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Restitution d'œuvres au Bénin : "On est dans un moment historique"

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26 œuvres d'art sont exposées au Musée du quai Branly du 26 au 31 octobre 2021 avant d'être restituées à la république du Bénin. Ici une sculpture intitulée "Siège royal".
26 œuvres d'art sont exposées au Musée du quai Branly du 26 au 31 octobre 2021 avant d'être restituées à la république du Bénin. Ici une sculpture intitulée "Siège royal".
© Maxppp - Mohammed Badra

Entretien. Le Musée du Quai Branly expose 26 œuvres d'art du Bénin avant leur restitution à leur pays d'origine. Ces pièces avaient été pillées par les troupes coloniales en 1892 et leur retour marque un tournant dans les relations entre la France et ses anciennes colonies. Analyse avec Bénédicte Savoy.

Une partie du patrimoine culturel du Bénin rentre au pays en 2021, 129 ans après le pillage du palais royal d'Abomey au Bénin par la France, alors puissance coloniale. En tout, 26 œuvres sont restituées par la république française à la république béninoise : elles sont exposées du 26 au 31 octobre au Musée du quai Branly. Des retours rendus possibles par une loi votée le 24 décembre 2020 permettant des dérogations, pour des œuvres considérées comme inaliénables dans les collections publiques, lorsqu'elles ont fait l'objet d'un pillage caractérisé.

Entretien avec Bénédicte Savoy, du Collège de France, professeure d’histoire de l’art à l’Université technique de Berlin, co-autrice avec l'écrivain sénégalais Felwine Sarr d'un rapport sur la restitution du patrimoine culturel africain, publié en 2018.

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Quelle est l'importance de ces statues pour l'histoire du Bénin ?

Ces objets, qui viennent de la cour du roi Béhanzin, racontent une part considérable de l'histoire du Bénin, avant la colonisation par la France. Ces statues ont été transportées à Paris dans un acte de violence après le pillage du palais de ce roi par un général français. Elles ont donc une importance aussi pour l'histoire de la France comme puissance coloniale, puisqu'elle montre combien la France, comme les autres puissances coloniales européennes, ont eu tendance à se servir dans leurs colonies non seulement en biens naturels, mais aussi en biens culturels. L'importance de ces pièces est considérable et d'ailleurs, elles ont toujours été exposées à Paris depuis les tout-débuts du musée ethnographique au Trocadéro, dans les années 1900.

Les donateurs sont nombreux et les œuvres sont passées par plusieurs mains, administrateurs, médecins, militaires ou leurs descendants... Est-ce facile d'identifier leur origine ?

Les musées sont des machines à inventaire et il n'y a donc pas de grande difficulté à identifier les donateurs. Et il n'y a pas non plus de difficulté à imaginer l'absence de consentement du côté africain dans ce contexte précis : celui du pillage du palais royal d'Abomey en 1892. Ces œuvres sont des trophées de guerre : elles ont été ramenées en France à ce moment-là et même si elles sont passées par plusieurs mains, leur point de départ est bien connu et leur point d'arrivée aussi, leur origine coloniale est bien documentée.

Trois sénateurs viennent de déposer une proposition de loi pour créer un conseil scientifique qui serait chargé de donner un avis sur les demandes de restitution et d'éclairer les responsables politiques. Vous y êtes favorable ?

Oui, d'autant qu'avec l'écrivain Felwine Sarr (co-auteur du rapport sur la restitution du patrimoine africain aux pays d'origine), nous avions proposé le vote d'une loi cadre qui permettrait de sortir du concept français d'inaliénabilité pour ces œuvres transférées à Paris dans les contextes coloniaux. Pour ce qui concerne la restitution des œuvres au Bénin, il a fallu une loi spécifique qui a été votée à l'unanimité à l'Assemblée nationale. Le fait que le Sénat souhaite créer une commission va dans le sens de l'idée d'une loi cadre qui permettrait de ne pas refaire à chaque fois le parcours législatif qu'on vient de faire pour ces œuvres-là.

Votre travail avait été salué, mais aussi critiqué par certains directeurs de musées soucieux de préserver, je cite, la circulation des œuvres au caractère universel. Aujourd'hui, où sont les verrous ? Quelles sont les oppositions ?

Les oppositions des musées sont des oppositions bien connues historiquement depuis les indépendances des années 1960. Ce sont partout en Europe, non seulement à Paris, mais aussi à Berlin ou encore à Bruxelles : les directeurs de musée, généralement des hommes à cette époque-là, qui se sont farouchement opposés à des discussions même sur les restitutions. Aujourd'hui, je dirais qu'avec les opinions publiques européennes, avec le travail d'éclairage sur l'origine coloniale de ces pièces, les musées ont compris eux-mêmes que le fait de s'arc-bouter sur ce type de collections n'était plus compatible avec l'avenir d'une relation apaisée au XXIe siècle entre les anciennes puissances coloniales et les pays africains.

