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Restitution d'œuvres d'art : ces biens culturels que la France a déjà rendus

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Cérémonie de restitution à la Nouvelle-Zélande de têtes Maori le 23 janvier 2012, au musée du quai Branly. En présence à droite du ministre de la Culture de Nicolas Sarkozy : Frédéric Mitterrand.
Cérémonie de restitution à la Nouvelle-Zélande de têtes Maori le 23 janvier 2012, au musée du quai Branly. En présence à droite du ministre de la Culture de Nicolas Sarkozy : Frédéric Mitterrand.
© AFP - Mehdi Fedouach

Les deux experts missionnés par Emmanuel Macron rendent ce vendredi leur rapport sur les restitutions du patrimoine culturel africain. Mais d'autres œuvres, maories ou sud-africaines par exemple, ont déjà été restituées par la France. Comment ? Quelle est leur histoire ? Tour d'horizon.

C'est un rapport très attendu dans le monde de l'art : le rapport sur les restitutions du patrimoine culturel africain, remis à la demande d'Emmanuel Macron ce vendredi 23 novembre. Il y a près d'un an, le Président français avait surpris en soulignant qu'il souhaitait que "d'ici cinq ans les conditions soient réunies pour des restitutions temporaires ou définitives du patrimoine africain en Afrique."

Parmi les propositions faites par les deux experts de ce rapport, la modification du code du patrimoine. Aujourd'hui, les objets d'art obéissent à trois principes inscrits dans le droit français : inaliénabilité, imprescriptibilité et insaisissabilité. Ils ne peuvent donc pas être restitués. Depuis 1970, une convention a été mise en place pour empêcher l’import, l'exportation et le transfert de propriété illicites des biens culturels. Elle permet notamment aux Etats de saisir ou restituer des biens culturels volés et importés à la demande de l'Etat d’origine. Mais cela ne concerne que les biens arrivés après 1970.

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Aujourd'hui, les deux rapporteurs recensent plus de 90 000 oeuvres africaines en France et l'on pourrait croire à un refus de principe de toute restitution. Pourtant, des biens culturels "acquis" par la France ont déjà été restitués ou prêtés "à durée indéterminée", à d'autres Etats. Tour d'horizon.

Les têtes maories

En voulant restituer pour la première fois des têtes maories comme celle-ci, la ville de Rouen a lancé le débat en 2007
En voulant restituer pour la première fois des têtes maories comme celle-ci, la ville de Rouen a lancé le débat en 2007
- Muséum d'histoire naturelle

Les têtes maories ont une particularité : ce sont de véritables restes humains, des têtes de guerriers tatouées et "momifiées". En 2007, la ville de Rouen, dont le Muséum d'histoire naturelle conserve des têtes, est la première à se dire favorable à une restitution à la Nouvelle-Zélande. A l'époque, le gouvernement néo-zélandais mène une campagne pour obtenir leur retour. En 2008, Catherine Morin-Desailly, sénatrice de Seine-Maritime, dépose au Sénat une proposition de loi permettant la restitution de ces têtes maories conservées en France.

Cérémonie de la restitution des têtes maories.
Cérémonie de la restitution des têtes maories.
© AFP - Mehdi Fedouach

Cinq ans plus tard, le ministre de la Culture Frédéric Mitterand tient une cérémonie au Quai Branly pour officialiser la restitution des têtes qui y sont conservées, ainsi que celles du musée de Rouen. Cinq années pendant lesquelles il aura fallu débattre, et surtout, créer une loi unique afin de contourner les trois principes du code du patrimoine français. L'ancien ministre, invité des Matins de France Culture ce vendredi 23 novembre, explique cette restitution : 

Les têtes maories étaient dotées de pouvoirs sacrés particulièrement révérés par les Maoris. Elles ont été en l’occurrence quasiment volées. Les Néo-Zélandais les réclamaient parce qu'elles avaient un caractère sacré. A partir de ce moment-là, il y avait un critère : le caractère sacré religieux qui prévalait sur le caractère culturel.  

En 2008, lorsque le texte en vue de ces retours est présenté au Sénat, la chambre haute du Parlement rappelle : "Les têtes maories, encore dispersées dans les musées européens et aux États-Unis, ont une histoire qui rappelle les pires heures du colonialisme." À l'origine cachées dans les villages pour les protéger, ces têtes ont attisé au XVIIIe siècle la curiosité des colons, principalement anglais, qui se lancent alors dans un véritable trafic et en ramènent en Europe.

Les manuscrits coréens 

Illustration de manuscrit coréen
Illustration de manuscrit coréen
- Bibliothèque Nationale de France

Dans l'affaire des manuscrits coréens, il s'agit en réalité d'un "prêt renouvelable." Là est le cœur du débat. Les manuscrits coréens ont fait l'objet de véritables tensions entre la Corée du Sud et la France dès les années 1990. Mais ils n'ont été retournés qu'en mai 2011, à l'initiative de Nicolas Sarkozy. Ces manuscrits royaux avaient été pris par la marine française lors d'une expédition punitive en 1866, après l'assassinat de missionnaires français. 

