 pays de l'UE, ça n'est pas une nouveauté, le premier a été créé en Suède en 1916"

Un conseil de presse a été lancé le 2 décembre en France : une instance qui va devoir convaincre de son utilité et de son indépendance (journal de 6h30 du 3 décembre 2019).

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Un conseil de presse n'est pas une instance qui endiguerait la défiance en un coup de baguette magique, mais elle pourrait aider à rétablir la confiance. Car le public saura qu'il existe un endroit où il pourra dialoguer avec ses représentants, avec les journalistes et les entreprises ; c'est un un organisme tripartie. Dans tous les pays où il y a un conseil de déontologie, ou conseil de presse, la confiance est nettement plus élevé que dans les pays où il n'y en a pas.                                      
Patrick Eveno, historien et président de l'ODI (Observatoire de la déontologie de l'information).

Ce conseil de déontologie ne prononcera pas de sanctions comme le ferait un conseil de l'ordre, "qui existe pour les professions libérales et pour les métiers avec formation diplômante obligatoire", précise Patrick Eveno. Ce nouveau conseil rendra des avis motivés et pourra être saisi par le public ou s'autosaisir. Dans les cas qui ont fait débat récemment (fausse arrestation de Xavier Dupont de Ligonnès, émission quotidienne d'Éric Zemmour sur CNews), c'est le CSA qui a reçu les plaintes du public. Le rôle du Conseil supérieur de l'audiovisuel, autorité administrative indépendante dont les membres sont nommés par l'État, n'est pourtant pas de faire de la déontologie du journalisme... Par ailleurs, le CSA ne peut intervenir que pour les médias audiovisuels.

En France, l'idée n'est pas neuve : l'Association de préfiguration d'un Conseil de presse (APCP), créée en 2006, avait été parmi les premières à porter ce projet, repris ensuite par l'Observatoire de la déontologie de l'information (ODI), fondé en 2012. Dans le même temps, l'idée a fait son chemin dans les gouvernements successifs ; en 2014, le rapport de Marie Sirinelli, première conseillère à la Cour administrative d'appel de Paris, évoquait la création d'une instance d'autorégulation mais qui "ne pourrait en l'état du débat, que résulter d'une initiative publique contraignante, qui rencontrerait nécessairement de fortes oppositions". Finalement, c'est un autre rapport commandé par le ministère de la Culture le 11 octobre 2018 à Emmanuel Hoog qui a fait bouger les choses. Ce document rendu le 26 mars par l'ancien PDG de l'Ina (Institut national de l'audiovisuel) et de l'AFP (Agence France Presse) recommandait la création d'un tel conseil en France : 

La création d’une instance d’autorégulation représente une occasion unique pour les médias professionnels de nouer avec le public un lien à la fois collectif et direct, sans la médiation de la puissance publique (juge ou régulation administrative) ni des plateformes, un lieu de recours et d’échange simple et gratuit.              
Conclusion du rapport remis par Emmanuel Hoog au ministère de la Culture le 26 mars 2019 (p. 97).

Mais cette instance a aussi ses détracteurs. La Société des journalistes (SDJ) de Mediapart a été à l'initiative d'un communiqué publié le 29 novembre expliquant pourquoi elle ne participerait pas à ce conseil (texte signé par 18 autres SDJ mais pas celle de France Culture) créé "à l'initiative du gouvernement". Pour François Bonnet, journaliste à Mediapart présent lors de l'AG fondatrice du conseil, "le contexte français est trop spécifique avec des titres de presse concentrés dans les mains de quelques dizaines d'oligarques qui, avec cette instance où ils siégeraient en tant qu'éditeurs, auraient leur mot à dire sur la déontologie journalistique. C'est inacceptable". D'autres médias sont aussi très critiques : "tribunal de la pensée" pour Etienne Gernelle dans un éditorial du Point, "ce nouveau conseil de déontologie qui menace les médias" pour Valeurs Actuelles... Alexis Brézet, directeur des rédactions du Figaro, y est aussi défavorable et le disait sur France Culture dans la Fabrique médiatique le 18 mai.

Par ailleurs, le conseil de presse compte des partisans qui souhaitent aller plus loin que ne le veulent les promoteurs du projet. Sur son blog le 25 novembre, Jean-Luc Mélenchon a salué la naissance de cette instance en France tout en appelant "à ce qu'elle se dote d'un pouvoir de sanction symbolique réel et reconnu", ce que refuse les fondateurs du conseil. En décembre 2017, l'ancien candidat de la France Insoumise avait lancé une pétition pour la création d'un conseil de déontologie qui avait réuni près de 200 000 signataires.

À LIRE AUSSI : au Canada, un sondage a été commandé par le Centre d'études sur les médias de l'université de Laval au premier trimestre 2019. Il montre que 60% des Canadiens estiment que les médias d’information font un bon travail pour leur permettre de comprendre l’actualité. Patrick Eveno relie ce bon chiffre à l'existence d'un Conseil de presse au Québec.

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Au delà du journalisme, réguler les plateformes et réseaux sociaux ?

Mais pour certains, le problème est bien plus large et dépasse même le journalisme et toutes les solutions que les médias traditionnels pourraient trouver. Christophe Deloire, le secrétaire général de Reporters sans frontières, estime ainsi que la défiance est causée par un phénomène nouveau et mondial, qu'il nomme "désordre informationnel".

Ce qu'on appelle "désordre informationnel" [correspond à notre époque] où des contenus qui n'ont rien à voir entre eux se retrouvent en concurrence directe. La propagande d'État, la publicité, le journalisme, ce qui était autrefois la conversation du dimanche... Nos systèmes juridiques étaient fondés sur ces distinctions, entre l'espace public et l'espace privé, entre des types de médias... Aujourd'hui, les grandes plateformes mettent en concurrence tous ces contenus et cela est à tout à fait nouveau.                                
Christophe Deloire, secrétaire général de Reporters sans frontières, invité de l'émission Soft Power le 9 novembre 2019.

"La plupart des fake news ne viennent pas des médias traditionnels, mais des réseaux sociaux", lançait Alexis Brézet le 18 mai dans la Fabrique médiatique sur France Culture. Un constat que semble partager RSF, qui a lancé deux initiatives pour faire avancer ce dossier sur la scène internationale : la Journalism Trust Initiative (JTI), Initiative pour la fiabilité de l’information en français, est un dispositif d’autorégulation visant à promouvoir les sources d’informations fiables (en modifiant les algorithmes qui mettraient en avant les contenus de médias certifiés pour la qualité de leur déontologie journalistique par exemple) et l’initiative internationale sur l’information et la démocratie (I&D), qui a pour objectif d’apporter des garanties pour la liberté d’opinion et d’expression

Concernant la deuxième solution, l'idée serait d'adapter à l'ère numérique l'article 19 de la déclaration universelle des droits de l'Homme : "Tout individu a droit à la liberté d'opinion et d'expression (...)". Une ONG britannique a d'ailleurs choisi de s'appeler Article 19 et milite pour la création de Conseils de médias sociaux, sur le modèle des conseils de presse. Une approche opposée aux initiatives de régulation déjà lancées en Europe et critiquées par les défenseurs de la liberté d'expression. La proposition de loi contre les contenus haineux sur internet - qui doit encore être votée par le Sénat - imposera aux plateformes de supprimer des contenus considérés comme haineux.