Au Bénin, les œuvres seront dans un premier temps stockées avant d'être présentées dans d'autres lieux de manière pérenne. Réunir les conditions pour réintégrer ces œuvres, est-ce délicat ?

Il y a eu pendant longtemps ce qu'on appelle la présomption d'incapacité, c'est-à-dire la manière un peu arrogante des puissances européennes de dire "On ne peut pas vous rendre ça, puisque nous sommes les seuls à pouvoir conserver ce genre d'œuvre, les pays africains en étant bien incapables". Je pense que la création de plusieurs musées sur le continent africain ces dernières années a démontré que cette figure de rhétorique était surtout une manière d'empêcher la discussion, d'empêcher de penser la suite. Et pour ma part, je n'ai pas d'inquiétude quant à la capacité des pays africains, qui sont les pays d'origine de ces œuvres, de conserver leur propre patrimoine.

Depuis 2019, outre le Bénin, six pays ont soumis des demandes de restitution (Sénégal, Côte d'Ivoire, Éthiopie, Tchad, Mali, Madagascar). À chaque pays son calendrier ? En fonction des liens entre l'ex puissance coloniale et les régimes en place ?

Les pays que vous avez cités sont ceux qui ont été occupés par la France à la période coloniale mais il faudrait y ajouter tous les pays qui ont été occupés par d'autres puissances. En Allemagne notamment, des restitutions sont en cours avec le Nigeria. On est vraiment au-delà du seul contexte français, on est dans un moment historique de changement de paradigme du rapport avec les anciennes colonies d'Afrique au sud du Sahara et, si je peux ajouter cette remarque, il était temps. La nouvelle géographie du patrimoine africain, qui pour le moment est concentrée en Europe, va advenir progressivement après cette première restitution.

Emmanuel Macron souhaite voir l'Europe s'engager sur le chemin des restitutions. Cette impulsion du président français a été bien accueillie par ses partenaires européens ?

C'est difficile de dire si elle a été bien ou mal accueillie, mais en tout cas, on a observé un phénomène de boule de billard. Après le discours d'Emmanuel Macron fin 2017 à Ouagadougou, et surtout après la remise du rapport sur la restitution que nous avons écrit, avec Felwine Sarr. On a vu tous les pays européens ayant un passé colonial en Afrique, à commencer par l'Allemagne, dont on oublie souvent le passé colonial, inscrire la question des restitutions dans leurs différents contextes nationaux. En ce qui concerne l'Allemagne, c'était dans l'accord de coalition du gouvernement Merkel qui vient de s'achever. Par exemple, les restitutions vers le Nigeria sont en train de se mettre en place. La Belgique a fait des pas importants, les Pays-Bas ont fait des pas importants depuis 2018. On voit que les choses bougent. Cela bouge peut être plus lentement qu'on le souhaiterait mais quand on pense que ces œuvres sont retenues en Europe depuis les indépendances malgré les demandes réitérées des pays africains, on peut dire que quelques années de plus ne représentent pas une période si longue avant la mise en place de ces restitutions.

Vous travaillez également sur le regard italien et allemand sur les spoliations artistiques commises par Napoléon. De quelles spoliations s'agit-il ?

La Révolution française avait inventé une rhétorique un peu perverse, sans doute, pour remplir les musées que la Révolution française avait créés. Elle a inventé l'idée selon laquelle les arts sont le produit de la liberté et qu'ils doivent être conservés au pays de la liberté, c'est-à-dire la France. Et avec ce principe, la France, d'abord révolutionnaire puis impériale sous Napoléon, avait vidé les collections publiques qui existaient en Italie et qui existaient en Allemagne pour les concentrer à Paris jusqu'à la grande restitution de 1815, qui a été pour la France la première expérience de retour dans leurs pays d'origine des œuvres qui avaient été confisquées dans des contextes militaires violents.

On comprend à vous écouter qu'il s'agit d'un moment important à forte portée symbolique.

C'est un moment qui a été comparé par certains à la chute du mur de Berlin, c'est-à-dire un moment où il y a un avant et un après. Il y aura sûrement un avant et un après de la répartition géographique du patrimoine africain dans le monde avant cette restitution et après le retour des œuvres au Bénin qui aura lieu dans dix jours à Cotonou.

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