En 1991, la Corée du Sud demande officiellement le retour de ce patrimoine culturel conservé jusqu'alors à la Bibliothèque François Mitterrand (BNF), à Paris. Mais les 297 manuscrits obéissent eux aussi aux trois principes du code du patrimoine. François Mitterrand, alors président de la République, propose donc une formule de prêt croisé en 1993. Derrière les négociations culturelles, des tractations économiques ont lieu : l'entreprise française Alstom essaie de vendre son TGV aux Coréens. La France remet un premier volume à la Corée du Sud mais il faudra attendre 2010 pour que le processus se poursuive. 

Cérémonial prévu pour les funérailles du roi Injo.
Cérémonial prévu pour les funérailles du roi Injo.
- Bibliothèque François Mitterrand

Le 12 novembre 2010, lors du sommet du G20 à Séoul, Nicolas Sarkozy trouve un accord avec le pays du matin calme. Pour contourner le code du patrimoine, il propose un prêt renouvelable tous les cinq ans. Les conservateurs de la BNF, notamment, se sont vivement opposés à ce "prêt" en lançant une pétition en ligne : "Cette décision prive la Bibliothèque nationale de France d'un ensemble remarquable de documents qu'elle s'est attachée à conserver, restaurer, inventorier, pour les mettre à la disposition des chercheurs comme elle le fait pour les très nombreux fonds étrangers qu’elle a collectés depuis le XVIe siècle.

Sous un habillage de prêt renouvelable tous les cinq ans, cette décision vaut restitution de fait, en contradiction avec le droit, qui ne permettra au mieux que des retours épisodiques des œuvres en France et ne manquera pas de conforter, voire de susciter, des revendications de restitution que certains pays présentent de façon toujours plus soutenue aux archives musées et bibliothèques partout dans le monde.                                    
Extrait d'une pétition de l'époque contre ce prêt renouvelable

Les manuscrits sont aujourd'hui toujours en Corée. Le prêt a été renouvelé en février 2016. 

La Vénus Hottentote

Le moulage de la dépouille de Saartjie Baartman était visible le 31 janvier 2002 dans les réserves du Musée de l'Homme à Paris
Le moulage de la dépouille de Saartjie Baartman était visible le 31 janvier 2002 dans les réserves du Musée de l'Homme à Paris
© AFP - FRANCOIS GUILLOT

Le moulage de la Vénus Hottentote retrace l'histoire sombre d'une femme sud-africaine, Saartjie Baartman, réduite en esclavage par un fermier hollandais avant d'être présentée comme une "bête de foire" en Europe par un marin britannique dans les années 1800. Emmanuel Pierrat, avocat et auteur du livre "Faut-il rendre les œuvres d'art" décrit un commerce "absolument odieux"

Cet afrikaner avait emmené Saartjie Baartman en Europe avec l’idée de la présenter à Londres comme un monstre de foire parce qu’elle avait les fesses hypertrophiées. On l’avait déshabillée, elle était vivante, et elle était montrée comme un animal. On pouvait payer pour la toucher. 

A la mort de Saartjie Baartman, le moulage et le squelette de sa dépouille passionnent les scientifiques. Ils sont exposés au Musée de l'Homme à Paris jusqu'en 1976. A la fin de l’Apartheid en Afrique du Sud, les Sud-Africains réclament le retour des restes de Saartjie Baartman. L’Assemblée nationale française vote une loi pour autoriser sa restitution définitivement le 21 février 2002, la dépouille de la Vénus Hottentote faisant partie des collections publiques. 

A l'époque, le sénateur Nicolas About, auteur de la proposition de loi, souligne également que l'histoire de cette femme est devenue, dans son pays, "le symbole de l'exploitation et de l'humiliation vécues par les ethnies sud-africaines pendant la douloureuse période de la colonisation."

Les sculptures Nok 

Sculpture Nok du Nigéria (terre cuite, VIe avant J-C-VIe après J-C) au musée du Louvre à Paris.
Sculpture Nok du Nigéria (terre cuite, VIe avant J-C-VIe après J-C) au musée du Louvre à Paris.
© AFP - FRANCOIS GUILLOT

La polémique autour des sculptures Nok éclate en 2000 en France. Jacques Chirac inaugure le pavillon des Sessions au musée du Louvre. Des œuvres africaines y sont exposées avant l'ouverture du musée du quai Branly, à Paris, en 2006. Parmi les objets présentés, trois terres cuites, ce sont les sculptures Nok. Problème : elles proviennent de fouilles illicites au Nigeria. Le pays réclame immédiatement leur restitution. Emmanuel Pierrat raconte : 

On est en 1998 quand ces objets sont achetés pour 450 000 euros à des marchands. Nous aurions, peut-être, pu interroger véritablement les marchands sur leur origine... Il y a eu un un arrangement un peu particulier entre le président Chirac et le président du Nigeria à l’époque. Là-bas, les musées sont en très mauvais état, alors le Nigeria a eu la gentillesse de nous laisser en dépôt les trois têtes que nous leur avions rendues. En pratique, elles sont toujours chez nous, même si elles sont devenues propriété du Nigeria. 

Ces trois terres cuites ont été achetées deux ans plus tôt pour la collection du Quai Branly. Elle bénéficient ainsi de la convention de 1970. Aucun contournement de la loi n'est nécessaire. Si elles appartiennent désormais au Nigeria, les trois têtes sont restées en France précise Emmanuel Pierrat. 

Ces terres cuites, témoins d'un art africain ancestral (VIe avant J-C, VIe après J-C), ne sont évidemment plus produites aujourd'hui et valent des dizaines de milliers d'euros. Elles font régulièrement l'objet de fouilles illicites.